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CHAPITRE 2 – LE SOURIRE FIGÉ

Author: L'encre
last update publish date: 2026-06-26 07:39:28

« Il est... cuit, répondit Léo. Tout à fait cuit. »

Le mot tomba dans le silence comme un caillou dans l’eau. Pas un gros caillou – un petit, juste assez pour faire des ronds. Chantal Bellanger cessa de sourire. François Bellanger toussota. Monsieur Mercier, qui avait déjà la bouche pleine, continua de mastiquer sans rien dire, mais sa femme posa sa fourchette avec une lenteur gênée.

« Isabelle a toujours eu du mal avec la cuisson, reprit Léo sur le ton de la confidence aimable. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas. »

Il dit cela en regardant les invités, pas elle. Il ne la regardait presque jamais quand il lançait ces phrases-là. C’était comme si elle n’était pas vraiment là, comme si elle était un objet dont on parlait en son absence – un meuble mal placé, une lampe qui éclaire mal. Isabelle sentit la chaleur lui monter aux joues, cette chaleur bête qu’elle détestait, qui la trahissait toujours. Elle baissa les yeux vers son assiette vide et se demanda si quelqu’un remarquerait qu’elle ne mangeait pas.

Miryam remarqua.

Miryam était assise à l’autre bout de la table, à la place la moins flatteuse – celle qu’on réserve à l’amie célibataire qui ne dépare pas le plan de table mais ne le sublime pas non plus. Elle portait une robe vert bouteille qu’elle avait achetée en solde l’hiver précédent, et ses cheveux bruns étaient relevés en un chignon approximatif maintenu par un crayon. Elle n’était pas coiffée, pas maquillée, pas parée – elle était juste Miryam, et c’était pour cela qu’Isabelle l’aimait. Elle ne jouait aucun rôle. Elle ne savait pas faire.

Quand Léo prononça sa petite phrase sur l’intuition de la viande, Miryam ne dit rien. Mais ses doigts se crispèrent autour de sa serviette en tissu, cette serviette qu’Isabelle avait repassée le matin même en pensant à sa mère, qui repassait les serviettes du dimanche avec une application religieuse. Miryam serra le tissu entre ses phalanges, si fort que ses jointures blanchirent. Puis elle regarda Isabelle.

Ce n’était pas un regard de pitié. Miryam ne faisait jamais de pitié, elle trouvait cela humiliant pour les deux parties. C’était un regard d’alerte, un regard qui disait tu as entendu ce que j’ai entendu ? Et Isabelle, qui connaissait ce regard depuis l’université, depuis les nuits de révision où Miryam la secouait pour l’empêcher de s’endormir sur ses cours, Isabelle soutint ce regard une seconde, une seule, avant de détourner les yeux.

« Moi, je le trouve très bien, ce rôti », dit Chantal Bellanger avec une gaieté artificielle qui sonnait faux comme un billet de monopoly.

« Merci, Chantal », murmura Isabelle.

Elle se resservit un verre d’eau pour s’occuper les mains. Le repas continua. Les conversations dérivèrent vers la politique locale, les projets d’aménagement du quartier, une rumeur de fusion entre deux cabinets d’avocats. Isabelle hochait la tête aux bons moments, riait quand il fallait rire, proposait du vin quand les verres étaient vides. Elle faisait tout ce qu’il fallait faire. Elle était une hôtesse parfaite, une épouse irréprochable, une femme qui tenait sa maison et son rôle avec une grâce que personne ne pouvait lui reprocher. Et pendant tout ce temps, la phrase de Léo tournait dans sa tête comme une mouche contre une vitre. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas.

Elle ne l’avait pas.

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