Accueil / Mafia / La princesse et le parrain / CHAPITRE 3 : L'ATTERRISSAGE 3

Partager

CHAPITRE 3 : L'ATTERRISSAGE 3

Auteur: Eternel
last update Date de publication: 2026-03-14 17:27:23

Les odeurs. Le café. Le parfum bon marché des boutiques duty-free. L'essence des voitures de service. Et surtout, cette odeur spécifique, indéfinissable, unique , celle de Marseille. Un mélange de sel, de pastis, de bitume chaud, de poisson grillé, d'histoire. L'accent marseillais qui résonne autour de moi, ces consonnes qui claquent, ces voyelles traînantes, ces "putain" et ces "oh" qui ponctuent chaque phrase, cette musique rugueuse et vivante.

Je suis chez moi.

Je ne veux pas être chez moi.

Le tapis à bagages tourne dans un ronronnement monotone. Les voyageurs s'agglutinent autour, fatigués, impatients. Des familles se retrouvent, des mères embrassent leurs fils, des couples s'enlacent, des enfants courent en criant. La vie normale. Celle que je n'aurai jamais. Celle que j'ai cru pouvoir avoir, deux ans, juste deux ans, avant que la réalité ne me rattrape.

Je reste en retrait, adossée à un pilier froid, à observer. À attendre. Mon sac à main pend à mon épaule, trop lourd. Mon téléphone est en silencieux. Pas de messages. Pas d'appels. Rien. Le silence. Le vide.

Parce que je sais qu'il viendra. Mon père n'envoie jamais ses hommes me chercher à l'aéroport. Il vient lui-même, ou il envoie Karim. Karim, son bras droit depuis vingt ans, son ombre, son exécuteur. L'homme qui a nettoyé les scènes de crime, qui a enterré les corps, qui a fait disparaître les preuves. L'homme qui m'a appris à tirer quand j'avais douze ans, sans un mot, sans une explication, juste "tiens, vise, appuie". L'homme qui a vu des choses que personne ne devrait voir et qui n'en a jamais parlé.

— Leila.

La voix grave me fait pivoter.

Karim.

Costume sombre, coupe parfaite, pas un pli. Visage taillé à la serpe pommettes hautes, mâchoire carrée, nez busqué. Yeux noirs qui ne sourient jamais, qui ne clignent jamais, qui ne révèlent jamais rien. Cicatrice blanche sur la joue gauche, souvenir d'un coup de couteau qu'il a reçu en me protégeant, quand j'avais dix ans, quand un homme a tenté de m'enlever pour faire pression sur mon père.

Il est là, immobile, adossé à une colonne à quelques mètres de moi, les bras croisés sur sa large poitrine. Il me regarde comme on évalue une marchandise fraîchement débarquée. Comme on examine un cheval avant l'achat. Comme on inspecte une arme avant la bataille.

— Karim.

Ma voix est plus ferme que je ne le pensais. Je me redresse. J'ajuste mon sac sur mon épaule. Je croise son regard sans ciller. Je suis une Belmecher. Je ne baisse pas les yeux.

— Toujours aussi accueillant.

Il ne répond pas. Il se contente de hocher la tête et de tourner les talons. Ses chaussures luisantes claquent sur le carrelage comme des coups de marteau.

— Suis-moi.

Pas de bonjour. Pas de comment vas-tu ? Pas de bienvenue. Pas de "tu as grandi", pas de "New York t'a changée", pas de "tu es plus belle que jamais". Rien. Juste "suis-moi". Comme si j'étais encore une enfant qu'on mène à l'école. Comme si deux ans d'absence n'avaient aucun sens.

Je mords l'intérieur de ma joue. Le goût du sang , cuivré, chaud, familier. Je serre mon sac plus fort, et je le suis.

Dehors, la chaleur marseillaise me gifle.

