Se connecterAvaLa grossesse avait profondément modifié mon rapport à l'espace et au temps. À cinq mois, je sentais le poids de cet enfant modifier le centre de gravité de mon corps, mais aussi celui de mes pensées les plus intimes. Mon ventre s’était alourdi, s'arrondissant en une courbe douce et ferme que mes mains recherchaient désormais à chaque seconde de répit. Le week-end de faste orchestré par Antonio — et l'éclat magistral, presque théâtral, de sa demande en mariage à Paul au milieu du grand salon — m'avait laissée ivre, saturée par une sensation de vertige mondain qui confinait à l'étouffement. Le manoir De Luca, avec son luxe tapageur et ses murs suant le sang et le secret, me pesait. J'avais besoin d'air. J'avais besoin de l'ombre d'un homme qui ne me regardait pas constante comme une obsession charnelle, un trophée de guerre ou une reine de l'ombre à protéger du reste du monde.C’est pour cela que j'avais demandé à Cora de me conduire à la lisière de la ville, loin des hommes en arme
AntonioLe manoir De Luca n’avait pas été conçu pour la joie ; il avait été bâti pour survivre aux sièges, cacher les cadavres et étouffer les secrets. Ses murs épais de pierre volcanique sombre portaient encore les stigmates des guerres de territoires passées, des impacts de balles savamment gommés par le temps, et cette odeur tenace de marbre froid, de tabac et de sang séché qui imprégnait la mémoire des lieux. Pourtant, ce samedi matin, sous le soleil pâle de la fin de l'hiver napolitain, ses voûtes de pierre noire résonnaient d'un cliquetis de vaisselle fine, de bruits de pas légers et de éclats de voix qui tenaient presque du blasphème.J’ajustai les poignets de ma chemise de lin blanc devant l’immense miroir doré du grand salon, observant d’un œil critique et analytique le ballet incessant des traiteurs que j’avais fait venir directement de Milan à grands frais. Un week-end entier. J’avais décrété, de ma propre autorité, que la célébration de la vie s’étalerait sur quarante-huit
VincenzoVenise en décembre n'était pas une promesse de romance ; c'était un linceul de marbre et de givre.Depuis la proue du bateau privé qui fendit les eaux noires du Grand Canal, je fixais la brume — ce givre épais qui rampait sur la lagune, avalant les palais baroques et les poteaux d'amarrage usés par le sel. L'humidité viciée de la mer Adriatique se mêlait au froid de la nuit vénitienne. C'était un froid tranchant, une lame de rasoir qui s'engouffrait sous mon pardessus en cachemire noir et mordait la peau de mon cou avec une insistance presque obscène. Autour de nous, les façades des édifices séculaires ressemblaient à des spectres figés, des géants de pierre s'effritant sous le poids des siècles et des secrets qu'ils protégeaient.Mais l'hiver m'importait peu. Les morsures du gel, la nuit d'encre, l'hostilité latente de cette ville bâtie sur des abîmes... tout cela s'effaçait. Mon attention, mon oxygène, toute l'intensité
AvaL’odeur entêtante de l’antiseptique et du cuir synthétique froid flottait dans la pénombre de la clinique privée. Une adresse d’un anonymat absolu, presque sépulcral, nichée sur les hauteurs escarpées de Posillipo, loin de la rumeur étouffante des ruelles de la basse ville et des regards obliques des balances du port. Ici, le silence et la discrétion s’achetaient à coups de liasses de billets de banque non traçables, une règle d’or absolue pour quiconque avait le privilège ou la malédiction de porter le nom de De Luca.Allongée sur la table d’examen en acier inoxydable, je gardais les yeux désespérément rivés sur les fissures du plafond de plâtre blanc, tentant de réguler le rythme de mon souffle. Le gel d’imagerie qu’on venait de m'étaler sur le bas-ventre était glacial, une morsure chimique qui contrastait douloureusement avec la température de ma peau. À mes côtés, Vincenzo se tenait debout. Immobile. Une mass
VincenzoLe silence qui s’abattait sur Naples ce soir-là n’était qu’une trêve de façade, une ruse de cette putain de ville pour mieux nous saigner au tournant. C’était ce genre de calme lourd, poisseux, saturé par les effluves de soufre et de marée basse qui remontaient du port, une atmosphère suspendue qui précède invariablement les grands massacres ou les orages d’été. Mais pour la première fois depuis des mois, la tempête ne grondait pas à l’intérieur de mes propres murs. Mes verrous étaient tirés. Les sentinelles étaient en place dans la pénombre des jardins, le doigt sur la détente. Le domaine n'était plus un avant-poste militaire ou un tribunal improvisé ; il était redevenu mon sanctuaire de marbre noir.Depuis notre retour de la villa Bellini, les eaux de la baie semblaient s'être apaisées, lissées par une pellicule sombre et protectrice. Ma démonstration de force aux côtés d'Ava face à Alfonso Bellini, ce vieux débris d’aristocrate qui lui servait de grand-père, avait eu l'eff
AvaLe fracas de l’écume contre la coque en fibre de carbone résonnait jusque dans mes os. Chaque secousse arrachant un gémissement silencieux à ma gorge serrée, une vibration sourde qui se mêlait au hurlement rauque des moteurs jumeaux. L’aube sur le golfe de Naples n’avait rien d’une promesse ce matin. Elle s’étirait en traînées d’un rose violacé, une traînée de sang séché qui déchirait l’obscurité avec une lenteur cruelle, presque obscène. L’air empestait le sel, l’iode et le kérosène brûlé, un parfum de fuite et de fin du monde.Je gardais les yeux rivés sur la ligne d’horizon, là où la mer Tyrrhénienne épousait le ciel dans un flou de brume saline. Je refusais, par pur instinct de survie, de croiser le regard de l’homme assis en face de moi.Vincenzo.Il était là, immobile au centre du tumulte, une divinité païenne taillée dans le granit et le silence. Une vague plus violente que les autres souleva le puissant hors-bord avant de le rabaisser brutalement contre la surface de l’eau







