Se connecterChapitre 8
Elena
La douleur est un éclair blanc qui déchire le bas de mon ventre, une déflagration si violente que je tombe à genoux sur le carrelage glacé avant même de comprendre ce qui m’arrive, et le bruit de mes rotules frappant les tomettes disjointes se mêle au fracas de la boîte de thé qui s’écrase au sol, éparpillant les feuilles séchées autour de moi comme des confettis funèbres. La cuisine vacille, les murs se mettent à tourner, le papier peint défraîchi danse devant mes yeux, et je serre mes bras autour de mon ventre, je serre de toutes mes forces, comme si je pouvais retenir cette vie qui pulse en moi et qui, soudain, menace de s’en aller, de se déchirer, de m’abandonner à mon tour. Une chaleur humide se répand entre mes cuisses, poisseuse, tiède, et quand je baisse les yeux, je vois la tache rouge sombre qui s’élargit sur le tissu de ma robe, cette vieille robe trop large que Madame Courbet m’a prêtée et qui porte encore l’odeur de la naphtaline mêlée à celle de la lavande, et cette tache grandit, grandit, comme une fleur monstrueuse qui dévore tout sur son passage.
— Mon Dieu, Elena, qu’est-ce qui se passe ?
La voix de Madame Courbet me parvient de très loin, déformée par le brouillard de souffrance qui m’enveloppe, et je la vois s’agenouiller près de moi, ses vieilles mains ridées se poser sur mes épaules avec une douceur infinie, ses yeux gris s’écarquiller d’effroi en apercevant le sang qui tache le carrelage. Je voudrais lui répondre, lui dire que ce n’est rien, que je vais me relever, que tout va s’arranger comme elle le répète chaque soir pour me rassurer, mais aucun son ne franchit mes lèvres, aucun mot ne parvient à se former dans ma gorge nouée par la terreur. Mes doigts se crispent sur ma robe, s’enfoncent dans le tissu trempé de sang, et je sens sous mes paumes la chaleur de mon propre corps qui s’écoule, qui s’en va, qui emporte avec lui la seule chose qui me restait, la seule raison que j’avais de continuer à me battre.
— Le bébé, murmuré-je dans un souffle qui n’est déjà plus qu’un râle, le bébé, il ne faut pas, je vous en supplie, ne le laissez pas partir.
Les mots se brisent dans ma gorge, se fracassent contre mes dents, et je m’effondre sur le carrelage, la joue contre les tomettes froides, les yeux grands ouverts sur les motifs du papier peint qui se diluent dans une danse macabre. Madame Courbet se précipite vers le téléphone, ses doigts tremblants composant le numéro des urgences, et je l’entends qui bredouille l’adresse, qui s’énerve parce qu’on lui demande des précisions qu’elle ne sait pas donner, qui hurle presque dans le combiné qu’une jeune femme est en train de perdre son enfant et que si l’ambulance ne se dépêche pas, elle viendra elle-même chercher le médecin par la peau du cou. Cette véhémence, chez cette femme si douce, si résignée d’habitude, m’arrache un sourire qui ressemble à un spasme, et je ferme les yeux pour ne plus voir la tache rouge qui continue de s’étendre, pour ne plus sentir ce liquide chaud qui s’écoule de moi comme une rivière, comme une condamnation, comme le prix que mon corps exige pour toutes les souffrances que j’ai endurées.
— Tiens bon, ma petite, tiens bon, sanglote-t-elle en revenant s’agenouiller près de moi, ses doigts caressant mes cheveux collés par la sueur, je vais appeler les urgences, ils vont venir, ils vont te sauver, tu vas voir, tout ira bien, tout ira bien.
