LOGINLyra, dix-neuf ans, a été aimée puis abandonnée par Damian, un noble vampire, sans qu'il sache qu'elle était enceinte. Sept mois plus tard, elle accouche seule dans les égouts. On lui vole son enfant et on lui dit qu'il est mort-né. Ce même enfant, Léo, est présenté par Isadora comme le sien le fruit de son union avec Damian. Mais Isadora n'a pas de lait. Elle prétend que son corps a refusé la montée laiteuse après un accouchement difficile, et engage une nourrice. Cette nourrice, c'est Lyra. La véritable mère. Isadora ne sait pas que Lyra est la mère de Léo. Elle a fait voler l'enfant par une sage-femme corrompue, sans jamais connaître l'identité de la fille des égouts. Pour elle, Lyra n'est qu'une miséreuse de plus, une nourrice anonyme. C'est le hasard ou le destin , qui a conduit la vraie mère jusqu'au Domaine. Quant à Damian : sous l'emprise du sortilège d'Isadora, il a oublié Lyra. Il croit qu'Isadora est sa compagne légitime, que Léo est son fils, et qu'il a toujours vécu ainsi.
View MoreSix mois plus tôt
La première fois que Léo Sanguis hurla, trois verres en cristal se brisèrent dans la salle de réception. Ce n'était pas un cri ordinaire. Pas le pleur fragile d'un nouveau-né arraché au ventre chaud de sa mère. C'était un hurlement. Un hurlement de colère pure, primitive, qui jaillit de ses petits poumons avec une force impossible pour un être de quelques heures. Le son traversa les murs de pierre du Domaine, fit trembler les flammes des torches, et réveilla en sursaut les gardes qui somnolaient devant les grilles. Dans la nurserie, la sage-femme recula d'un pas, les mains tremblantes, les yeux fixés sur le bébé qu'elle venait de déposer dans le berceau de nacre. Elle avait accouché des centaines d'enfants, dans les bas-fonds et ailleurs. Elle avait vu des nouveau-nés bleus, des nouveau-nés tordus, des nouveau-nés si silencieux qu'elle savait, avant même de les retourner, qu'ils ne respireraient jamais. Mais elle n'avait jamais vu ça. Le bébé hurlait, et ses yeux étaient ouverts. Grands ouverts. Des yeux qui n'auraient pas dû être capables de fixer quoi que ce soit à cet âge, et qui pourtant fixaient la sage-femme avec une intensité dérangeante. Des yeux d'un noir profond, presque rouge quand la lumière des bougies les frappait sous un certain angle. Des yeux qui semblaient comprendre. Qui semblaient juger. — Qu'est-ce que… commença la sage-femme. Elle n'acheva pas sa phrase. Le bébé cessa brusquement de hurler, et le silence qui suivit fut presque plus terrifiant que le cri. Un silence lourd, épais, chargé d'électricité. La sage-femme sentit ses cheveux se dresser sur sa nuque. Puis le berceau se mit à trembler. À peine, au début. Une vibration légère, comme si quelqu'un avait posé la main sur le bois. Mais la vibration s'amplifia, gagna en intensité, et bientôt le berceau tout entier oscillait sur ses pieds sculptés, grinçant contre le sol de pierre, comme secoué par une main invisible et furieuse. La sage-femme ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son ne sortit. Le bébé la regardait toujours. Ses petits poings étaient serrés, ses joues écarlates, sa bouche ouverte sur des gencives édentées. Et dans ses yeux noirs, il y avait quelque chose qui n'avait rien d'humain. Quelque chose d'ancien. De puissant. De terrifiant. Les bougies s'éteignirent toutes en même temps. La sage-femme s'enfuit. Elle ne prit pas le temps de refermer la porte. Elle ne prit pas le temps de prévenir qui que ce soit. Elle courut dans les couloirs obscurs du Domaine, trébuchant sur les dalles, poursuivie par le silence surnaturel du bébé qu'elle venait de livrer à ses