LOGINJ’ai cru que ma vie s’arrêtait le jour où j’ai poussé les portes de l’église. Il faisait beau ce jour-là. Un soleil de juillet qui traversait les vitraux en longs rubans dorés. Ma robe était blanche, mes cheveux étaient coiffés, mes invités étaient là. Cent cinquante personnes. Cent cinquante paires d’yeux braquées sur moi. J’attendais. Une heure. Deux heures. Thomas n’est jamais venu. À la place, j’ai reçu un message. « Elle est enceinte, désolé. » Je ne sais plus si j’ai crié. Je ne sais plus si j’ai pleuré. Je me souviens seulement de ce silence, de ce vide, de cette honte qui m’a engloutie. Pendant un an, je me suis cachée. Pendant un an, j’ai vécu en pyjama, à manger des pizzas surgelées, à regarder les mêmes séries en boucle. Pendant un an, j’ai cru que l’amour était une blague, que les hommes étaient des menteurs, que la vie ne valait pas la peine d’être vécue. Puis un jour, j’ai ouvert une enveloppe. Une invitation. Le gala du Domaine Kensington. Thomas y serait, avec sa femme, son enfant, son bonheur volé. J’ai décidé de me venger. J’ai décidé d’engager un gigolo. Je ne savais pas que ce gigolo était un milliardaire. Je ne savais pas qu’il avait lui-même signé un contrat, pour protéger son héritage, pour faire croire à son grand-père qu’il n’était pas seul. Je ne savais pas que ce mensonge allait durer des années, et que, dans les ruines de ce mensonge, allait naître quelque chose de plus fort que tout : l’amour. Ce livre raconte cette histoire. La nôtre. Celle d’un contrat, d’une clause absurde, d’une promesse brisée et…
View MoreJe suis restée là, debout sur la moquette blanche, à regarder la croix en bois comme si elle allait me répondre.
La lumière de juillet traversait les vitraux en longs rubans dorés qui se brisaient instantanément sur mes épaules nues, là où la dentelle de ma robe grattait ma peau moite. Derrière moi, cent cinquante chaises. Cent cinquante invités en costume et en robe de cocktail. Cent cinquante paires d'yeux braqués sur ma nue, sur mon voile qui tremblait au moindre souffle, sur mes mains gantées qui serraient le bouquet comme si c'était une bouée.
Et aucun bruit, à part le grésillement des bougies qui fondaient depuis une heure déjà.
Une heure. J'avais compté. Je comptais tout, parce que compter m'empêchait de hurler. Le prêtre s'était raclé la gorge trois fois. Les demoiselles d'honneur échangeaient des regards affolés. Ma mère, assise au premier rang, avait arrêté de sourire depuis quarante-sept minutes. Je le savais parce que je ne la quittais pas des yeux, cette femme qui m'avait élevée en me disant que le mariage était le seul vrai accomplissement d'une fille bien. Elle avait les mâchoires serrées, les doigts crispés sur son programme, et elle ne pleurait pas encore, mais c'était une question de minutes.
Thomas n'était pas venu.
Pas un message, pas un appel, pas un mot d'un témoin. Rien. Le néant. Le trou noir au centre de ce que j'avais cru être mon avenir.
– Il va arriver, je me répétais depuis le début. Il y a sûrement un embouteillage. Sa cravate a dû se déchirer. C'est un malaise.
Mais les secondes s'égouttaient comme du plomb fondu, et chaque tic-tac de l'horloge ancienne accrochée au-dessus de la nef me travaillait le ventre. J'avais arrêté de croire à l'embouteillage depuis quarante minutes. À la cravate depuis vingt. Au malaise depuis que Sophie, ma meilleure amie, m'avait fait un signe de la main, son téléphone à la figure, pour me montrer qu'elle avait essayé de l'appeler vingt-trois fois. Vingt-trois. Sans réponse.
