LOGINValeriaJ'ai repris une toile ce matin.Cela faisait des semaines que je n'avais pas touché un pinceau. Depuis l'exposition, depuis la lettre à Chiara, depuis que j'ai senti que quelque chose s'était refermé en moi, ou plutôt ouvert — je ne sais pas encore. Une porte, peut-être. Une fenêtre, sûrement.L'appartement est silencieux. Le soleil entre par la fenêtre grande ouverte sur la cour intérieure, et la lumière dessine un rectangle clair sur le plancher. Le tilleul frémit doucement dehors, ses feuilles commencent à jaunir, l'automne est bien avancé maintenant. Milan bourdonne au-dehors — un tramway qui passe, des enfants qui jouent dans la cour, une radio quelque part qui diffuse un air d'opéra.Je prépare ma toile. Un format moyen, ni trop grand ni trop petit. Je la pose sur le chevalet que j'ai installé près de la fenêtre, là où la lumière est la plus belle le matin. J'ouvre mes tubes de peinture, je les aligne sur la palette : terre d'ombre, vert olive, gris de Payne, blanc de ti
Je pense à vous souvent. Je pense à votre main sur mon dos, entre mes omoplates, ce matin-là, quand vous êtes sortie de la cuisine sans vous retourner. Je pense à votre lettre, celle où vous m'avez parlé de votre mari, de l'enfant perdu, du carrelage froid, de la neige derrière la fenêtre. Je pense à cette phrase que vous avez écrite et que j'ai recopiée dans mon carnet : « Le mouvement malgré la peur. » Elle m'a portée pendant tous ces mois. Elle m'a aidée à descendre l'escalier, à prendre le train, à pousser la porte de la galerie. Elle m'aide encore, chaque matin, quand je me réveille dans mon petit appartement et que je me souviens que je suis libre.Je ne vous demande rien. Je ne vous propose pas de venir — c'est trop tôt, et Milan est loin de la Suisse, et je sais que vous n'aimez plus voyager. Mais je vous donne mon adresse. Si vous voulez écrire, vous pouvez. Si vous voulez venir, un jour, quand vous serez prête, vous pouvez aussi. La porte de mon appartement est toujours ouve
La soirée se termine doucement. Les gens partent, un par un, me serrent la main, me félicitent, me posent les questions habituelles — depuis quand peignez-vous, où avez-vous étudié, qu'est-ce qui vous inspire — et je réponds évasivement, sans mentir mais sans tout dire. Luca s'approche à la fin, quand la galerie est presque vide. Il me serre dans ses bras, rapidement, avec ce geste pudique qu'il a.— Tu as vu ? dit-il. Ils ont aimé. Ils ont vraiment aimé.— Oui.— Tu es fière ?Je réfléchis une seconde. La question me surprend. Fière. Est-ce que je suis fière ? Je ne sais pas. Je n'ai pas l'habitude de la fierté. J'ai passé trois ans à avoir honte, à avoir peur, à me cacher. La fierté est un sentiment neuf, étranger, que je ne sais pas encore reconnaître.— Oui, dis-je finalement. Un peu. Je crois.Il sourit. Il pose la main sur mon épaule, une pression légère, et il sort à son tour.Je reste seule dans la petite salle du fond, devant mes trois toiles. La lumière du soir entre par la
ValeriaLe vernissage est à dix-huit heures.Je suis debout dans l'arrière-boutique de la galerie Fiore, devant le petit miroir accroché au mur près de la porte des toilettes. Un miroir ancien, taché par endroits, qui me renvoie une image un peu floue de moi-même. J'ai mis ma robe bleue. La seule que j'ai emportée de la villa. Celle que je portais les jours où je voulais me sentir protégée, les jours où j'avais besoin de me rappeler qui j'étais avant, qui j'étais ailleurs, qui j'étais malgré tout.La robe est encore belle. Elle a un peu passé aux épaules, le tissu est plus fin là où je l'ai trop portée, trop lavée, mais elle tient bon. Elle me va bien. Elle me donne une contenance, une silhouette, une armure légère. Je passe une main sur le col, je rectifie une mèche de cheveux qui dépasse, je respire un grand coup.De l'autre côté du mur, j'entends la rumeur de la galerie qui se remplit. Des voix, des pas, des tintements de verres. Signor Fiore a fait les choses simplement, comme il
