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Chapitre 2— La dernière note 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-22 02:21:51

Après ce qui semble une éternité, la voiture ralentit. Des grilles grincent. Du gravier crisse sous les roues. Nous roulons encore quelques minutes puis nous nous arrêtons. Une portière s'ouvre, l'air glacé s'engouffre, mordant. Des mains me saisissent, me guident, me font marcher sur un sol dallé, puis un tapis épais, puis du marbre froid. Le changement de température est brutal. Dehors, c'était l'hiver moscovite, ce froid qui vous cisaille le visage. Dedans, c'est une chaleur lourde, presque étouffante, qui sent la cire d'abeille, le bois précieux et quelque chose d'autre, de plus subtil, de plus troublant. Un parfum d'homme, riche et sombre.

On me fait asseoir. La cagoule s'en va. La lumière m'aveugle un instant puis mes yeux s'habituent et je comprends que je ne suis pas dans une pièce ordinaire.

C'est une chambre. Mais une chambre comme je n'en ai jamais vu, même dans les magazines de luxe. Les murs sont tendus de soie grise. Le lit est si grand que trois personnes pourraient y dormir sans se toucher, couvert d'un édredon de fourrure blanche. Des rideaux de velours anthracite tombent du plafond jusqu'au sol, masquant ce qui doit être des fenêtres. Un lustre de cristal noir diffuse une lumière tamisée qui fait danser des ombres sur les murs. Il y a une cheminée monumentale où crépite un feu, et devant elle, un fauteuil en cuir sombre, vide. Tout respire le pouvoir, l'argent, le contrôle. Rien n'est laissé au hasard. Chaque objet, chaque tissu, chaque source de lumière a été pensé, choisi, placé avec une intention précise.

Je frissonne malgré la chaleur. Ma robe de scène, ce fourreau de soie bleu nuit qui faisait tourner les têtes trois heures plus tôt, me semble soudain ridicule, déplacée, trop légère, trop nue. Mes épaules sont découvertes, mes bras, ma nuque. Je n'ai rien pour me protéger.

La porte s'ouvre derrière moi et je me lève d'un bond, le cœur cognant contre mes côtes. Je pivote. Il entre.

Nikolai Volkov est plus grand que je ne l'imaginais. Plus impressionnant. Les photos dans les journaux ne rendent pas justice à ce qu'il dégage. Il doit avoir la quarantaine mais il en paraît moins, le visage taillé à la serpe, les pommettes hautes, la mâchoire carrée, une barbe de trois jours qui assombrit ses joues. Ses cheveux sont noirs, striés d'argent sur les tempes, coiffés en arrière avec un soin négligé. Il porte un costume trois pièces anthracite, parfaitement coupé, une chemise blanche dont le col est ouvert, sans cravate. Il a roulé ses manches sur ses avant-bras et je vois des tatouages, des motifs sombres qui serpentent jusqu'à ses poignets. Ses mains sont larges, puissantes, des mains faites pour saisir, pour posséder, pour briser.

Mais ce sont ses yeux qui me clouent sur place. D'un gris si pâle qu'ils en paraissent presque argentés, comme de la glace en fusion. Des yeux qui ne cillent pas, qui ne dévient pas, qui se plantent dans les miens et ne les lâchent plus. Des yeux qui disent : tu es à moi, tu l'as toujours été, tu ne le savais pas encore.

Il s'arrête à trois pas de moi. Assez près pour que je sente son parfum , bois de santal, cuir, quelque chose d'épicé , assez loin pour que je puisse encore respirer. Son regard descend le long de mon corps, lentement, avec une insolence tranquille. Il prend son temps. Il inventorie ce qu'il voit. Mes épaules, mes bras, la courbe de ma taille, mes jambes que la robe dévoile à chaque mouvement. Il ne se cache pas. Il n'a pas besoin de se cacher. Cet homme n'a jamais eu à se cacher de sa vie.

— Tatiana Volkonskaïa.

Sa voix est grave, profonde, avec un accent russe qui roule les « r » comme des cailloux dans un torrent. Il prononce mon nom comme s'il le goûtait, comme s'il en appréciait chaque syllabe. Puis il s'approche encore d'un pas, et je dois faire un effort surhumain pour ne pas reculer.

— Sais-tu depuis combien de temps je te regarde ?

Je secoue la tête, incapable de parler.

— Six mois. Six mois que je viens à chacun de tes concerts. Six mois que je t'écoute jouer, caché dans une loge privée que personne ne remarque. Six mois que je te désire.

Il lève la main et je me fige. Ses doigts effleurent ma tempe, descendent le long de ma joue, suivent la ligne de ma mâchoire. C'est un geste léger, presque tendre, mais il y a dans ce contact quelque chose de terriblement possessif. Une façon de dire : cette peau, ce visage, cette femme, tout cela m'appartient désormais.

— Tu as peur.

Ce n'est pas une question.

— Oui.

Ma voix est un souffle, un filet étranglé qui passe à peine la barrière de mes lèvres. Il sourit, et ce sourire le rend plus dangereux encore. Il n'y a pas de chaleur dans ce sourire. Il y a de l'anticipation.

— C'est bien. La peur est une réaction saine. Elle te gardera en vie. Mais sache une chose, Tatiana Volkonskaïa.

Il penche la tête, ses doigts s'attardent au coin de mes lèvres, appuient à peine, juste assez pour que je sente la pulpe de son pouce contre ma bouche entrouverte.

— Tu n'as pas à avoir peur de moi. Pas encore. Pas si tu obéis.

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