L'air est épais, lourd, humide, chargé d'embruns et de poussière. Il colle à ma peau, à mes poumons, à mes cheveux. L'odeur du bitume chaud, du sel, des cigares , quelqu'un fume un cubain près de la sortie, la fumée bleutée monte en volutes paresseuses. Des camions qui passent, des motos qui klaxonnent, des gens qui parlent fort, qui gesticulent, qui vivent. Le bruit, la vie, le chaos. C'est tellement différent de New York. Tellement plus bruyant. Tellement plus vrai. Tellement plus violent.

Deux énormes berlines noires sont garées en double file, moteur tournant, vitres teintées, antennes fines sur le toit. Des hommes en costume en descendent quand ils me voient. Je les reconnais. Des hommes de mon père. Des visages que j'ai vus enfant, des noms que j'ai entendus autour de la table du dîner. Des hommes qui ont tué. Des hommes qui tuent encore. Des hommes qui mourront un jour, d'une balle ou d'un couteau, et dont on ne parlera plus.

L'un d'eux m'ouvre la portière arrière.

Je monte.

L'odeur du cuir neuf, du parfum bon marché — un mélange d'eau de Cologne et de sueur. Une bouteille d'eau minérale dans le porte-gobelet, encore froide. Un journal plié sur la banquette, les gros titres parlent de politique, pas de mafia. Karim s'installe à côté de moi. Il est si proche que je sens la chaleur de son corps, l'odeur de son après-rasage — un parfum âcre, puissant, presque étouffant.

Les portières claquent. Un bruit sourd, définitif.

La voiture démarre dans un ronronnement de moteur puissant. Une Mercedes S-Class, la dernière. Mon père n'achète que le meilleur. Il ne supporte pas le médiocre, le fragile, le provisoire. Tout doit être parfait, solide, éternel.

Je regarde défiler les rues par la vitre teintée. Le monde extérieur est assourdi, déformé, comme vu à travers un filtre. Les couleurs sont plus ternes, les bruits sont plus lointains, les gens sont des ombres.

Le vieux port. Les bateaux qui se balancent doucement sur l'eau, les mâts qui s'entrechoquent avec un bruit de verre, les mouettes qui crient en volant au-dessus des poissonneries. Les immeubles qui se souviennent leurs façades ocre, leurs volets verts, leurs balcons en fer forgé où sèchent du linge et des géraniums. Les bars où j'ai bu mon premier pastis à quinze ans, cachée de mon père, avec des amis qui n'osaient pas dire mon nom de famille. Les ruelles où j'ai failli me faire tuer à seize ans pour avoir regardé un garçon du mauvais clan , un garçon aux yeux verts, aux mains fines, qui jouait de la guitare et qui ne savait pas qui j'étais. L'école où j'ai fait semblant d'être normale, où j'ai passé des examens, où j'ai eu des notes, des professeurs, des camarades. La boutique où ma mère achetait mes robes d'enfant, des robes trop chères, trop belles, que les autres filles regardaient avec envie ou jalousie.

Tout est là. Familier. Étranger.

Comme si j'avais rêvé cette ville.

— Il est au courant ? demandé-je sans détourner mon regard de la vitre.

Karim ne répond pas tout de suite. Je sens son poids à côté de moi, sa respiration calme, sa présence massive. Le silence s'étire, devient lourd, presque insoutenable.

— De quoi ?

— De ce que mon père a arrangé. Lui. Yanis.

Le silence de Karim est une réponse en soi.

Je ris. Un rire sans joie. Un rire amer qui me gratte la gorge, qui me fait tousser presque, qui me donne envie de pleurer. Un rire qui dit "je le savais" et "je ne veux pas le savoir" en même temps.

Bien sûr qu'il est au courant. Tout le monde est au courant, sauf moi. La dernière à apprendre son propre destin. La dernière à savoir qu'elle va épouser un homme qu'elle n'a jamais rencontré.

— Et qu'est-ce qu'il en dit ?

— Rien. Il attend de te rencontrer.

Je ferme les yeux.

Yanis Belmecher.