Elle répète cette phrase comme un mantra, « tout ira bien, tout ira bien », et sa voix tremble tellement que je sais qu’elle n’y croit pas elle-même, qu’elle a vu trop de misère dans sa vie pour croire encore aux miracles, mais qu’elle fait semblant, pour moi, pour me donner la force de m’accrocher, de ne pas sombrer, de ne pas abandonner ce combat que je suis en train de perdre. Je pose ma main sur la sienne, nos doigts s’entrelacent, deux naufragées agrippées l’une à l’autre dans la tempête, et je puise dans son regard usé par les années et les déceptions une force que je ne me connaissais pas, une force qui me vient peut-être de cette vie minuscule qui se débat dans mon ventre et qui refuse de partir, qui refuse de s’éteindre, qui s’accroche à moi comme je m’accroche à elle.
La sirène de l’ambulance déchire le silence de la rue, un hurlement mécanique qui se rapproche, qui grandit, qui s’engouffre dans l’appartement comme une promesse de salut ou une annonce de malheur. Des pas lourds résonnent dans l’escalier, la porte s’ouvre à la volée, et je vois apparaître deux silhouettes en uniforme, des visages jeunes aux traits tendus par l’urgence, des mains gantées qui se tendent vers moi, qui me saisissent, qui me soulèvent, qui me déposent sur un brancard dont le métal froid traverse le tissu de ma robe et plaque mon dos contre la toile rêche. Je sens des doigts se poser sur mon cou, prendre mon pouls, une voix d’homme qui lance des mots que je ne comprends pas, « tension en chute libre », « hémorragie massive », « risque de fausse couche », et chacun de ces mots est un coup de marteau sur le cercueil de mes espoirs, un clou qui s’enfonce dans la chair tendre de mon âme.
— Restez avec moi, madame, restez avec moi, répète une infirmière en me tapotant la joue, ses yeux bruns plongés dans les miens avec une intensité presque désespérée, ne vous endormez pas, ne fermez pas les yeux, parlez-moi, dites-moi votre nom.
— Elena, soufflé-je, mon nom est Elena, et je veux qu’il vive, je veux qu’elle vive, je veux que mon bébé voie le jour, je veux qu’il sache que sa mère s’est battue pour lui jusqu’à la dernière goutte de sang.
Les mots sortent de moi comme une prière, comme une supplique adressée à l’univers tout entier, et je sens le brancard s’engouffrer dans les portes de l’ambulance, la sirène reprendre sa plainte stridente, le véhicule bondir sur les pavés défoncés de la banlieue. Madame Courbet est assise à côté de moi, sa main ridée serrant la mienne avec une force que je ne lui connaissais pas, et ses yeux gris, ces yeux qui ont vu tant de deuils et tant d’injustices, sont baignés de larmes qu’elle ne cherche même pas à essuyer. Je la regarde, cette vieille femme qui m’a recueillie sans rien demander en retour, cette âme charitable qui a partagé avec moi son pain et son toit, et je lui souris, un pauvre petit sourire tremblant qui est tout ce que je peux lui offrir pour la remercier de m’avoir sauvé la vie, pour l’instant du moins, pour le peu de temps qu’il me reste peut-être à vivre.
— Tu es une battante, Elena Voss, murmure-t-elle en caressant mes cheveux collés par la sueur, tu es une battante comme ta mère, comme ta grand-mère, et cet enfant sera un battant lui aussi, tu m’entends ? Il s’accrochera, parce que tu t’accroches, parce que tu refuses de lâcher prise, parce que la vie, la vraie, celle qui vaut la peine d’être vécue, ne s’obtient que dans la douleur et le sang.
Ses mots s’enroulent autour de moi comme un baume, comme une couverture chauffée par le soleil d’hiver, et je les laisse m’envelopper, m’engourdir, tandis que l’ambulance file vers l’hôpital, vers les lumières blanches et froides des urgences, vers ce destin qui se joue de moi, qui m’a tout pris, qui menace de me prendre encore la seule chose qui me restait. Le véhicule s’immobilise dans un crissement de pneus, les portes s’ouvrent à la volée, et je suis aspirée dans un tourbillon de blouses blanches, de bips électroniques, de néons qui défilent au plafond comme des étoiles filantes, de voix qui crient des ordres, des contre-ordres, des supplications.
