Se connecterMon futur mari.
L'acidité monte dans ma gorge. Une brûlure acide qui me pique les yeux, qui me serre la poitrine, qui me donne envie de vomir. Je sens les larmes au bord de mes cils, mais je ne pleure pas. Je ne pleurerai pas. Je ne pleurerai pas devant Karim. Je ne pleurerai jamais devant Karim.
La voiture ralentit, franchit des grilles immenses.
La propriété de mon père.
Mas provençal rénové, avec ses murs de pierre blonde qui brillent au soleil couchant, ses cyprès centenaires qui montent vers le ciel comme des doigts accusateurs, ses oliviers noueux qui portent encore les fruits de l'été. La piscine brille, l'eau turquoise, les transats alignés, les serviettes parfaitement pliées. Les roses, partout. Les roses que ma mère fait pousser avec une passion presque maladive, qu'elle arrose elle-même chaque matin, qu'elle protège du gel et des parasites. Des rouges sang, des blanches neige, des roses pâles comme des joues d'enfant.
Tout est parfait. Comme toujours. Rien ne dépasse, rien ne cloche, rien ne manque. Même les gardes en poste, en costume sombre, oreillettes vissées à l'oreille, armes cachées sous la veste, ont la discrétion élégante du personnel de maison.
Karim descend. La portière s'ouvre. L'air chaud du soir entre, chargé de thym, de pin, de terre, et de danger.
— Ta mère est dans le salon.
Je prends une grande inspiration. Une dernière seconde d'air libre. Une dernière seconde de moi. Une dernière seconde avant que tout bascule.
Et j'entre.
LEILA
Le hall est immense, froid, impeccable.
Des marbres blancs au sol, polis comme un miroir, si brillants que je vois mon reflet déformé s'y dessiner. Des tableaux aux murs — des œuvres d'art moderne, des toiles abstraites que mon père achète à prix d'or dans des galeries à Paris, à Londres, à New York, mais qu'il ne comprend pas vraiment. Il les achète parce qu'elles coûtent cher, parce qu'elles impressionnent les visiteurs, parce qu'elles disent "je suis riche, je suis puissant, je ne regarde pas le prix".
Des bouquets frais sur les consoles en bois précieux, composés par un fleuriste qui vient trois fois par semaine, qui change les fleurs avant même qu'elles ne fanent. Des lys blancs, des orchidées violettes, des hortensias bleus. L'odeur du citron et de la cire d'abeille, des produits d'entretien anglais que ma mère commande spécialement.
Le silence, aussi. Ce silence pesant des maisons où l'on ne parle pas, où l'on se tait, où l'on retient son souffle. Où les domestiques se déplacent sur la pointe des pieds. Où les gardes ne toussent jamais. Où les portes ne grincent pas. Où chaque objet est à sa place, chaque bruit est contrôlé, chaque parole est mesurée.
— Elle est dans le salon, répète Karim avant de disparaître dans un couloir latéral, avalé par l'ombre.
Je reste seule un instant.
Mes talons claquent sur le marbre. Chaque pas résonne, amplifié, comme un avertissement. Comme un compte à rebours. Comme un glas.
Le salon.
La porte est entrouverte. Je vois la lumière tamisée à l'intérieur — les lampes sur les tables, le lustre en cristal qui jette des milliers d'éclats sur les murs. Les rideaux de soie sont tirés, laissant passer juste ce qu'il faut de lumière du soir. Je vois la silhouette de ma mère, assise dans son fauteuil préféré, droite comme une reine, immobile comme une statue.
Je pousse la porte.
Elle est là.
Ma mère.
Assise dans un fauteuil Louis XVI en bois doré, une tasse de thé à la main. Ses cheveux bruns sont impeccablement coiffés — un chignon bas, strict, pas un cheveu qui dépasse, pas une mèche rebelle. Son tailleur beige est sans un pli, comme s'il sortait du pressing, comme si elle ne s'était jamais assise dedans. Ses perles , trois rangs, authentiques, héritées de sa propre mère, venues d'un autre temps, d'un autre monde , sont à leur place habituelle, autour de son cou fin, parfaitement alignées.
Quand elle me voit, ses yeux s'écarquillent une fraction de seconde.
C'est tout.
Une fraction de seconde.
Juste assez pour que je voie la surprise, l'émotion, peut-être même la joie. Un éclair. Une brèche dans la carapace.
Puis son visage reprend son expression lisse, impénétrable, polie comme la surface d'un lac sans vent.
