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Chapitre 7

last update publish date: 2026-05-24 23:30:35

Chapitre 7

Rahim

Le dossier que je sors du tiroir est épais, jauni sur les bords, comme s’il avait été consulté des centaines de fois. Ce n’est pas loin de la vérité. Je l’ai ouvert, refermé, rouvert, chaque nuit pendant des mois, jusqu’à en connaître chaque mot, chaque virgule, chaque ombre portée par les photographies qu’il contient.

Mes doigts effleurent la couverture de cuir usé.

Elle n’a pas bougé. Clara reste plantée au milieu de la pièce, les bras encore ballants, le visage toujours aussi pâle. Ses yeux, ces yeux qui ressemblent tant aux siens, suivent mes gestes avec une attention presque douloureuse. Elle ne comprend pas encore. Elle ne peut pas comprendre. Personne ne peut comprendre ce que c’est que de voir le visage de sa femme morte, deux ans après l’avoir regardée pour la dernière fois, les yeux grands ouverts dans un jardin baigné de lune.

— Asseyez-vous, dis-je d’une voix que je veux neutre.

Elle hésite une fraction de seconde, puis s’exécute. Son corps semble se plier sur lui-même comme une branche trop chargée. Elle choisit le fauteuil en face de mon bureau, le plus éloigné, et s’y installe sur le bord, les mains posées sur les genoux, les doigts entrelacés. Ses jointures sont blanches. Elle serre trop fort.

Je n’ouvre pas le dossier tout de suite. Je le laisse entre nous, sur le bois sombre, comme un animal endormi qu’il va falloir réveiller.

— Votre organisation humanitaire, dis-je lentement. La fondation que vous avez créée il y a trois ans. Des écoles dans des zones de guerre. Des hôpitaux dans des villages que les ONG traditionnelles ont oubliés. Des puits, des ponts, des centres pour enfants. Tout cela, je le sais.

Elle cligne des yeux, une, deux fois. Ses doigts se resserrent sur ses genoux.

— Comment… commence-t-elle d’une voix étranglée.

— Comment je le sais ? Parce que j’ai tout vérifié. Parce que je n’ai rien laissé au hasard. Parce que je ne voulais pas d’une inconnue dans ce palais. Je voulais quelqu’un que je pourrais… motiver.

Le mot est laid. Je le sais. Mais c’est le seul qui convienne.

Je finis par ouvrir le dossier. Les photographies glissent sur le bureau comme des cartes qu’on étale. Des visages d’enfants souriant devant une école aux murs de terre battue. Des mères portant des bébés devant une infirmerie de fortune. Des hommes creusant un puits sous un soleil de plomb, leurs mains calleuses serrant des pioches rouillées. Des images volées, prises par mes émissaires, dans des pays dont elle ne prononce jamais le nom en public.

— Vous n’avez jamais demandé de financement international, continué-je en tournant les photos une à une, lentement, pour qu’elle voie chacune d’elles. Jamais sollicité de grands donateurs. Jamais ouvert votre fondation aux regards extérieurs. Pourquoi ?

Elle ne répond pas. Ses yeux sont fixés sur les photographies, et je vois quelque chose se briser derrière ses prunelles. Une dignité farouche. Une fierté silencieuse. Elle n’a jamais voulu d’argent sale. Elle n’a jamais voulu dépendre de personnes comme moi.

— Parce que je sais ce que l’argent fait aux gens, murmure-t-elle enfin. Parce que je ne veux pas d’obligations. Parce que je veux rester libre.

Sa voix est à peine audible, mais chaque mot résonne dans la pièce comme un coup de marteau. Libre. Elle a dit libre.

Je ricane, un bruit sec, sans humour.

— Libre. Et pourtant vous voilà ici, assise dans mon bureau, les mains vides, le contrat déchiré, sans aucun moyen de financer ce qui vous tient vraiment à cœur.

Je sors une dernière feuille du dossier. Pas une photographie, cette fois. Un document officiel, tamponné, signé, paraphé à chaque page. Un chèque en blanc, en quelque sorte. Une promesse de financement illimité pour sa fondation, valable pour une durée d’un an, renouvelable, sans intérêt, sans contrepartie autre que celle que je m’apprête à lui révéler.

— J’ai fait des recherches, mademoiselle Moreau. Je sais exactement quel projet secret vous tient à cœur. Celui pour lequel vous vous levez la nuit, celui pour lequel vous refusez de dormir, celui pour lequel vous seriez prête à vendre votre âme si on vous la demandait.

Ses doigts cessent de bouger. Ses jointures blanchissent encore davantage, mais cette fois ce n’est pas de peur. C’est de rage. Ou de honte. Ou de quelque chose entre les deux, quelque chose qu’elle cache depuis si longtemps qu’elle ne sait même plus comment l’appeler.

— Ne parlez pas de ce que vous ne savez pas, Votre Majesté.

— Oh, mais je sais. Je sais tout.

Je me lève et m’approche de la fenêtre. Le désert s’étend devant moi, immense, indifférent, couleur de cendre sous le soleil de midi. Les dunes ondulent à perte de vue. Quelque part, cachée dans ces étendues arides, il y a une tombe que je n’ai jamais pu visiter. Celle de Leïla.

— Votre mère, dis-je sans me retourner. Elle est morte quand vous aviez douze ans. Pas de maladie, pas d’accident. Elle a été tuée. Par des hommes armés, dans un village que les journalistes appellent “zone grise” et que les militaires appellent “dégâts collatéraux”. Vous étiez là. Vous l’avez vue mourir.