— Hémorragie massive, risque de fausse couche, préparez le bloc !
La voix du médecin résonne dans le couloir comme une sentence, et je sens le brancard accélérer, les roues grincer sur le linoléum, les portes battantes s’ouvrir devant nous dans un fracas métallique. Je pose ma main sur mon ventre, mes doigts caressent la peau tendue à travers le tissu taché de sang, et je murmure, dans un souffle qui s’éteint, les mots que ma mère me disait quand j’avais peur du noir, « n’aie pas peur, mon tout-petit, n’aie pas peur, je suis là, je serai toujours là », et ces mots sont un serment, un pacte que je scelle avec la vie qui palpite en moi, une promesse que je ferai tout, absolument tout, pour qu’il voie le jour, pour qu’il respire, pour qu’il sache que l’amour de sa mère est plus fort que la mort. Puis je sombre, lentement, doucement, comme on s’enfonce dans un sommeil trop lourd, et la dernière image que j’emporte avec moi est celle de Madame Courbet debout derrière les portes vitrées des urgences, ses mains jointes devant sa poitrine, ses lèvres qui remuent en silence, priant pour moi, priant pour nous, priant pour ce miracle auquel elle n’a jamais cessé de croire.
Chapitre 59CamilleLe hall de la résidence est baigné par la lumière froide de cette fin d'après-midi, les lustres de cristal jetant sur les murs de marbre des reflets glacés, et je me tiens debout au milieu de cette entrée majestueuse, encadrée par Dante et deux gardes du Conseil, le cœur battant, les poings serrés, les yeux fixés sur cette femme qui descend lentement l'escalier, cette femme que je hais, que j'admire malgré moi, que je n'ai jamais pu surpasser ni oublier. Elena Voss, ou plutôt Elena Sterling maintenant, vêtue d'une simple robe de soie grise qui épouse ses courbes, ses cheveux blonds dénoués flottant sur ses épaules, son visage impassible, ses yeux gris me regardant avec une sérénité, une assurance, une puissance qui me glacent, qui m'écrasent, qui me réduisent à rien
Chapitre 58ElenaL'atterrissage sur le tarmac privé de la résidence est un choc brutal après des semaines de rêve éveillé, de paysages idylliques, de passion renouvelée, et je sens, dès que la portière de l'avion s'ouvre, dès que l'air froid et vif de notre pays s'engouffre dans l'habitacle, que la parenthèse enchantée est terminée, que la réalité, cette réalité faite de menaces et de combats, de responsabilités et de décisions, m'attend, m'appelle, me réclame. Victoria est là, sur le tarmac, un dossier à la main, le visage grave, et derrière elle, les membres du Conseil sont alignés, leurs regards tournés vers nous, leurs expressions mêlées de soulagement, de détermination et d'une tension palpable qui me glace le sang avant même
Chapitre 57Le ConseilLa salle du Conseil est plongée dans une effervescence contenue, une tension palpable, une urgence qui se lit sur les visages, dans les regards, dans les doigts crispés sur la table de chêne, et Victoria Ashford, qui assure la présidence en l'absence d'Alexander et d'Elena, se tient debout au bout de la table, un dossier à la main, le visage grave, les yeux noirs brillant d'une détermination farouche. Les autres membres du Conseil sont présents, Marcus, Lucian, Adrian, Nikolaï, Kenji, Sebastian, Dante, Zero, tous réunis dans cette salle où résonnent encore les serments, où flotte encore le souvenir des trahisons, où se joue aujourd'hui une nouvelle bataille, une bataille imprévue, une bataille qui menace directement les fondations de l'empire Voss.— Mes frères, mes sœurs