Mon cousin éloigné. Le Serpent. Celui dont on raconte qu'il a tué son premier homme à quinze ans, d'un coup de couteau, vingt-trois fois. Celui qui a fait disparaître le clan Rossi en six mois, sans laisser de traces, sans que la police ne retrouve jamais les corps. Celui qui a les mains plus tatouées que le torse et le cœur plus noir que ses berlines. Celui qui ne parle jamais, qui ne sourit jamais, qui ne regarde personne dans les yeux , sauf ses ennemis, juste avant de les tuer.

Celui que toutes les femmes regardent passer, qu'elles désirent en tremblant, qu'elles rêvent de sauver ou de détruire. Celui dont on dit qu'il ne ressent rien, qu'il n'aime rien, qu'il ne vit que pour le pouvoir et la vengeance.

Continuez à lire ce livre gratuitement
Scanner le code pour télécharger l'application

Dernier chapitre

  • La princesse et le parrain    ÉPILOGUE 2 : LA NUIT TORRIDE 2

    Il s'effondre sur moi, haletant, tremblant, ruisselant de sueur. Son poids m'écrase, mais c'est un poids rassurant, une ancre qui me retient à la réalité, une preuve qu'il est là, qu'il est à moi, qu'il est vivant.— Je t'aime, murmure-t-il contre ma peau.— Je t'aime, réponds-je.Mais la nuit ne fait que commencer.Nous reprenons notre souffle, nos corps encore enlacés, nos peaux collées par la transpiration. La lune éclaire la chambre de sa lumière argentée, les étoiles scintillent au-delà de la fenêtre, la mer chante sa berceuse infinie.— Tu n'as pas fini, dit-il soudain, une lueur malicieuse dans les yeux.— Quoi ?— Tu n'as pas fini avec moi. Je te veux encore. Et encore. Et encore.Il roule sur le côté, me tirant avec lui, me faisant basculer sur lui. Me voil&agr

  • La princesse et le parrain    ÉPILOGUE : LA NUIT TORRIDE 1

    LEILALa villa est silencieuse.Les derniers invités sont partis il y a quelques heures, emportant avec eux les rires, les chansons, les éclats de joie du premier anniversaire de Stella. Les ballons flottent encore au plafond, les guirlandes lumineuses dansent doucement dans la brise nocturne, les restes du gâteau attendent sur la table de la cuisine.Matteo a emmené Stella pour la nuit. Il a insisté, avec un sourire discret et une lueur malicieuse dans les yeux.— Vous avez besoin de repos, Signora. Laissez-moi m'occuper d'elle. Je la ramènerai demain matin.J'ai voulu protester, mais Yanis m'a prise par la taille, ses lèvres contre mon oreille, sa voix un murmure chaud et prometteur.— Laisse-le faire, Leila. On a toute la nuit. Rien que nous.Maintenant, je suis dans notre chambre, debout devant la fenêtre, les yeux fixés sur la Méditerran

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 156 : LA NAISSANCE

    À l'hôpital, tout s'accélère. Les infirmières, les médecins, les moniteurs, les perfusions. Yanis est partout, aux côtés des médecins, à poser des questions, à exiger des réponses, à s'assurer que tout est parfait pour moi et pour notre bébé.— Vous pouvez rester avec elle, dit une infirmière. Dans la salle d'accouchement.— Je reste, dit Yanis. Je ne la quitte pas.L'accouchement est long et douloureux.Les contractions se rapprochent, s'intensifient, me déchirent de l'intérieur. Je crie, je transpire, je serre la main de Yanis si fort que je sens ses os craquer.— Je suis là, Leila. Je suis là. Ne me lâche pas.— Je te lâche pas, dis-je, ma voix brisée par la douleur.— Pousse, dit le médecin. Pousse, Leila. Le bébé

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 155 : LE TEST POSITIF

    Les semaines suivantes, Yanis devient un papa poule angoissé et protecteur.Il m'interdit tout effort, toute fatigue, tout danger. Il me porte dans ses bras, me prépare des repas équilibrés, me masse les pieds quand ils gonflent. Il me couvre de coussins, de couvertures, de soins attentifs.— Tu es enceinte, Leila. Il faut que tu te reposes, que tu manges bien, que tu prennes soin de toi.— Je sais, Yanis. Mais je ne suis pas malade, je suis enceinte. C'est normal, ce n'est pas une maladie.— Pour moi, c'est un miracle. Et je veux que tout soit parfait pour toi et pour notre bébé.La chambre du bébé devient son obsession.Il a choisi lui-même le mobilier, les couleurs, les accessoires. Le bleu, comme la Méditerranée qu'il aime. Des nuances douces, apaisantes, sereines.Mais le montage des meubles est un combat épique.