Le silence derrière moi est absolu.

Je me retourne lentement. Elle est toujours assise sur le bord de son fauteuil, mais ses mains ne sont plus sur ses genoux. Elles sont posées à plat sur le bois du bureau, les doigts écartés, comme si elle essayait de s’ancrer dans quelque chose de solide pour ne pas s’effondrer. Ses yeux brillent, mais elle ne pleure pas. Elle ne pleure jamais. Je le sais aussi.

— C’est pour ça que vous avez créé votre fondation, continué-je d’une voix plus douce, plus calme, plus dangereuse. Pas par générosité, pas par devoir, pas par philanthropie. Par vengeance. Parce que vous ne voulez pas que d’autres enfants voient leur mère mourir sous leurs yeux sans que personne ne lève le petit doigt.

Elle ne confirme pas. Elle n’infirme pas. Elle reste immobile, les yeux fixés sur le dossier ouvert devant elle, sur les photographies étalées, sur les visages de ces enfants qui lui ressemblent, qui ressemblent à celle qu’elle était il y a quinze ans.

— Je vous offre tout, mademoiselle Moreau. Un financement illimité pour votre fondation. Les écoles, les hôpitaux, les puits, les ponts. Tout ce dont vous avez toujours rêvé, sans jamais oser le demander. Vous n’aurez plus jamais à comprimer vos ambitions, à refuser des projets faute de moyens, à regarder des enfants mourir parce que l’argent manque au dernier moment.

Sa voix, quand elle parle enfin, est si basse que je dois tendre l’oreille pour l’entendre.

— Et en échange ? Qu’est-ce que vous voulez en échange ?

Je retourne m’asseoir derrière mon bureau. Mes mains se posent à plat sur le bois, à quelques centimètres des siennes. Je pourrais les toucher. Je ne le fais pas.

— En échange, vous jouerez le rôle de la sultane lors de la grande réception, dans un mois. Vous porterez ses robes, vous habiterez ses appartements, vous apprendrez ses gestes, ses regards, sa façon de sourire. Vous deviendrez Leïla, le temps d’une nuit. Ceux qui l’ont tuée vous verront. Ils la verront. Et ils commettront l’erreur qu’ils n’ont pas commise depuis deux ans.

— Et après ?

— Après, vous serez libre. Vous repartirez avec votre financement. Je ne vous retiendrai pas. Je ne vous contacterai plus jamais. Vous pourrez oublier ce palais, ces jardins, ces fontaines. Vous pourrez m’oublier.

Mentir est devenu une seconde nature. Je ne sais même plus si je mens ou si je dis la vérité. Peut-être les deux à la fois. Peut-être ni l’un ni l’autre.

Elle me regarde droit dans les yeux. Ses prunelles sont claires, presque transparentes sous la lumière qui tombe des fenêtres. Je vois sa douleur, sa colère, son humiliation. Je vois aussi, cachée au fond, quelque chose que je ne m’attendais pas à trouver. Une lueur de compréhension. Comme si, malgré tout, elle commençait à entrevoir la blessure qui se cache sous mon armure de glace.

— Pourquoi moi ? demande-t-elle. Pourquoi avoir choisi une architecte ? Vous auriez pu engager une actrice. Une professionnelle du déguisement. Quelqu’un qui aurait accepté sans poser de questions.

— Parce que les actrices mentent, mademoiselle Moreau. Elles jouent un rôle, et ça se voit. Vous, vous ne savez pas mentir. Votre visage est un livre ouvert. Quand vous serez à mon bras, à la réception, ceux qui l’ont tuée verront non pas une comédienne, mais une femme réelle. Une femme qui leur fera face sans trembler. Parce que vous ne tremblez jamais, n’est-ce pas ? Même quand vous avez peur, vous ne tremblez pas.

Elle ne répond pas. Mais ses doigts, posés à plat sur le bureau, se sont légèrement relâchés.

Le silence s’étire entre nous, lourd, chargé de tout ce qui n’a pas été dit. Dehors, le désert brûle sous le soleil. Dedans, le marbre est froid, l’air est épais, le temps semble suspendu.

— Je ne peux pas prendre cette décision maintenant, murmure-t-elle enfin. J’ai besoin de réfléchir.

— Vous avez jusqu’à demain matin. Pas une heure de plus.

Elle hoche la tête, se lève, les jambes encore un peu flageolantes. Ses yeux croisent les miens une dernière fois. Dans ses prunelles, je lis quelque chose qui ressemble à de la pitié. Ou de l’horreur. Ou peut-être les deux.

Elle se retourne et se dirige vers la porte. Ses talons claquent sur le marbre, mesurent chaque pas, comptent chaque seconde. Sa main effleure la poignée de bois sculpté.

— Mademoiselle Moreau.

Elle s’arrête, ne se retourne pas.

— Leïla n’avait pas peur de moi. Elle me regardait droit dans les yeux. Tout comme vous.

La porte s’ouvre. Elle disparaît dans le couloir.

Je reste seul, les mains toujours posées à plat sur le bureau, à regarder l’endroit où elle se tenait. Le dossier est ouvert devant moi, les photographies étalées comme une mosaïque de vies brisées. Celle de Leïla. Celle de Clara. La mienne.

Je referme le dossier d’un geste brusque et le range dans le tiroir.

Dehors, le désert attend, indifférent. Et moi, je ne sais plus si je prépare une vengeance ou si je creuse ma propre tombe.

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