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CHAPITRE 4

作者: Léo
last update 公開日: 2026-03-20 01:45:46

Cette nuit-là, Élise ne trouva pas le sommeil.

Elle avait retiré sa robe, défait ses cheveux, ôté ses boucles d’oreilles et lavé son visage jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’apprêté sur sa peau. Pourtant, elle avait l’impression de porter encore le dîner sur elle comme une seconde couche de vêtement, un tissu trop serré au niveau du souffle.

Elle était assise près de la fenêtre, en pyjama de soie sombre, les jambes repliées sous elle, un plaid sur les épaules. En contrebas, Paris scintillait comme si le monde était simple. Les phares des voitures dessinaient des rivières mouvantes. Une sirène lointaine traversa la nuit. Un avion clignota dans le ciel.

Libre. Toujours ce mot.

On frappa doucement à sa porte.

Cette fois, elle sut immédiatement qui c’était.

— Entre, tata.

Solène ouvrit et entra sans bruit. Contrairement aux autres habitants de cette maison, elle n’avait jamais eu besoin d’annoncer sa présence comme une fonction. Elle portait un pantalon noir fluide, un pull ivoire, les cheveux retenus par une pince lâche. Elle était belle sans chercher à l’être, avec cette grâce sobre des femmes qui ont cessé depuis longtemps d’avoir besoin de plaire à ceux qui les dominent.

Elle s’approcha de la fenêtre et regarda sa nièce quelques secondes avant de parler.

— Mauvaise soirée.

Élise laissa échapper un souffle presque amusé.

— On peut dire ça.

Solène vint s’asseoir en face d’elle, dans le fauteuil ancien près de la cheminée éteinte.

— Raconte-moi.

Élise hésita. Avec Solène, elle n’avait jamais besoin de feindre, et c’était précisément ce qui rendait les mots plus difficiles. On ment facilement à ceux qui attendent un rôle. On se met à nu avec peine devant ceux qui aiment vraiment.

— C’était exactement ce que j’imaginais, dit-elle enfin. Pire, même. Deux pères convaincus de construire l’avenir, et deux enfants assis à table comme si leur propre vie avait été confiée à une assemblée d’actionnaires.

Solène pencha légèrement la tête.

— Et Mathias ?

Élise eut un rire sans joie.

— Froid. Poli. Cynique. Intelligent. Le genre d’homme qui pourrait annoncer un décès avec la voix d’un notaire.

— Charmant.

— Pas vraiment.

Solène sourit malgré tout.

— Et pourtant tu n’as pas l’air seulement en colère contre lui.

Élise se tut.

C’était ce que sa tante savait faire mieux que personne : repérer la nuance derrière l’évidence.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle après quelques secondes. Son père est odieux. Le mien aussi. Et lui… il avait l’air de détester tout cela. Mais pas assez pour s’y opposer.

— Peut-être qu’il n’en a pas le pouvoir.

— Alors il devrait au moins avoir la dignité de ne pas jouer au détaché.

Solène croisa les jambes et posa ses mains sur l’accoudoir.

— La plupart des gens riches se protègent avec du confort. Certains, plus rares, se protègent avec du cynisme. Cela les rend difficiles à aimer, mais pas toujours faux.

Élise la regarda.

— Tu es en train de me demander de lui trouver des excuses ?

— Non. Je te demande de ne pas juger trop tôt ce qui relève peut-être de la survie.

Le mot la toucha plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Survie.

C’était exactement ce qu’elle ressentait depuis deux jours.

Solène la considéra en silence avant de reprendre, plus doucement :

— Tu sais, quand j’avais ton âge, ton grand-père a essayé de me marier à un homme de sa génération. Un industriel belge au sourire huileux. Très riche. Très convenable. Très satisfait de lui-même.

Élise se redressa légèrement.

— Tu ne m’en as jamais parlé.

— Il y a beaucoup de choses que je ne t’ai jamais racontées.

Un silence souple s’installa.

— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Élise.

Un pli amusé se forma au coin des lèvres de Solène.

— J’ai refusé.

— Comme ça ?