Mon propre téléphone vibra dans le petit sac à main qu'une demoiselle d'honneur tenait près de l'autel. Je le pris d'un geste machinal, sous les regards scandalisés – on ne regarde pas son téléphone le jour de son mariage, sauf quand on attend que le marié daigne expliquer pourquoi il n'est pas là. Message de Sophie : « Je le tue. Je le tue et je l'entre sous le parking. » Je n'eus même pas la force de sourire.
Je lève les yeux vers la croix. Le Christ en bois me semblait regarder avec une compassion vide.
– Je crois que nous allons devoir…, commença le prêtre.
– Il ne viendra pas, dis-je à voix haute.
Ma voix résonna dans l'église comme un coup de gong. Un murmure parcourut l'assistance. Quelqu'un renifla. Ma mère, probablement.
Je reste là, immobile, à fixer l'autel vide. Une heure entière. Thomas ne serait jamais. Je le savais maintenant. Mais je ne pouvais pas encore bouger. Mes jambes refusaient de m'obéir. Mon cœur refusait de comprendre.
Les bougies continuaient de fondre, lentement, inexorablement, comme les secondes de ma vie d'avant.
C'est à ce moment-là que mon téléphone vibra de nouveau.
Un message. D'un numéro que je ne connaissais pas. Je l'ouvris, les doigts gourdes, comme si j'allais lire la sentence d'un juge. L'écran était éblouissant dans le pénombre de l'église, et les mots s'affichèrent un à un, implacables.
« Je suis désolé. J'ai rencontré quelqu'un d'autre. Elle est enceinte. Je ne peux pas faire ça. Pardon. »
Le monde bascula.
Ce ne fut pas un effondrement spectaculaire avec des crises et des larmes. Ce fut un glissement sourd, comme si quelqu'un avait retiré le tapis sous mes pieds et que je flottais soudain dans le vide, sans gravité, sans sol, sans rien.
«Elle est enceinte.»
La phrase tournait en boucle dans ma tête, frappant aux parois de mon crâne comme un oiseau pris au piège.
« Elle. Enceinte. »
Pas moi. L'autre. Une femme que je ne connaissais pas, qui portait l'enfant de Thomas, qui avait réussi là où j'avais échoué après deux ans de vie commune, deux ans à espérer une bague, deux ans à me plier aux horaires de Thomas, aux humeurs de Thomas, aux silences de Thomas.
Je relus le message une fois, deux fois, trois fois. Les mots ne changeaient pas. Ils restaient là, imprimés sur l'écran lumineux, aussi réels que la moquette sous mes pieds, aussi réels que le silence qui écrasait l'église. Thomas ne venait pas parce qu'il était ailleurs, au lit avec elle, à caresser son ventre rond. Il avait choisi. Il avait choisi l'autre. Il avait choisi l'enfant. Il ne m'avait pas choisi.
Cette nuit-là, nous nous endormîmes enlacés. Pour la millième fois. Pour la énième fois. Pour la dernière fois, peut-être. Mais nous étions ensemble. Et c’était tout ce qui comptait.***Le matin se leva, doux et doré.Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Je pensai à tout ce que nous avions traversé. L’autel vide, les nuits de larmes, les jours de pyjama. Le contrat, le gigolo, les mensonges. Les scandales, les insultes, les menaces. Les disputes, les séparations, les retrouvailles. Les enfants, les maisons, les livres. Les voyages, les rires, les larmes.Tout cela m’avait menée ici. Dans cette chambre. Dans ce lit. À côté de cet homme.– Je t’aime, Julien.Il ne répondit pas. Il dormait.Je me levai doucement, pour ne pas le réveiller. Je m’habillai, descendis à la cuisine. Je préparai du café. Le bruit de l’eau qui coule, du grain qui moud,
– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous rentrâmes. La maison était chaude, accueillante, pleine de souvenirs. Nous nous préparâmes pour la nuit.– Tu veux qu’on fasse l’amour ? demanda-t-il.– On est fatigués.– On est amoureux. C’est plus fort.– C’est plus fatiguant.– C’est plus beau.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la fatigue, c’est le corps. La beauté, c’est l’âme.– Et notre âme, elle est belle ?– Elle est aimante.– C’est bien.– C’est notre vie.Nous fîmes l’amour. Lentement. Doucement. Avec la tendresse des vieux amants qui se savent éternels.– Je t’aime, Léa.– Je t’aime, Julien.– On a de la chance.– On s’est battus.– On a gagné.– On a survécu.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– On a trois enfants.– On a tout.– On a tout.– La plus belle famille.– La nôtre.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.