nouveaux propriétaires. Elle courut jusqu'aux grilles, supplia les gardes de la laisser sortir, et disparut dans la nuit sans jamais se retourner. Trois jours plus tard, on retrouva son corps dans un canal des bas-fonds, noyée. Certains dirent qu'elle avait trop bu. D'autres murmurèrent que la noyade n'était pas un accident. Personne ne posa trop de questions. Dans les bas-fonds, les morts étaient monnaie courante, et les sages-femmes corrompues ne méritaient pas d'enquête. Dans la nurserie, le bébé continuait de hurler. Isadora arriva le lendemain matin. Elle avait attendu ce moment pendant des mois. L'enfant était la clé de tout. L'enfant était le ciment qui scellerait son union avec Damian, qui légitimerait sa place au Domaine, qui lui donnerait un pouvoir qu'aucune autre femme n'avait jamais eu dans la lignée Sanguis. Elle avait tout planifié. La fausse grossesse, simulée avec des coussins et des potions qui gonflaient le ventre. La fausse naissance, annoncée en pleine nuit pour éviter les témoins. La fausse montée de lait, qui justifierait l'embauche d'une nourrice. Tout était parfait. Sauf le bébé. Dès qu'elle franchit le seuil de la nurserie, elle comprit que quelque chose n'allait pas. Léo ne pleurait pas. Il ne dormait pas non plus. Il était allongé dans son berceau, parfaitement éveillé, ses yeux noirs grands ouverts, fixés sur le plafond comme s'il y voyait quelque chose qu'elle ne pouvait pas percevoir. Ses petites mains étaient ouvertes, paumes vers le ciel, et ses doigts remuaient légèrement, comme s'il jouait avec des fils invisibles. L'air de la pièce était glacé. Pas frais. Glacé. Isadora s'arrêta au milieu de la pièce, ses bras se couvrant de chair de poule sous la soie de sa robe. On était en été. Les fenêtres étaient fermées. Aucune raison pour que la température soit aussi basse. Et pourtant, son souffle formait de petites volutes blanches devant ses lèvres. — Qu'est-ce que c'est que ça ? murmura-t-elle. Elle s'approcha du berceau. Le froid s'intensifiait à mesure qu'elle avançait, comme si l'enfant était le centre d'une tempête hivernale miniature. Ses doigts s'engourdissaient. Ses joues picotaient. Elle serra les dents et fit un pas de plus. Le bébé tourna la tête vers elle. Ce mouvement était trop fluide pour un nourrisson de quelques jours. Trop conscient. Il n'y avait rien de maladroit, rien d'hésitant dans cette rotation. C'était le mouvement d'un être qui savait exactement ce qu'il faisait, qui savait exactement qui entrait dans sa chambre, et qui n'était pas content de la voir. Les yeux noirs se posèrent sur Isadora. Et le froid disparut. Remplacé par une chaleur étouffante, oppressante, qui monta d'un seul coup comme si quelqu'un avait ouvert la porte d'un four. Isadora recula, haletante, sa robe trempée de sueur en quelques secondes. Les bougies vacillèrent. La cire fondit plus vite. L'air devint si lourd qu'elle avait l'impression de respirer de l'eau. — Arrête, dit-elle d'une voix rauque. Le bébé la regardait toujours. La chaleur s'intensifia. Les rideaux de velours ondulèrent. Une carafe d'eau, posée sur une table près de la fenêtre, se fendit avec un bruit sec. L'eau se répandit sur le sol en sifflant, comme si elle touchait une plaque brûlante. — ARRÊTE !Lyra On m'avait installée dans une chambre attenante à la nurserie, et je compris très vite pourquoi. Ce n'était pas une faveur , c'était une nécessité pratique, presque une punition déguisée en privilège, car être logée si près de Léo signifiait être de garde en permanence, pouvoir être réveillée à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit dès que l'enfant pleurait, dès qu'il