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 154 : LE DÉSIR D'ENFANT

    Je prends son visage entre mes mains, mes pouces caressant ses joues, mes yeux plongés dans les siens. Je veux qu'il voie la vérité dans mon regard, la certitude, la confiance, l'amour.— Tu n'es pas ton père. Tu es un homme bon. Un homme aimant. Un homme qui a appris à surmonter ses démons, à guérir ses blessures, à devenir meilleur. Tu es l'homme que j'aime, Yanis. L'homme qui me protège, qui me respecte, qui me chérit. Et tu seras un père merveilleux. Je le sais. Je le sens. Je le crois de tout mon cœur.— Mais si je le frappe ? Si je lui fais du mal ? Si je le détruis ?— Tu ne le feras pas. Parce que tu es conscient de tes peurs, de tes faiblesses, de tes limites. Parce que tu as appris à les maîtriser. Parce que tu es plus fort que ton passé, plus fort que tes démons, plus fort que tes peurs. Et parce q

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 153 : LA LUNE DE MIEL 2

    Il choisit une chanson, une vieille chanson d'amour, un classique que nous connaissons tous les deux. Il se met à chanter, sa voix rauque et fausse, déchirant les notes avec un enthousiasme désarmant.— La vie en rose, ouais ! chantonne-t-il.— Tu chantes horriblement, dis-je, hilare.— Je sais. C'est pour ça que je te demande de m'accompagner.Je me lance, ma voix hésitante, fausse, ridicule. Et pourtant, c'est magique. Nos voix se mêlent, se heurtent, se soutiennent, dans un chaos musical qui nous fait rire aux larmes.— On est les pires chanteurs du monde, dit-il.— Les pires, confirmé-je.— Mais les plus heureux.— Les plus heureux.Le barman nous offre une tournée en nous félicitant pour notre "performance". On se regarde, émerveillés par ce moment de pureté, de légè

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 72 : FRUSTRATION DES DEUX CÔTÉS

    LEILALe reste de la journée est une torture.Une torture douce, raffinée, incroyablement délicieuse, mais une torture quand même, qui joue sur mes nerfs à vif.Nous restons sur la plage, enveloppés par le bruit apaisant

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 49 : IL LA REGARDE DORMIR, PREMIÈRE FAILLE

    YANISJe ne devrais pas être là.Je devrais être dans ma chambre, de l'autre côté de la villa, à fixer le plafond comme je l'ai fait pendant les premières heures de la nuit avant que le sommeil ne me prenne en traître

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 6 : LES RETROUVAILLES

    Il me regarde de haut en bas.Ses yeux parcourent mon visage défait, mes cheveux en bataille, ma robe froissée, mes mains qui tremblent.— Tu es revenue, dit-il. C'est bien.— Je n'avais pas le choix, apparemment.— Tu as toujours le choix, Leila. Mais les choix ont des conséquences. Je te propose u

  • La princesse et le parrain    CHAPITRE 5 : LES RETROUVAILLES 2

    Le masque Belmecher.Celui qu'elle m'a appris à porter.— Leila. Ma chérie.Elle pose sa tasse sur la soucoupe avec un tintement délicat, presque inaudible. Elle se lève. Lentement. Dignement. Comme une reine qui accueille une ambassadrice. Elle tend les bras.Je m'avance.Je me laisse embrasser.So

Plus de chapitres
Découvrez et lisez de bons romans gratuitement
Accédez gratuitement à un grand nombre de bons romans sur GoodNovel. Téléchargez les livres que vous aimez et lisez où et quand vous voulez.
Lisez des livres gratuitement sur l'APP
Scanner le code pour lire sur l'application
DMCA.com Protection Status