– Je suis ton mari. C’est mon rôle.– Ton rôle, c’est de m’aimer.– C’est ce que je fais.– Et de me retrouver.– C’est ce que j’essaie.– Tu réussiras.– Tant mieux.Il m’embrassa. Je me blottis contre lui.– Je t’aime, Julien.– Je t’aime, Léa.– À la prochaine vie.– À la prochaine vie.– On se retrouvera.– On se retrouvera.– C’est promis ?– C’est promis.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En te cherchant. En te trouvant. En t’aimant.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que chercher, c’est partir. Trouver, c’est arriver. Aimer, c’est rester.– Et toi, tu restes ?– Je reste.– Avec moi ?– Avec toi.– Pour toujours ?– Pour toujours.– Tu promets ?– Je promets.– Tes promesses…– Celle-ci, je la tiendrai.– Comment ?– En restant. En aimant. En ne partant pas.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.Il sourit. Je souris.Nous restâmes au lit jusqu’à midi. À nous promettre. À nous aimer. À nous dire au revoir, même s
Le lendemain matin, le soleil se leva sur le jardin. Les oiseaux chantaient, les fleurs s’ouvraient, la vie continuait. Julien dormait encore, son visage apaisé, ses cheveux blancs éparpillés sur l’oreiller. Je le regardai longtemps.Il avait les mêmes yeux, quand il les ouvrait. Les mêmes yeux noisette, brillants, pleins d’amour. Les mêmes mains, fines, noueuses, mais chaudes. Le même cœur, fatigué mais vaillant. Il était là. Il était vivant. Il était à moi.– Tu me regardes dormir ? demanda-t-il, les yeux encore fermés.– Oui.– C’est creepy.– Je sais.– Tu as bien dormi ?– Un peu.– Moi aussi.– On est vieux.– On est vivants.– C’est la même chose.– Non. C’est différent.– Pourquoi ?– Parce que la vieillesse, c’est le temps. La vie, c’est l’énergie.– Et notre énergie, elle est là ?– Elle est là. Juste assez pour t’aimer.– C’est bien.– C’est notre vie.Il ouvrit les yeux. Il me regarda.– Tu veux qu’on reste au lit ? demanda-t-il.– Toute la journée ?– Toute la journée.–
L’après-midi, nous marchâmes sur la plage.Le sable était blanc, fin, chaud sous nos pieds. L’océan était turquoise, parsemé d’écume. Des crabes couraient sur le rivage, des oiseaux pêchaient au loin.Julien tenait ma main. Il était pieds nus, son pantalon relevé jusqu’aux genoux. Moi, je portais u
Deux millions. La salive sécha dans ma bouche.– Il n’aura pas un centime, dit Julien.– Il aura ce qu’il veut si on ne l’arrête pas, dis-je. La presse va s’emparer de l’histoire. Le contrat, le gigolo, le mensonge… tout va sortir.– On peut l’empêcher.– Comment ?– En le rencontrant. En lui parla
Mon visage était partout.« Qui est la femme en rouge au bras du mystérieux Julien Belmont ? »« L’ex fiancée de l’avocat Leroi refait surface – et elle est plus belle que jamais. »« Romance de gala : le nouveau couple qui fait jaser. »Les photos étaient magnifiques. Sur l’une d’elles, Julien me
Un rire poli parcourut l’assemblée. Puis quelqu’un commença à applaudir. Une personne, puis deux, puis dix, puis toute la salle. Les applaudissements roulèrent comme un tonnerre, mêlés à des vivats, à des sifflements d’admiration.Je n’avais jamais vu ça. Un PDG ovationné comme une rock star.– Il












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