toussait, dès qu'il avait besoin de quoi que ce soit. La pièce elle-même était petite mais propre , un lit étroit contre le mur, une commode branlante, une cuvette en faïence ébréchée, une fenêtre haute qui ne laissait passer qu'un filet de lumière grise et qui donnait sur le même jardin intérieur que le salon d'Isadora, mais de biais, comme si on avait relégué la nourrice dans un angle mort de la perspective. Le sol de pierre était perpétuellement froid, même avec la carpette usée qu'on avait jetée devant le lit, et les murs étaient si épais qu'aucun bruit ne filtrait depuis le reste du Domaine , aucun br
Lyra Le lendemain de la première tétée, je fus convoquée dans le salon privé d'Isadora. Je n'avais pas dormi. Comment aurais-je pu dormir après avoir tenu cet enfant dans mes bras, après avoir senti cette décharge de reconnaissance traverser mon corps comme une déflagration silencieuse, après avoir passé le reste de la nuit assise contre le mur de la nurserie à écouter sa respiration paisible de l'autre côté de la cloison en me répétant que c'était impossible, que j'étais folle, que sept mois de deuil et de faim et de solitude m'avaient brisé l'esprit au point de me faire voir des signes là où il n'y avait que des coïncidences ? Pourtant, quand Anne vint me chercher au matin, je m'étais levée, je m'étais lavé le visage à l'eau froide, j'avais enfilé la robe propre et le tablier blanc qu'on m'avait donnés, et j'avais suivi la vieille cuisinière à travers les couloirs de pierre noire sans poser de questions, les mains croisées devant moi pour cacher leur tremblement, le cœur battant
Lyra Je ne dors pas. La chambre est confortable, le lit moelleux, la couverture chaude. Mais je ne dors pas. Je suis allongée sur le dos, les yeux ouverts dans l'obscurité, à écouter le silence de la nurserie. Il n'y a pas de silence. De l'autre côté du mur, j'entends le bébé. Il dort, mais il bouge. De temps en temps, un petit bruit — un froissement de draps, un soupir, un gazouillis. Et à chaque bruit, mon sein pulse. Je me lève. Je passe dans la nurserie. Une veilleuse rouge brûle près de la fenêtre. Le berceau est là, dans la pénombre. Je m'approche. Il dort. Ses traits sont détendus. Sa respiration est régulière. Pour la première fois depuis des mois, peut-être, il a le visage d'un bébé normal. Pas d'un enfant-démon. Pas d'un monstre. Je me penche au-dessus du berceau. Et c'est là que je la vois. Derrière son oreille gauche. Une tache de naissance. Petite. Une forme de croissant de lune. Mes genoux cèdent. Cette marque. Je l'ai sentie sous mes doigts dan
Lyra La porte s'ouvre sur une pièce trop grande. Les murs sont tendus de velours pourpre, brodés de fils d'argent qui dessinent des spirales entrelacées. Des bougies noires brûlent dans des candélabres de fer, leurs flammes bleues et immobiles. L'air sent la cire, le parfum capiteux des lys, et quelque chose d'autre — une odeur de pierre ancienne et de sang séché. Et au centre de tout cela, un berceau de nacre qui ressemble à un autel. Le bébé hurle dedans. Je le sais avant même de le voir. Le cri vrille l'air, suraigu, furieux. Et ce n'est pas seulement un cri. Les murs tremblent légèrement. Les flammes des bougies vacillent toutes en même temps. Un petit hochet en argent, posé sur une table, roule tout seul et tombe par terre avec un bruit sec. Mon sein pulse si fort que je dois serrer les bras contre ma poitrine pour ne pas courir vers lui. Le lait coule, têtu, idiot, comme s'il savait quelque chose que ma tête refuse d'admettre. — Entrez, nourrice. La voix vient de la gau












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