LorenzoCette nuit, j'ai failli.Cela faisait six mois que je n'avais pas bu. Six mois depuis le départ de Valeria, six mois depuis que j'avais vidé la dernière bouteille dans l'évier de la cuisine, six mois depuis que Rosa m'avait regardé faire sans rien dire. Six mois de sobriété fragile, gagnée jour après jour, parfois heure après heure, comme on avance sur un fil au-dessus du vide.Et ce soir, j'ai failli.Il pleuvait. Une pluie d'automne, fine et froide, qui ruisselait sur les vitres du bureau. J'avais passé la journée à régler une affaire compliquée, un contentieux qui traînait depuis des mois, et tout s'était mal terminé. Les associés avaient appelé, avec leurs voix pleines de reproches déguisés en politesses. Ma mère avait appelé aussi, pour prendre de mes nouvelles — elle appelle plus souvent maintenant, comme si elle voulait rattraper des années de silence. Sa voix était douce, trop douce, pleine d'une inquiétude qu'elle n'osait pas formuler. Cela m'avait mis en colère, sans
ValeriaSix mois ont passé. L'hiver est venu, puis le printemps, puis l'été. Milan a changé de couleur avec les saisons — grise et froide en décembre, pâle et timide en mars, éclatante et chaude en juin. La cour intérieure a vu le tilleul perdre ses feuilles, puis bourgeonner, puis verdir à nouveau. J'ai regardé tout cela de ma fenêtre, comme on regarde un film lent, apaisant, qui ne raconte rien d'autre que le passage du temps.J'ai trouvé un travail. Pas tout de suite — les premières semaines ont été difficiles, pleines de doutes et de nuits sans sommeil. J'ai montré mes toiles à plusieurs galeries, sans succès. Des refus polis, des sourires gênés, des nous vous rappellerons qui ne rappelaient pas. Et puis un jour, en février, je suis entrée dans une petite galerie près du Duomo, une galerie dont j'avais entendu parler par Luca, qui connaissait quelqu'un qui connaissait quelqu'un.La galerie Fiore. Une façade verte, discrète, entre une fromagerie et un magasin de chaussures. À l'int
Valeria Toutes les filles.Sauf celle qui a vu ses yeux.Je ne les ai vus qu'une fois. Lors de la première rencontre, chez sa mère. Il était assis dans un fauteuil, les jambes croisées, un verre de whisky à la main. Il ne m'a pas regardée. Pas une fois. Pas une seconde. Il a parlé de la météo, des
ValeriaLa plume glisse sur le papier comme un couteau sur la peau. Je signe sans lire. Ma mère me regarde, ses doigts serrés autour de son sac, ses larmes qu'elle retient parce qu'elle n'a plus le droit de pleurer devant moi. Pas aujourd'hui. Le notaire pousse les feuilles de mon côté, une par une
ValeriaIl est rentré.Je l'ai entendu cette nuit, tard, ses pas dans le couloir, sa porte qui s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas bougé. Je suis restée allongée, les yeux ouverts dans le noir, à écouter le silence qui retombait.Ce matin, je suis descendue. La cuisine sentait le café, le pain grillé.
Bianca Il descend. Il ne m'attend pas. Il marche vers la porte, ses pas rapides, ses épaules larges dans son costume de marié. Je sors à mon tour. Mes talons claquent sur les dalles. La nuit est fraîche, mais ma peau brûle. Elle brûle de le savoir là, à quelques mètres, à quelques secondes de moi.







