LOGINEt pour la première fois depuis l'annonce de ma grossesse, ma décision est prise. Je ne partirai pas. Je ne disparaîtrai pas dans la nature. Je resterai et je me battrai. Pour cet enfant. Pour son avenir. Pour qu'il grandisse avec une mère qui l'aime, un père qui essaie de s'améliorer, et non avec une grand-mère qui ne voit en lui qu'un héritier à façonner.
Clara Sterling veut la guerre ? Elle l'aura.
Je reste figée. C'est la première fois que Madame Lefort me fait un compliment. La première fois en trois ans qu'elle reconnaît que j'ai fait des efforts, que j'ai essayé, que j'ai été digne.— Merci, Madame Lefort, dis-je, la gorge serrée.— Prenez soin de lui, Madame. Même quand vous ne serez plus là. Il est plus fragile qu'il n'y paraît.— Je ne serai plus là, Madame Lefort. Je ne pourrai plus prendre soin de lui.— On peut prendre soin de quelqu'un à distance. Par la pensée. Par le souvenir.Elle me regarde avec une intensité que je ne lui connaissais pas. Et je comprends soudain : Madame Lefort a aimé un Sterling, elle aussi. Peut-être le père d'Ethan. Peut-être un oncle, un cousin. Peut-être un homme qu'elle n'a jamais pu épouser, et qu'elle a servi toute sa vie faut
LydiaCinquante-cinq jours. Cinq jours avant la fin. Cinq petits jours, à peine plus qu'une poignée d'heures, et je serai libre. Libre de partir, de quitter ce manoir, de quitter cet homme, de quitter cette vie qui n'a jamais été la mienne. Libre, comme on est libre quand on a tout perdu.Ces cinq derniers jours, je les passe à dire adieu. Pas des adieux bruyants, pas des adieux spectaculaires. Des adieux discrets, presque invisibles, que personne ne remarque. Des adieux pour moi seule.Le jour 55, je dis adieu à la serre aux orchidées.La serre est située à l'arrière du manoir, derrière la roseraie, cachée par une haie de troènes centenaires. C'est un endroit que j'ai découvert par hasard, quelques semaines après mon arrivée, et où je me suis réfugiée chaque fois que l'étouffement devenait trop fort. Personne n
Ses yeux gris, si souvent froids ou absents, s'animent. Ils pétillent, ils brillent, ils dansent. Ses lèvres esquissent une courbe qui transforme tout son visage, qui efface la fatigue et les soucis, qui le fait paraître plus jeune de dix ans. Il ressemble à l'adolescent des carnets de croquis, celui qui souriait devant la Victoire de Samothrace, celui qui croyait encore que la vie pouvait être belle.Mes jambes se mettent à trembler. Je m'appuie contre le mur du couloir, les mains plaquées sur la tapisserie pour ne pas tomber. Je savais qu'il aimait Victoria. Il me l'a dit, il me l'a répété, il me l'a prouvé par chacun de ses actes, chacun de ses silences. Mais le savoir et le voir, c'est deux choses différentes.Le savoir, c'est abstrait. C'est une phrase dans une conversation, un aveu dans un jardin d'hiver, une absence dans un baiser. Le voir, c'est concret. C'est ce sou
J'enlève la robe, je la jette sur une chaise. Je n'en veux plus. Je ne veux plus jamais la voir. Je la donnerai à une œuvre de charité, ou je la brûlerai dans la cheminée de la bibliothèque, comme Ethan a brûlé ses carnets de croquis.Je m'assieds sur le lit, en sous-vêtements, et je prends mon carnet vert dans le tiroir de la table de nuit.Jour 42 : J'ai essayé de le séduire. Il m'a dit que j'étais magnifique. Il m'a embrassée. Puis il s'est écarté. Il est fatigué. Il est toujours fatigué quand il s'agit de moi.Je pose le stylo. Je ferme le carnet. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis le début du pacte, je ne dors pas du tout. Je reste éveillée jusqu'à l'aube, les yeux fixés sur le plafond, à écouter le silence du manoir, à sentir le froid de nove
Nous mangeons en silence. Ou plutôt, nous faisons semblant de manger. Je n'ai pas faim. Lui non plus, apparemment. Il picore dans son assiette, boit de petites gorgées d'eau, me jette des regards furtifs qu'il détourne aussitôt. Il est troublé. C'est la première fois que je le vois troublé. L'espoir grandit dans ma poitrine, tenace, malgré tout ce que je sais, malgré l'aveu du jardin d'hiver.Après le dessert, je me lève et je mets de la musique. J'ai préparé une playlist spéciale pour ce soir — du jazz langoureux, des standards américains, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Chet Baker. Une musique qui parle d'amour et de nuit, de corps qui se frôlent, de baisers volés.— Tu danses ? je demande en lui tendant la main.Il me regarde, hésite, puis pose sa serviette sur la table et se lève. Il prend ma main. Sa pa
Il ne répond pas. Il ne peut pas répondre. Parce que c'est la vérité. La vérité la plus simple, la plus brutale, la plus impossible à contourner. Si j'avais été Victoria, il m'aurait aimée. Si j'avais été Victoria, il m'aurait regardée. Si j'avais été Victoria, il aurait souri en voyant ma lettre cachée dans Les Fleurs du Mal, au lieu de ne jamais l'ouvrir.Mais je ne suis pas Victoria. Je suis Lydia. Lydia Morgan. Lydia Sterling. Lydia tout court. Et Lydia, il ne l'aime pas. Il ne l'aimera jamais.Je me lève. Le plaid glisse de mes genoux, tombe sur le sol en mosaïque. Les bougies vacillent, comme si elles sentaient que la soirée est finie. Ethan reste assis, immobile, le visage tourné vers moi, les mains posées sur ses cuisses. Il ne me retient pas. Il ne me demande pas de rester. Il ne me dit pas que j'ai mal
LydiaLa plume pèse trois tonnes entre mes doigts. Je fixe la ligne en bas de la page sans voir les mots qui la précèdent. Des clauses. Des conditions. Des renonciations. Ma vie réduite à un contrat de vingt-sept pages que personne ne m'a laissé lire.Le notaire toussote. Un petit bruit sec qui ric
J'adore les marchés. C'est peut-être la seule chose que ma mère m'ait transmise, avant de mourir. Elle m'emmenait au marché de notre petite ville, le dimanche matin, et elle m'apprenait à choisir les tomates, à reconnaître un bon fromag
LydiaJe ne dors pas de la nuit. Chaque fois que je ferme les yeux, j'entends sa voix qui répète : Cet enfant n'était pas voulu. Chaque fois que je rouvre les yeux, je vois le plafond de cette chambre qui n'est pas la mienne. Alors je ne dors pas. Je m'assieds au
EthanLe gala de charité des Anderson est l'événement le plus couru de la saison mondaine. Un parterre de milliardaires, de politiciens, de diplomates, d'artistes en vogue. Des lustres en cristal de Bohême. Des tapis rouges déroulés sur le parvis. Des photographes agglutinés derrière des cordons de