— Pas “comme ça”. Avec beaucoup de cris, une valise, une fugue de trois semaines, et le scandale nécessaire pour rendre l’affaire inutilisable.

Élise la fixa avec une admiration enfantine.

— Tu as fui ?

— J’ai respiré, corrigea Solène.

Puis son expression s’assombrit légèrement.

— J’ai payé cher cette respiration. Mais je ne l’ai jamais regrettée.

Élise baissa les yeux vers ses mains.

— Moi, je n’ai pas ton courage.

Solène se pencha vers elle.

— Ne dis jamais ça.

— C’est vrai.

— Non. Toi, tu n’as simplement pas encore compris jusqu’où tu es capable d’aller quand tu es acculée.

Élise sentit un frisson la traverser.

Solène avait cette manière de parler qui ne flattait jamais. Elle constatait. Elle nommait. Elle éclairait.

— Qu’est-ce que je suis censée faire ? demanda-t-elle dans un souffle. Me laisser porter jusqu’au mariage ? Faire semblant ? Espérer un miracle ?

Solène prit un instant avant de répondre.

— D’abord, ne te laisse pas engloutir par la mise en scène. Ensuite, enquête.

— Sur quoi ?

— Sur lui. Sur Mathias. Pas sur ses bilans. Pas sur sa fortune. Sur l’homme.

Élise la regarda sans comprendre.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on t’impose peut-être un ennemi. Ou un allié incapable de se reconnaître comme tel. Dans les deux cas, il faut savoir qui tu as en face.

Élise se leva, soudain incapable de rester assise. Elle fit quelques pas dans la chambre.

— Et si je ne veux ni ennemi ni allié ? Si je veux juste qu’on me laisse partir ?

— Alors il faudra peut-être partir, dit simplement Solène.

Elle se figea.

— Tu dis ça si facilement.

— Non. Je le dis clairement. Ce n’est pas la même chose.

Élise s’arrêta devant la commode, posa une main dessus, puis finit par ouvrir le tiroir où était caché son carnet. Elle le sortit et le tendit à sa tante.

Solène l’ouvrit avec précaution.

Les dessins.

Les oiseaux.

La maison au bord de la mer.

Les silhouettes qui s’échappent.

Le regard de Solène se troubla.

— Tu dessines encore.

— En cachette.

— Depuis quand ?

— Toujours.

Solène releva lentement les yeux.

— Et Henri ne sait rien ?

Élise eut un sourire amer.

— Henri ne sait rien de ce qui n’est pas rentable.

Sa tante referma le carnet avec une douceur infinie.

— Alors écoute-moi bien, Élise. Ce qu’il ignore de toi peut encore te sauver.

Ces mots restèrent suspendus entre elles.

Élise sentit, pour la première fois depuis l’annonce du mariage, quelque chose de très discret se former en elle. Pas encore une décision. Pas encore un plan. Seulement une faille dans le mur.

Une possibilité.

Solène se leva à son tour, s’approcha, et posa les mains de part et d’autre du visage de sa nièce.

— Ne laisse pas cette famille décider seule de ce que sera ta vie. Tu m’entends ?

Élise hocha la tête, les yeux brillants.

— Oui.

— Quoi qu’il arrive, je suis là.

Cette phrase-là, dans la bouche de Solène, n’était jamais une formule. C’était un engagement.

Elle embrassa Élise sur le front, comme lorsqu’elle était enfant, puis se dirigea vers la porte. Arrivée au seuil, elle se retourna une dernière fois.

— Et Élise ?

— Oui ?

— Méfie-toi des cages dorées. On finit par croire qu’elles sont faites pour nous.

La porte se referma doucement.

Élise resta un long moment immobile, le carnet serré contre elle.

Puis elle retourna s’asseoir près de la fenêtre.

Paris n’avait pas changé. La nuit non plus. Son père restait son père. Le mariage existait toujours. Mais quelque chose, en elle, n’était plus tout à fait au même endroit.

Pour la première fois depuis qu’Henri avait parlé, elle ne se sentit pas seulement condamnée.

Elle sentit une infime lueur d’espoir.

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