LOGINJe sanglote. Sans retenue. Je ne me suis pas entendu pleurer comme ça depuis mes sept ans, quand mon père m'a mis dans le train pour l'internat en Angleterre et que je hurlais en tapant contre la vitre, et qu'il m'a fait dire par le contrôleur d'arrêter de me donner en spectacle.
Marthe se lève. Elle s'approche. Elle pose sa main , sa main ridée, tavelée, chaude, la main qui m'a bordé quand j'étais enfant, la ma
Je respire un peu mieux. Je pose ma tête sur ses genoux. Elle caresse mes cheveux.— J'ai peur, Lydia. J'ai tellement peur.— Je sais.— Toi, tu n'as pas peur ?— Si. J'ai peur aussi. J'ai peur de le perdre, comme le premier. J'ai peur d'être une mauvaise mère. J'ai peur de mille choses. Mais on va y arriver. Ensemble.Nous restons ainsi longtemps, sous la lampe allumée, à trois heures du matin, dans le silence du manoir.À partir de cette nuit-là, je vois mon psychiatre deux fois par semaine au lieu d'une. Nous travaillons sur ma peur. Nous remontons dans mon enfance. Nous exhumons des scènes que j'avais enterrées , mon père qui me jette dans un bassin glacé pour m'apprendre à nager, à cinq ans. Mon père qui m'oblige à regarder un chevreuil mourir après l'avoir tué maladroitement à la chasse, à sept ans. Mon père qui me frappe avec sa canne parce que j'ai renversé un verre à un dîner officiel, à neuf ans. Ma mère qui regarde,
Il l'a vu tout de suite. À mon visage. Il n'a plus besoin d'explication. Il me connaît, désormais.Je ne dis rien. Je m'approche. Je prends sa main. Je la pose sur mon ventre, encore parfaitement plat.Il me regarde. Il comprend. Ses yeux s'ouvrent grand.— Non.— Si.— Vraiment ?— Vraiment.Il lâche tout ce qu'il avait dans les mains. Un pot de fleur tombe et se brise sur le sol de la serre. La terre s'éparpille, une orchidée à moitié rempotée gît parmi les débris. Il ne s'en aperçoit même pas.Il tombe à genoux devant moi. Comme le soir de la demande en mariage. Il pose son front contre mon ventre. Il enroule ses bras autour de mes hanches. Il pleure. Il pleure vraiment, sans retenue, dans les plis de ma robe, contre ma peau à travers le tissu.— Cette fois, murmure-t-il d'un
Nos soirées sont douces. Nous nous installons dans la bibliothèque, comme autrefois , mais autrement. Nous ne nous ignorons plus. Nous ne nous croisons plus. Nous parlons. Nous nous taisons ensemble aussi, mais ce sont des silences pleins.Il lit à voix haute pour moi. Des poèmes. Des passages de romans qu'il découvre. Il prend goût à la littérature, lui qui autrefois ne lisait que des journaux économiques. Je l'entends parfois débattre avec Marthe d'un article qu'il a lu, ou discuter d'un roman qu'il vient de finir avec Robert le jardinier, qui a des lettres cachées sous ses ongles noirs.Certains soirs, je joue du piano dans le grand salon de musique. Il vient s'asseoir près de moi, sur le canapé. Il ferme les yeux. Il écoute. Parfois, il pleure discrètement , il ne le sait pas, ou il croit que je ne le sais pas. Je fais comme si. Je continue à
LydiaNous rentrons de Grèce fin juillet, la peau dorée, les cheveux blanchis par le sel, avec dans nos bagages trois pots de miel de thym, un chapelet de poivre rouge séché offert par Nikos, et un petit tableau du vieux peintre , il nous l'a offert le dernier jour, une aquarelle représentant notre plage secrète sous la lune. Rien de plus.Le manoir nous attend. Il n'a pas changé, et pourtant il est différent. Les rideaux ont été lavés pendant notre absence, les parquets cirés, les fenêtres nettoyées. Marthe s'est surpassée. Elle nous ouvre la porte comme si elle nous avait vus la veille, mais je vois qu'elle a préparé notre plat préféré, qu'elle a mis des fleurs fraîches dans chaque pièce, qu'elle a même noué des rubans neufs aux poignées des portes.— Bienvenue à l
EthanNous partons trois jours plus tard.Pas de palace. Pas de yacht. Pas de tour du monde en jet privé. Nous choisissons la simplicité. Une petite maison blanche sur une île grecque, une île perdue des Cyclades, presque sans touristes, avec un port minuscule où arrivent deux bateaux par semaine et où les pêcheurs vendent leur poulpe à même le quai.La maison, je l'ai louée à des amis d'amis. Elle appartient à un peintre qui vit à Athènes. Un vieux monsieur silencieux qui l'a acceptée à condition que nous nourrissions ses chats — trois chats efflanqués, mi-sauvages, aux yeux jaunes.Nous arrivons un soir de juin. Il fait encore chaud, mais moins qu'en journée. La maison est simple — deux pièces au rez-de-chaussée, une chambre à l'étage, une terrasse avec une treille de vigne. Les m
LydiaLa fête dure jusqu'à l'aube.Il n'y a pas de discours interminables. Pas de plan de table diplomatique. Pas de danse d'ouverture protocolaire. Il y a juste des rires, du vin, de la musique, et des lanternes en papier qui oscillent doucement dans la brise de juin.Marthe danse. Marthe qui, à ma connaissance, n'a pas dansé depuis les années soixante. Elle danse avec Robert le jardinier, une valse boiteuse mais joyeuse, en riant comme une jeune fille. Madame Lefort filme la scène avec un vieux caméscope qu'elle a exhumé Dieu sait d'où.Clara reste jusqu'à minuit. Elle est trop faible pour aller plus loin. Avant que l'infirmière ne l'emmène, elle me fait signe d'approcher. Je m'agenouille près de son fauteuil.— Lydia. Écoute-moi bien. Je ne serai peut-être plus là dans un an. Je te confie mon fils. Prends soin de lui
Lydia Le notaire est parti. Ma mère est partie. Ethan parle à une autre femme le jour de son mariage.Je suis seule dans l'étude qui sent le cuir et la naphtaline.Je suis mariée.Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, immobile, à regarder le bois de la table. C'est la voix d'Ethan qui me
LydiaLa plume pèse trois tonnes entre mes doigts. Je fixe la ligne en bas de la page sans voir les mots qui la précèdent. Des clauses. Des conditions. Des renonciations. Ma vie réduite à un contrat de vingt-sept pages que personne ne m'a laissé lire.Le notaire toussote. Un petit bruit sec qui ric
Le silence du manoir m'écrase. Il est différent du silence de l'appartement familial. Là-bas, c'était un silence chargé de tensions, de reproches muets, de portes qu'on claque. Ici, c'est un silence ancien, accumulé depuis des siècles, couche après couche, comme la poussière sur les meubles. Un sil
Lydia Le petit salon est une pièce immense. Petit est une ironie. Il pourrait contenir tout l'appartement où j'ai grandi. Plafond à caissons peints de scènes mythologiques que je n'ai pas le temps de déchiffrer. Cheminée monumentale en marbre noir où crépite un feu qui ne réchauffe pas, qui éclair