Il s'effondre sur moi, haletant, tremblant, ruisselant de sueur. Son poids m'écrase, mais c'est un poids rassurant, une ancre qui me retient à la réalité, une preuve qu'il est là, qu'il est à moi, qu'il est vivant.— Je t'aime, murmure-t-il contre ma peau.— Je t'aime, réponds-je.Mais la nuit ne fait que commencer.Nous reprenons notre souffle, nos corps encore enlacés, nos peaux collées par la transpiration. La lune éclaire la chambre de sa lumière argentée, les étoiles scintillent au-delà de la fenêtre, la mer chante sa berceuse infinie.— Tu n'as pas fini, dit-il soudain, une lueur malicieuse dans les yeux.— Quoi ?— Tu n'as pas fini avec moi. Je te veux encore. Et encore. Et encore.Il roule sur le côté, me tirant avec lui, me faisant basculer sur lui. Me voil&agr
LEILALa villa est silencieuse.Les derniers invités sont partis il y a quelques heures, emportant avec eux les rires, les chansons, les éclats de joie du premier anniversaire de Stella. Les ballons flottent encore au plafond, les guirlandes lumineuses dansent doucement dans la brise nocturne, les restes du gâteau attendent sur la table de la cuisine.Matteo a emmené Stella pour la nuit. Il a insisté, avec un sourire discret et une lueur malicieuse dans les yeux.— Vous avez besoin de repos, Signora. Laissez-moi m'occuper d'elle. Je la ramènerai demain matin.J'ai voulu protester, mais Yanis m'a prise par la taille, ses lèvres contre mon oreille, sa voix un murmure chaud et prometteur.— Laisse-le faire, Leila. On a toute la nuit. Rien que nous.Maintenant, je suis dans notre chambre, debout devant la fenêtre, les yeux fixés sur la Méditerran
À l'hôpital, tout s'accélère. Les infirmières, les médecins, les moniteurs, les perfusions. Yanis est partout, aux côtés des médecins, à poser des questions, à exiger des réponses, à s'assurer que tout est parfait pour moi et pour notre bébé.— Vous pouvez rester avec elle, dit une infirmière. Dans la salle d'accouchement.— Je reste, dit Yanis. Je ne la quitte pas.L'accouchement est long et douloureux.Les contractions se rapprochent, s'intensifient, me déchirent de l'intérieur. Je crie, je transpire, je serre la main de Yanis si fort que je sens ses os craquer.— Je suis là, Leila. Je suis là. Ne me lâche pas.— Je te lâche pas, dis-je, ma voix brisée par la douleur.— Pousse, dit le médecin. Pousse, Leila. Le bébé
Les semaines suivantes, Yanis devient un papa poule angoissé et protecteur.Il m'interdit tout effort, toute fatigue, tout danger. Il me porte dans ses bras, me prépare des repas équilibrés, me masse les pieds quand ils gonflent. Il me couvre de coussins, de couvertures, de soins attentifs.— Tu es enceinte, Leila. Il faut que tu te reposes, que tu manges bien, que tu prennes soin de toi.— Je sais, Yanis. Mais je ne suis pas malade, je suis enceinte. C'est normal, ce n'est pas une maladie.— Pour moi, c'est un miracle. Et je veux que tout soit parfait pour toi et pour notre bébé.La chambre du bébé devient son obsession.Il a choisi lui-même le mobilier, les couleurs, les accessoires. Le bleu, comme la Méditerranée qu'il aime. Des nuances douces, apaisantes, sereines.Mais le montage des meubles est un combat épique.
Je prends son visage entre mes mains, mes pouces caressant ses joues, mes yeux plongés dans les siens. Je veux qu'il voie la vérité dans mon regard, la certitude, la confiance, l'amour.— Tu n'es pas ton père. Tu es un homme bon. Un homme aimant. Un homme qui a appris à surmonter ses démons, à guérir ses blessures, à devenir meilleur. Tu es l'homme que j'aime, Yanis. L'homme qui me protège, qui me respecte, qui me chérit. Et tu seras un père merveilleux. Je le sais. Je le sens. Je le crois de tout mon cœur.— Mais si je le frappe ? Si je lui fais du mal ? Si je le détruis ?— Tu ne le feras pas. Parce que tu es conscient de tes peurs, de tes faiblesses, de tes limites. Parce que tu as appris à les maîtriser. Parce que tu es plus fort que ton passé, plus fort que tes démons, plus fort que tes peurs. Et parce q
Il choisit une chanson, une vieille chanson d'amour, un classique que nous connaissons tous les deux. Il se met à chanter, sa voix rauque et fausse, déchirant les notes avec un enthousiasme désarmant.— La vie en rose, ouais ! chantonne-t-il.— Tu chantes horriblement, dis-je, hilare.— Je sais. C'est pour ça que je te demande de m'accompagner.Je me lance, ma voix hésitante, fausse, ridicule. Et pourtant, c'est magique. Nos voix se mêlent, se heurtent, se soutiennent, dans un chaos musical qui nous fait rire aux larmes.— On est les pires chanteurs du monde, dit-il.— Les pires, confirmé-je.— Mais les plus heureux.— Les plus heureux.Le barman nous offre une tournée en nous félicitant pour notre "performance". On se regarde, émerveillés par ce moment de pureté, de légè
LEILALe reste de la journée est une torture.Une torture douce, raffinée, incroyablement délicieuse, mais une torture quand même, qui joue sur mes nerfs à vif.Nous restons sur la plage, enveloppés par le bruit apaisant
YANISJe ne devrais pas être là.Je devrais être dans ma chambre, de l'autre côté de la villa, à fixer le plafond comme je l'ai fait pendant les premières heures de la nuit avant que le sommeil ne me prenne en traître
Il me regarde de haut en bas.Ses yeux parcourent mon visage défait, mes cheveux en bataille, ma robe froissée, mes mains qui tremblent.— Tu es revenue, dit-il. C'est bien.— Je n'avais pas le choix, apparemment.— Tu as toujours le choix, Leila. Mais les choix ont des conséquences. Je te propose u
Le masque Belmecher.Celui qu'elle m'a appris à porter.— Leila. Ma chérie.Elle pose sa tasse sur la soucoupe avec un tintement délicat, presque inaudible. Elle se lève. Lentement. Dignement. Comme une reine qui accueille une ambassadrice. Elle tend les bras.Je m'avance.Je me laisse embrasser.So







