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Chapitre 5

Author: Histoire
last update publish date: 2026-06-15 01:45:25

Chapitre 5

Camélia

La porte claque derrière ma mère, et je reste seule dans le silence.

Dix minutes. Elle m'a donné dix minutes pour enfiler la peau de ma sœur, pour disparaître sous le satin et la dentelle, pour devenir quelqu'un que je ne suis pas. Dix minutes pour accepter le verdict qu'elle vient de prononcer, pour me plier à sa volonté comme je l'ai toujours fait, comme je le ferai toujours.

Mes mains tremblent quand je prends la robe.

Le tissu est froid. Ou peut-être que c'est ma peau qui est glacée, mon sang qui s'est retiré de mes extrémités pour ne plus irriguer que ma terreur. Je me relève, les jambes flageolantes, et je soulève la masse de soie et de dentelle qui gisait sur le parquet. La robe est lourde, bien plus lourde que je ne l'imaginais, alourdie par les perles, les broderies, les heures de travail, l'argent, les attentes de toute une famille.

Le parfum de Lilia imprègne le tissu.

Il monte vers moi, tenace, enveloppant, ce parfum de tubéreuse et de vanille qu'elle portait encore ce matin, quand elle riait trop fort et tremblait devant la fenêtre. Il est si présent, si vivant, que j'ai l'impression qu'elle est encore là, qu'elle va surgir derrière moi et m'arracher la robe des mains en riant, en me disant que c'était une blague, une épreuve, un test.

Mais elle ne viendra pas. La fenêtre est toujours ouverte, les rideaux dansent toujours leur valse lente, et le rouge à lèvres sur le miroir me nargue de ses lettres écarlates. Je ne peux pas. Pardonnez-moi. Elle ne pouvait pas, alors elle est partie. Et moi, je dois faire ce qu'elle n'a pas eu le courage de faire. Prendre sa place. Épouser son fiancé. Vivre sa vie.

J'enlève ma robe de demoiselle d'honneur, ce bleu cendré qui est ma couleur, la couleur de l'ombre, de l'effacement, du silence. Le tissu glisse sur ma peau et s'affale à mes pieds, rejoint la robe de Lilia sur le parquet. Je suis nue, vulnérable, exposée. Je prends la robe de mariée et je l'enfile.

Le satin est froid contre mes épaules, contre mes hanches, contre mes cuisses. Il glisse sur ma peau avec un bruissement de rivière, et je sens chaque couture, chaque pli, chaque centimètre de ce vêtement qui n'a pas été fait pour moi. Les perles sont encore froides, d'un froid de rosée, d'un froid de larme. Elles s'écrasent contre ma poitrine, contre mon ventre, et j'ai l'impression de porter une armure de glace.

La fermeture éclair remonte dans mon dos avec un crissement de métal. Je l'attrape d'une main tremblante et je la tire, cran par cran, jusqu'à ce qu'elle atteigne ma nuque. Chaque dent qui s'enclenche est une chaîne qui se referme autour de ma cage thoracique, un serrement qui m'empêche de respirer.

La robe est à ma taille. Elle est à la taille de Lilia, qui est aussi la mienne, parce que nous sommes jumelles, parce que nous avons le même corps, le même visage, les mêmes mensurations. Nous avons partagé le même ventre, le même sang, le même ADN. Et aujourd'hui, je dois partager sa vie.

Je me tourne vers le miroir. Et je ne me reconnais pas.

La femme qui me regarde est une étrangère. Elle porte une robe de mariée somptueuse, un fourreau de dentelle ancienne et de satin ivoire qui épouse ses formes comme une seconde peau, qui s'évase en une traîne interminable, un fleuve de tissu qui serpente sur le parquet ciré. Le décolleté plonge juste assez pour être élégant, et les manches en dentelle transparente dessinent ses bras comme un tatouage de fleurs.

Cette femme est belle. Elle est éblouissante.

Et ce n'est pas moi.

Je fixe mon reflet, et je voudrais pleurer, hurler, vomir. Mon estomac se contracte, ma gorge se serre, et je sens la bile qui monte, acide, brûlante. Je ravale tout. Je ravale les larmes, les cris, la nausée. Je ravale mon identité, mon prénom, mon existence tout entière. Je ne suis plus Camélia. Je suis Lilia Deveraux, la reine, la lumière, la fiancée de Cassian Saint-Clair.

La porte s'ouvre. Viviane est là, silhouette impatiente dans l'encadrement, les yeux brillants de cette satisfaction féroce qui me glace le sang.

Elle me regarde. Elle m'inspecte. Elle tourne autour de moi comme un général passe ses troupes en revue, ajustant un pli, lissant une couture invisible, tirant sur la traîne pour qu'elle tombe parfaitement.

Puis elle saisit le voile.

Elle le déplie avec des gestes précis, presque cérémonieux, et elle le pose sur mes cheveux. La mousseline de soie retombe sur mon visage, légère comme un souffle, et le monde devient flou, ouaté, irréel. Les traits de ma mère s'estompent derrière le tissu blanc. Mon reflet dans le miroir s'efface, se dissout, disparaît. Je ne suis plus qu'une silhouette. Une forme anonyme. Une mariée sans visage.

Viviane ajuste le voile, tire sur les bords, s'assure qu'il tombe droit, qu'il cache bien mes yeux, mon expression, ma peur. Ses doigts s'attardent sur la mousseline, et elle murmure, d'une voix basse, intense, qui ne tolérera aucune objection.

_ Ne parle pas trop. Ne souris pas trop. Sois elle.

Je ne réponds pas. Je hoche la tête, un mouvement imperceptible sous le voile. Elle me prend par le bras et me guide vers la porte.

Mes talons claquent sur le parquet. La traîne balaie le sol derrière moi dans un bruissement de soie. Je franchis le seuil, et le couloir m'avale, long, interminable, bordé de portraits et de miroirs où je ne me reconnais pas. Je ne suis plus Camélia. Je ne suis plus personne.

Je suis la remplaçante.

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