LOGINIl fait une pause, puis ajoute d'une voix plus basse : — Tu es en train de devenir dangereuse, Althéa. Et je ne parle pas seulement de ton maniement des armes. Je me retourne, nos regards se croisent. Il est tout proche, si proche que je pourrais compter ses cils, les nuances de noir dans ses iris, les minuscules cicatrices qui parsèment sa mâchoire. — Dangereuse pour qui ? dis-je. — Pour tout le monde. Pour tes ennemis. Pour les Morano. Pour mes lieutenants qui te détestent. Et pour moi, surtout pour moi. — Pour toi ? Pourquoi ? — Parce que plus tu deviens forte, plus tu deviens indépendante. Et plus tu deviens indépendante, plus j'ai peur de te perdre. C'est absurde, n'est-ce pas ? Je veux que tu sois capable de te défendre, et en même temps, je voudrais te garder enfermée dans une tour, protégée du monde entier. — Ce n'est pas a
Il ne répond pas tout de suite. Ses mains restent sur mes hanches, immobiles, chaudes. Son souffle ralentit, s'approfondit, se synchronise avec le mien. Quand il parle à nouveau, sa voix est plus basse, plus rauque, comme éraillée par quelque chose qu'il ne veut pas nommer. — C'est vrai. Je suis trop près. Mais c'est comme ça qu'on apprend. Dans le danger, dans la peur, dans le trouble, il faut savoir tirer. Il faut savoir rester concentré même quand tout autour de toi hurle, explose, s'effondre. Si tu n'arrives pas à tirer avec moi derrière toi, tu n'arriveras pas à tirer avec l'ennemi en face. Il a raison. Il a toujours raison, et c'est exaspérant. Je prends une longue inspiration, je bloque tout le reste – sa chaleur, son souffle, son odeur, le désir qui monte en moi malgré le froid, malgré la peur, malgré tout. Je me concentre sur l'arme, sur la mire au bout du canon, sur la cible en contreplaqué qu'il a installée au fond de la co
Le brouillard est toujours là, épais, oppressant, mais il a légèrement reculé. Les mots d'Irina ont fait leur chemin. L'amour, le vrai, c'est la seule chose qui vaille la peine de risquer sa vie. Est-ce cela que je ressens pour Aris ? De l'amour ? Du vrai ? Ou est-ce autre chose – de la dépendance, du syndrome de Stockholm, de la fascination morbide pour le monstre qui me retient captive ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Et c'est peut-être cela, le plus effrayant. Non pas la réponse, mais l'absence de réponse. Le brouillard qui avale tout, même les certitudes les plus simples. Je finis mon thé, pose la tasse sur le plateau, m'allonge sur le lit. Le plafond à la fresque est toujours là, les anges me sourient toujours, les nuages flottent toujours dans leur ciel pastel. Rien n'a changé, et pourtant tout a changé. Je ne suis plus la même. Je ne serai plus jamais la même. Et demain, j'apprendrai à tirer.
C'est Irina. Elle apporte un plateau – du thé, des toasts, de la confiture. Son visage rond est soucieux, ses yeux verts m'examinent avec attention. — Le patron m'a dit que tu avais besoin de forces, dit-elle en posant le plateau sur la table de chevet. Il m'a dit que tu commençais un entraînement demain. — Oui. Un entraînement. — Pour quoi faire ? — Pour apprendre à me défendre. À tirer. À survivre. Irina hoche la tête, s'assied sur le fauteuil de velours, croise les mains sur son tablier. — Tu sais, dit-elle, j'ai vu passer beaucoup de femmes dans ce Dôme. Des prisonnières, des otages, des marchandises. Aucune n'est restée aussi longtemps que toi. Aucune n'a jamais eu de chambre individuelle, de livres, de vêtements propres. Aucune n'a jamais dîné avec le patron. Aucune n'a jamais été veillée pendant trois nuits quand elle était malade.
Althéa La chambre est silencieuse depuis qu'Aris est parti. Le jour s'est levé, gris et froid, filtré par les tentures de la baie vitrée. Je suis assise au bord du lit, les mains croisées sur les genoux, le regard perdu dans le vide. Mon esprit tourne en boucle, repasse les mots qu'il a prononcés, les images qu'il a évoquées, les plans qu'il a déroulés devant moi comme un tapis de cartes. Tu es la pièce maîtresse. Je suis un pion. Un appât. Une arme. Il va m'envoyer au-devant des Morano, il va se servir de moi pour les attirer dans un piège, et si tout se passe bien, il les détruira. Si tout se passe bien. Si le plan fonctionne. Si je ne meurs pas entre deux balles, entre deux explosions, entre deux mensonges. Je devrais être furieuse. Je devrais me révolter, protester, refuser. Mais je n'y arrive pas. Parce qu'il m'a dit la vérité. Parce qu'il m'a donné le choix. Parce que j'ai accepté, libre
Je la regarde, et je mesure une fois de plus l'extraordinaire force qui habite cette jeune femme. Elle a été enlevée, enfermée, menacée, humiliée. Elle a vu des hommes mourir sous ses yeux, elle a vomi après une exécution, elle a failli périr de fièvre. Et pourtant, elle est là, droite, lucide, exigeante. Elle ne se laisse pas briser. Elle ne se laisse pas aveugler. Elle veut la vérité, même si cette vérité est un poison. — D'accord, dis-je. Pas de mensonges. Pas de secrets. La vérité, toujours, quoi qu'il arrive. — Jure-le. — Je le jure. — Sur quoi ? — Sur toi. Sur nous. Sur ce que nous sommes en train de construire, même si je ne sais pas encore comment l'appeler. Elle hoche la tête, lentement, puis se penche vers moi. Ses lèvres effleurent ma joue, légères comme une plume. Ce n'est pas un baiser de passion. C'







