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Chapitre 7

last update publish date: 2026-06-24 20:37:35

Chapitre 7

Aélyra

La nuit est tombée sur Brumhaven, et je ne dors pas.

Je suis assise dans le petit salon de l'appartement, au-dessus de la librairie, et je regarde la lune se refléter sur l'océan par la fenêtre ouverte. Le vent de la mer apporte une odeur de sel et de varech, cette odeur que j'aime tant d'habitude et qui ce soir me laisse indifférente, comme si le monde avait perdu ses couleurs et ses parfums en même temps. La carte de visite de l'émissaire est posée sur la table basse devant moi, et je la fixe comme on fixe un serpent, immobile et fascinée, incapable de détourner le regard.

Mon père est mourant. Eldric Vossen, l'homme qui m'a élevée dans la crainte et le silence, l'homme qui m'a regardée avec mépris quand je lui ai annoncé que j'étais enceinte, l'homme qui m'a ordonné de disparaître sans jamais prononcer le nom de mon amant, cet homme-là est en train de mourir, et il veut me voir. Il veut me voir une dernière fois avant de quitter ce monde, et je ne sais pas quoi faire de cette information, je ne sais pas si je dois me réjouir ou pleurer, si je dois me précipiter à son chevet ou déchirer cette carte en mille morceaux et faire comme si je ne l'avais jamais reçue.

Les souvenirs remontent comme des noyés à la surface, des souvenirs que j'avais enfouis au plus profond de moi-même et qui refont surface avec une violence qui me coupe le souffle. Je repense à Vaelor, à son regard gris quand je lui ai annoncé ma grossesse, à son silence, à son visage qui s'est fermé comme une porte qu'on claque. Il n'a rien dit, il n'a pas crié, il n'a pas pleuré, il m'a juste regardée, longuement, comme si je venais de prononcer une phrase dans une langue étrangère qu'il ne comprenait pas, et puis il s'est levé, il a pris son manteau, et il est parti. Il est parti sans un mot, sans une promesse, sans même un au revoir, et je suis restée seule dans cette chambre d'auberge, le ventre encore plat, le cœur en miettes, et j'ai su, à cet instant précis, que je ne pouvais plus compter que sur moi-même.

Et puis il y a eu mon père. Mon père qui m'a regardée avec ce mépris glacial dont il avait le secret, mon père qui m'a dit que j'avais déshonoré la famille, que je n'étais plus sa fille, que je devais disparaître ou avorter, et ma mère qui pleurait en silence dans un coin du salon sans jamais oser prendre ma défense. J'ai fui, cette nuit-là, avec une valise et un peu d'argent, et je ne me suis jamais retournée.

Sept ans ont passé, sept années de silence et de reconstruction, sept années à élever mes enfants seule, à leur inventer un père imaginaire, à leur cacher la vérité pour les protéger du monde cruel qui m'avait rejetée. Et voilà qu'aujourd'hui, ce passé que j'avais cru enterré ressurgit, frappe à ma porte, exige d'être entendu.

Retourner à Eldoria, c'est rouvrir des blessures qui ont mis sept ans à cicatriser, c'est replonger dans les souvenirs que j'ai tenté d'effacer, c'est risquer de croiser Vaelor, de le revoir, de devoir lui expliquer pourquoi j'ai fui, pourquoi je lui ai caché l'existence de ses enfants, pourquoi je l'ai privé de six années de leur vie. Retourner à Eldoria, c'est aussi affronter la vérité, accepter que mon père se meurt, accepter que je ne pourrai peut-être jamais me réconcilier avec lui, accepter que le passé ne pourra jamais être réparé.

Mais puis-je vraiment le laisser mourir sans lui dire adieu ? Puis-je vraiment rester ici, dans ma librairie, à faire semblant que rien ne s'est passé, alors que mon père agonise seul dans son manoir délabré ? Et si je n'y vais pas, est-ce que je ne regretterai pas ce choix toute ma vie, est-ce que je ne me réveillerai pas chaque nuit en me demandant ce qu'il aurait dit, ce qu'il aurait fait, ce qu'il aurait pensé de ses petits-enfants ?

Je me lève, je m'approche de la fenêtre, je regarde l'océan qui scintille sous la lune, cette étendue sombre et infinie qui m'a toujours apaisée et qui ce soir ne me fait rien. Je repense à mes enfants, à leurs questions, à leurs yeux pleins de larmes, à cette quête de vérité qui les anime et qui finira par les consumer si je ne fais rien. Si je vais à Eldoria, ils découvriront peut-être la vérité, ils découvriront qui est leur père, ils découvriront tout ce que j'ai tenté de cacher, et cette idée me terrifie. Mais si je ne vais pas à Eldoria, ils continueront de poser des questions, ils continueront de chercher, ils finiront par découvrir la vérité par eux-mêmes, et peut-être que ce sera pire, peut-être qu'ils m'en voudront à mort de ne pas la leur avoir dite.

Le petit jour se lève sur Brumhaven, gris et pâle comme un linceul, et je suis toujours debout devant la fenêtre, les yeux rougis par le manque de sommeil, le cœur en charpie. J'ai pris ma décision, ou plutôt la décision s'est imposée à moi, comme une évidence qu'on refuse de voir et qui finit par vous sauter au visage.

Nous irons à Eldoria. Pour mon père, pour mes enfants, pour la vérité, pour tout ce qui a été et tout ce qui sera. Nous irons, et advienne que pourra.

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