MasukJe m'assois à mon bureau. Mon ordinateur s'allume avec un ronronnement discret. Je pose mon sac à mes pieds, j'aligne mes stylos, j'ouvre un carnet neuf. Je suis prête. Ou du moins, je fais semblant de l'être.La matinée s'écoule dans un silence absolu. Blackthorn travaille. Moi, je ne fais rien. Littéralement rien. Mrs. Harcourt ne viendra que cet après-midi pour ma première séance de formation. En attendant, je suis censée « observer et apprendre ». Observer quoi ? Apprendre quoi ? Il ne se passe rien. Il lit, écrit, téléphone. Sa voix est étouffée par la paroi vitrée , je ne perçois qu'un bourdonnement grave, presque apaisant.À dix heures, il se lève et disparaît par une porte que je n'avais pas remarquée , une salle de bains privative, suppose-je. Je suis seule. Je regarde autour de moi. Le bureau est si propre qu'il en est stérile. Pas une photo, pas un bibelot, pas un souvenir. Juste le marbre, le verre, l'acier. L'antre d'un homme qui a gommé toute trace d'humanité de son envi
Elle donne directement dans le bureau de Blackthorn. Une immense baie transparente, du sol au plafond, qui sépare les deux pièces. De l'autre côté, je vois son bureau de marbre, ses fenêtres panoramiques, son fauteuil. Je le vois, lui, assis derrière son ordinateur, le visage éclairé par l'écran.Il peut me voir en permanence. Tout le temps. Sans obstacle. Sans intimité.Je peux le voir aussi. C'est réciproque. Mais cette transparence ne me rassure pas. Elle m'écrase. Elle me donne l'impression d'être un poisson dans un aquarium, exposée, vulnérable, offerte à son regard.— Il aime voir ce qui se passe, dit Mrs. Harcourt derrière moi. Ne vous inquiétez pas. On s'habitue.— On s'habitue ? je répète d'une voix blanche.— Non, admet-elle après un silence. On ne s'habitue pas. On apprend à vivre avec.Elle me tend une clé USB.— Mes notes. Vingt-trois ans de service condensés en un fichier. Lisez-les ce soir. Demain matin, je vous expliquerai le reste.Elle tourne les talons et s'en va. J
Blackthorn lève un sourcil.— Pardon ?— Ce poste. Ce salaire. Ces avantages. Vous pourriez engager n'importe qui. Des candidats avec dix ans d'expérience, des références impeccables, des diplômes prestigieux. Pourquoi moi ? Qu'est-ce qui ne va pas chez moi, pour que vous me choisissiez ?Il me regarde. Son regard gris me traverse, me dissèque, me met à nu. Puis il dit, d'une voix parfaitement calme :— Rien ne va chez vous, Miss Thornton. C'est pour cela que vous êtes parfaite.Il se lève, contourne le bureau, s'approche de ma chaise. Il est immense, debout , au moins un mètre quatre-vingt-dix. Je dois renverser la tête pour le voir. Il pose une main sur le dossier de ma chaise, l'autre sur l'accoudoir, et se penche vers moi. Son visage est à quelques centimètres du mien. Son parfum m'enveloppe , quelque chose de boisé, d'épicé, avec une note de tabac froid.— Vous êtes transparente, Miss Thornton. Invisible. Vous passez inaperçue dans un couloir, dans une réunion, dans une foule. Vo
RoseLa convocation est arrivée un mardi matin, à neuf heures précises, sur mon téléphone professionnel. Un simple message du service des ressources humaines, impersonnel et laconique : Mademoiselle Thornton, veuillez vous présenter au bureau de Monsieur Blackthorn à quatorze heures. Objet : opportunité de carrière.Opportunité de carrière. Le terme m'a fait sourire jaune. Je travaille chez Blackthorn Industries depuis trois ans comme assistante administrative au service comptabilité , un poste obscur, mal payé, sans perspective d'évolution. Je passe mes journées à classer des factures, vérifier des notes de frais, alimenter des tableaux Excel que personne ne lit jamais. Mes collègues m'ignorent, mon supérieur direct a oublié mon prénom depuis longtemps, et mon bureau est coincé entre la photocopieuse et les toilettes. Si quelqu'un avait remarqué mon existence au point de me proposer une opportunité de carrière, c'était soit une erreur, soit un piège.J'ai passé le reste de la matinée
Je voudrais disparaître. Je voudrais que le sol s'ouvre sous mes pieds et m'engloutisse. Je voudrais être n'importe où sauf ici, devant cet homme qui me jauge comme un morceau de viande sur un étal. — Vous êtes ponctuelle, dit-il enfin. C'est un début. Sa voix est exactement comme dans mon souvenir , basse, veloutée, parfaitement modulée. Pas une once d'émotion. Pas une trace d'hésitation. Chaque mot est pesé, calculé, placé avec la précision d'un joueur d'échecs. Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi répondre. Merci serait ridicule , la ponctualité n'est pas un compliment, c'est une obligation. Je suis désolée serait pire encore , me pardonnerait-il d'être en avance ? Je préfère me taire. Il se penche en arrière dans son fauteuil, les coudes sur les accoudoirs, les doigts croisés devant lui. Il ne me quitte pas des yeux. Son regard est comme un poids physique sur ma peau. Je sens la chaleur monter à mes joues. Je sais que je rougis, je sais qu'il le voit, et cette certitude me
Je fais quelques pas hésitants. Mes escarpins bon marché s'enfoncent dans la moquette sans faire de bruit. L'air lui-même est différent , plus frais, plus sec, comme climatisé. Il sent le bois, le cuir, le papier ancien. Une odeur de pouvoir. Devant moi, une femme m'attend. La soixantaine sévère, des cheveux gris tirés en chignon strict, un tailleur bleu marine qui ne laisse rien deviner de son corps. Ses yeux sont gris comme l'acier, sa bouche est un trait mince et désapprobateur. Elle me toise avec une absence totale d'expression. — Miss Thornton ? Sa voix est aussi sèche que son apparence. Pas d'amabilité, pas de chaleur, pas d'humanité. Juste une question technique, comme si elle vérifiait le numéro de série d'un colis. — Oui, murmuré-je. C'est moi. — Suivez-moi. Mr. Blackthorn vous attend. Elle tourne les talons sans attendre ma réponse. Je la suis, le cœur au bord des lèvres. Elle s'arrête devant une porte massive, plus imposante que toutes les autres , une double porte e