Chapitre 56ElenaBali est un jardin d'Éden posé sur l'océan, une symphonie de verts et de bleus, de fleurs de frangipanier et de rizières en terrasses, de temples hindous et de plages de sable fin, et je me tiens sur la terrasse de notre villa, les bras appuyés sur la balustrade, les yeux perdus sur l'horizon infini, le vent chaud caressant ma peau nue sous le paréo de soie. Alexander s'approche derrière moi, il m'enlace, il pose son menton sur mon épaule, il respire mes cheveux, et je sens son cœur battre contre mon dos, sa chaleur m'envelopper, son désir me troubler, et je ferme les yeux, je me laisse aller contre lui, je savoure cet instant, cette paix, cet amour qui est plus fort que tout, plus grand que tout, plus éternel que tout.Les jours s'écoulent dans une ivresse de découvertes et de passions renouvelées, et nous
Chapitre 58ElenaL'atterrissage sur le tarmac privé de la résidence est un choc brutal après des semaines de rêve éveillé, de paysages idylliques, de passion renouvelée, et je sens, dès que la portière de l'avion s'ouvre, dès que l'air froid et vif de notre pays s'engouffre dans l'habitacle, que la parenthèse enchantée est terminée, que la réalité, cette réalité faite de menaces et de combats, de responsabilités et de décisions, m'attend, m'appelle, me réclame. Victoria est là, sur le tarmac, un dossier à la main, le visage grave, et derrière elle, les membres du Conseil sont alignés, leurs regards tournés vers nous, leurs expressions mêlées de soulagement, de détermination et d'une tension palpable qui me glace le sang avant même que j'aie entendu le premier mot. Alexander descend de l'avion à mes côtés, sa main posée sur mes reins, sa présence un rempart, un soutien, une force qui ne vacille pas, et il se tourne vers Victoria, vers le Conseil, vers cette armée de gardiens qui nous
Chapitre 55AlexanderLe soleil n'est pas encore levé sur la résidence, les couloirs sont silencieux, les rideaux tirés, les membres du Conseil encore endormis ou vaquant à leurs occupations matinales dans le plus grand secret, et je me tiens dans mon bureau, une enveloppe de cuir à la main, le cœur battant avec une excitation contenue, une joie anticipée, une fierté d'avoir préparé, dans l'ombre, sans rien laisser filtrer, ce qui sera le plus beau cadeau que j'aie jamais offert à Elena, la preuve la plus éclatante de mon amour, la consécration de notre union, la promesse d'un bonheur partagé loin des fardeaux du pouvoir, loin des réunions du Conseil, loin des menaces et des complots. Depuis des semaines, j'ai tout orchestré avec la complicité de Victoria, de Dante et de Zero, qui ont organisé les itin&ea
Chapitre 24ElenaLa portière de la limousine se referme avec un bruit sourd et feutré, un bruit qui me coupe du monde, qui me sépare des lumières du gala, du murmure des invités, du crépitement des flashes, de tout ce tourbillon qui m'a portée, soulevée, enivrée pendant quelques heures et qui s'éte
Chapitre 23DamienLe gala est un supplice, un calvaire, une interminable agonie mondaine dont chaque minute s'égrène avec la lenteur d'un poison qui se répand dans mes veines, et je me tiens debout près du buffet, une coupe de champagne à la main, le regard vague, l'esprit ailleurs, prisonnier de
Chapitre 17AdrianLa lumière des projecteurs balaie le tapis rouge comme une vague dorée, et je sens sous mes pieds le frémissement de la foule, cette foule immense qui hurle mon nom, qui tend vers moi des mains avides, qui brandit des téléphones, des carnets, des photos à dédicacer, et qui ne sai
Chapitre 16ElenaLa résidence est un cocon de silence et de lumière, une demeure aux murs de pierre blonde nichée au cœur d'un parc si vaste que l'on en oublie la ville, si paisible que le bruit du monde semble s'y dissoudre, absorbé par les haies de cyprès et les fontaines qui murmurent leur chan







