تسجيل الدخولTatianaLe silence s’étire dans le salon comme une nappe de brouillard. Nikolai me regarde, attendant que je parle, mais les mots refusent de franchir mes lèvres. C’est lui qui reprend la parole, avec cette aisance naturelle qu’il a toujours eue pour dominer une conversation.— Je ne suis pas un homme déraisonnable, Tatiana. Je suis conscient que cinq ans, c’est long. Que tu as refait ta vie. Que tu t’es habituée à ton indépendance.Il prononce le mot “indépendance” comme s’il s’agissait d’une maladie infantile, une phase passagère qu’il suffit d’attendre pour qu’elle guérisse.— Je ne te demande pas de tout quitter du jour au lendemain, poursuit-il. Je ne te demande pas de revenir à Moscou, à la datcha, à notre ancienne vie. Je suis prêt à faire des compromis.— Des compromis ? je répète, incrédule.— Nous pourrions trouver une solution intermédiaire. L’enfant pourrait passer une partie de l’année avec toi, et une part
Tatiana La nuit a été un long supplice sans sommeil, un tunnel sans fin où chaque craquement de la vieille bâtisse, chaque ululement de chouette dans les oliviers me faisait sursauter. Léonid est resté avec moi, assis dans le fauteuil près de la fenêtre, son regard noir fixé sur l’allée du jardin, guettant le retour des phares. Nous n’avons presque pas parlé. Il n’y avait plus rien à dire. Tous les mots avaient été consumés par l’attente. Ce matin, je me suis habillée avec un soin presque cérémonieux. Un chemisier blanc, un jean propre, les cheveux tirés en arrière. Une armure dérisoire contre l’ennemi qui approche. J’ai embrassé Sacha sur le front, plus longtemps que d’habitude, et j’ai demandé à Rosetta de l’emmener au marché du village, loin d’ici. Il ne faut pas qu’il soit là. Pas pour ça. Maintenant, il est neuf heures. Le soleil de septembre est déjà haut, impitoyable, écrasant le village sous une chape de lumière bl
Sacha apparaît sur les marches, son violon à la main. Il descend les escaliers en sautillant, insouciant, joyeux, et il s'arrête net en voyant les trois adultes figés dans l'entrée. — Mamma ? répète-t-il, incertain. Qui c'est, ce monsieur ? Nikolai le regarde. Il le regarde longuement, intensément, comme on regarde une œuvre d'art dont on vient de faire l'acquisition. Ses yeux gris détaillent le visage de Sacha, ses boucles brunes, ses pommettes hautes, et je vois ses lèvres s'incurver en un sourire. Un vrai sourire, cette fois. Un sourire de satisfaction, d'appropriation, de victoire. — Bonjour, dit Nikolai d'une voix douce, une voix que je ne lui connais pas, une voix presque paternelle. Tu dois être Alexandre. Je suis Nikolai. Je suis un... un vieil ami de ta mère. Sacha me regarde, cherchant une confirmation, un guide, une explication. Je voudrais lui crier de remonter, de se cacher, de ne pas adresser la parole à
Je m'essuie les mains sur mon tablier, et je me dirige vers la porte d'entrée, le cœur au bord des lèvres. Mes jambes tremblent, mes tempes bourdonnent, et j'ai l'impression de marcher dans du coton. Chaque pas est une épreuve, chaque battement de cœur une détonation. Léonid est déjà sur le seuil. Il a entendu le moteur lui aussi, et il s'est levé de son fauteuil avec cette agilité surprenante qu'il retrouve quand le danger approche. Il se tient dans l'encadrement de la porte, la main posée sur le chambranle, et il regarde à travers la vitre. — C'est lui ? demande-t-il sans se retourner. Je n'ai pas besoin de répondre. Par la fenêtre, je vois la voiture. Une berline noire, longue, luisante, aux vitres fumées. Une Mercedes, je crois. Ou une Audi. Je n'y connais rien en voitures, mais je reconnais le genre. Le genre de voiture dans laquelle Nikolai se déplace, avec chauffeur et garde du corps. Le genre de voiture qui annonce le pouvoi
Ses mots m'enveloppent comme une couverture chaude, et je sens une partie de ma peur se dissoudre lentement. — Je voudrais pouvoir t'aimer comme avant, Léonid, je murmure. Je voudrais pouvoir t'offrir ce que tu mérites. Mais je ne sais pas si j'en suis capable. Il y a trop de choses en moi qui sont cassées, abîmées, qui ne fonctionnent plus comme elles devraient. — Je ne te demande rien, Tatiana. Je ne te demande pas de m'aimer. Je ne te demande pas de coucher avec moi. Je te demande juste de me laisser rester. De me laisser être là, pour toi et pour Sacha. Le reste, on verra plus tard. Ou on ne verra pas. Peu importe. Je lève les yeux vers lui, et je vois la sincérité dans son regard. Cet homme qui a traversé l'enfer pour moi ne me demande rien. Rien que je ne puisse lui donner. Rien que je ne veuille lui donner. — D'accord, dis-je en me levant. Reste. Reste aussi longtemps que tu voudras. Cette maison est la ti
Léonid hoche la tête lentement, comme s'il comprenait, comme s'il acceptait. — Et aujourd'hui ? demande-t-il. Aujourd'hui, tu te la poses toujours ? — Tous les jours, j'avoue. Tous les jours, je regarde mon fils, et je cherche des indices. Un geste, une expression, une intonation de voix qui me dirait la vérité. Mais je ne trouve rien. Parfois, je vois Nikolai en lui. Ses yeux gris, sa façon de pencher la tête quand il est concentré, cette intensité qu'il met dans tout ce qu'il fait. Et d'autres fois, je te vois. La forme de ses mains, la courbe de son sourire, cette douceur qui n'appartient qu'à toi. Léonid pose sa main déformée sur la mienne, et je sens ses doigts tordus se refermer doucement sur ma paume. — Cela n'a pas d'importance, Tatiana. Je te l'ai déjà dit et je te le redis : cela n'a aucune importance. Qu'il soit mon fils ou celui de Nikolai, je l'aimerai. Je le protégerai. Je serai là pour lui.







