LOGINChapitre 6
Maëlle
Les semaines passent, et la vie continue, en apparence inchangée.
Je me lève chaque matin à la même heure, je prends mon petit déjeuner dans la salle à manger déserte, je réponds aux rares courriers qui me sont adressés, je reçois le coiffeur et la manucure et l'esthéticienne avec la régularité d'une horloge suisse, et personne, absolument personne, ne semble remarquer que quelque chose a changé en moi. Iris continue de s'occuper de ma garde-robe et de mes coiffures avec le même dévouement silencieux, le majordome continue de m'annoncer les rares obligations sociales auxquelles je dois assister, et Gabriel continue de m'ignorer avec la même constance méthodique qui a caractérisé notre mariage depuis le premier jour.
Mais sous cette surface lisse et immobile, je suis en train de me transformer. Elias m'a fourni les premiers documents, les premières esquisses de ma future identité, et chaque soir, quand la demeure s'endort et que les domestiques regagnent leurs quartiers, je sors ces papiers de leur cachette et je les étudie avec l'application d'une élève consciencieuse. Élise Vancourt. Ce nom m'appartient désormais, ou plutôt je lui appartiens, et je dois apprendre à le porter comme on apprend à porter un vêtement neuf, jusqu'à ce qu'il devienne une seconde peau. Née à Bruxelles, orpheline depuis l'âge de vingt ans, un parcours professionnel crédible dans la finance internationale. Chaque détail a été ciselé par Elias avec la précision d'un artisan qui connaît son métier, et je mémorise chaque date, chaque adresse, chaque nom de professeur ou de collègue imaginaire avec la concentration que j'apportais autrefois à mes études de piano.
Je répète mon rôle devant le miroir, et la femme qui me regarde est encore Maëlle, mais déjà un peu moins. Quelque chose a changé dans son regard, une lueur nouvelle qui n'y était pas avant, une détermination qui ressemble à de l'espoir.
C'est un soir de novembre que l'incident se produit. Un soir ordinaire, sans lune, sans étoiles, un de ces soirs d'automne où le brouillard monte de la Seine et enveloppe la demeure dans un linceul de brume. Je suis assise à ma coiffeuse, mes cheveux défaits sur mes épaules, et je relis une dernière fois les notes qu'Elias m'a envoyées, quand j'entends des pas dans le couloir. Des pas lourds, décidés, qui ne sont pas ceux d'Iris ni d'aucun domestique. Des pas que je reconnaîtrais entre mille, pour les avoir écoutés pendant des années s'éloigner de moi dans les couloirs de cette maison.
Gabriel.
Mon cœur s'arrête. Mon sang se fige dans mes veines. Je glisse les documents sous le sous-main en cuir avec un geste rapide et précis, et je me tourne vers la porte, le visage impassible, les mains croisées sur mes genoux, l'attitude de l'épouse parfaite que j'ai apprise à imiter avec une perfection qui défie la réalité.
La porte s'ouvre. Il est là, sur le seuil, sa silhouette massive se découpant dans la lumière du couloir. Il ne dit rien. Il me regarde, simplement, avec une expression que je ne lui ai jamais vue, une expression indéchiffrable qui n'est ni de la colère ni de la tendresse ni rien de tout ce que je pourrais nommer. Le silence dure, s'étire, s'épaissit comme un brouillard entre nous. Dix secondes. Vingt secondes. Trente secondes. Une éternité contenue dans un battement de cœur.
Et puis il repart.
Sans un mot, sans un geste, sans une explication. Il se détourne de moi comme il s'est toujours détourné de moi, et ses pas s'éloignent dans le couloir, et la porte se referme derrière lui avec un cliquetis discret qui résonne dans le silence de ma chambre comme un couperet de guillotine.
Je reste immobile, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes. Pourquoi est-il venu ? Que voulait-il me dire ? Quelle impulsion soudaine a poussé cet homme qui ne m'a pas adressé la parole depuis des mois à franchir le seuil de ma chambre pour repartir sans avoir rien dit ? Les questions tournent dans ma tête comme un essaim d'abeilles furieuses, et je n'ai pas de réponse, je n'aurai jamais de réponse. Mais une chose est certaine : cette visite inexplicable, cette hésitation, ce silence de trente secondes arrivent trop tard. Si c'était une tentative de connexion, elle est venue se briser contre le mur de ma résolution. Je ne peux plus reculer, je ne veux plus reculer, je me suis engagée sur un chemin qui ne permet pas les demi-tours.
Ce même soir, je fixe la date de ma disparition. Le 2 décembre. Dans trois semaines exactement.
Le compte à rebours est enclenché.
Chapitre 47GabrielJ'entre dans la chambre d'Élise sans un mot, et je m'assois sur le fauteuil près de la fenêtre, celui qui donne sur le parc enneigé, celui où elle s'installait autrefois pour lire quand elle croyait que personne ne la regardait. Elle est assise sur le lit, les mains croisées sur ses genoux, le dos droit, les yeux fixés sur moi.Le silence dure, s'étire, s'épaissit. Et puis elle parle.– Tu veux savoir pourquoi je suis partie ? demande-t-elle, la voix basse mais ferme.– Seulement si tu veux me le dire.– Je suis partie parce que je n'existais plus, Gabriel. Tu comprends ça ? J'étais un fantôme dans ta maison. Tu ne me parlais pas, tu ne me regardais pas, tu ne me touchais pas. Sept années, Gabriel. Sept années à attendre
Chapitre 46ÉliseL'aube se lève sur la demeure, grise et silencieuse, et je me réveille avec le goût du baiser sur mes lèvres.Je reste allongée dans mon lit, les yeux fixés sur le plafond aux moulures dorées que la lumière blafarde du matin teinte d'une pâleur d'albâtre, et je sens encore la chaleur de ses mains sur mon visage, la pression de ses lèvres sur les miennes, la force de son corps contre le mien dans la pénombre de la bibliothèque. Mes doigts effleurent machinalement ma bouche, comme pour vérifier que ce baiser n'était pas un rêve. Mais le goût est là, bien réel, et il ne s'efface pas.La panique et l'exaltation se mêlent en un cocktail détonant. J'ai cédé. Après cinq années de discipline et de contrôle, j'ai
Chapitre 45GabrielLe sommeil ne vient pas. Il ne vient jamais, ou si rarement que chaque nuit d'insomnie ressemble à la précédente, une longue traversée du silence et de l'obscurité, les yeux fixés sur le plafond aux moulures dorées que la lueur pâle de la lune dessine en ombres chinoises, l'esprit prisonnier d'une boucle de pensées qui tourne en rond sans jamais aboutir, qui repasse inlassablement les mêmes souvenirs, les mêmes regrets, les mêmes questions sans réponses.Cette nuit est pire que les autres. Quelque chose flotte dans l'air de la demeure, une tension électrique qui crépite dans le silence comme l'électricité statique avant l'orage, et je sens que je ne suis pas le seul à ne pas dormir, que de l'autre côté du couloir, dans cette chambre d'invités qu'el
Chapitre 44ÉliseLa nuit, seule dans ma chambre, je craque.La façade d'acier que j'ai maintenue toute la soirée, cette armure de froideur et de contrôle que j'ai portée comme un bouclier devant les photographes, devant les invités, devant Helena qui me fusillait du regard, devant Gabriel lui-même qui me regardait avec cette intensité troublante, cette armure se fissure d'un seul coup, comme une digue qui cède sous la pression d'une vague trop puissante. Je me suis retirée dans ma chambre après le retour de la vente aux enchères, j'ai fermé la porte derrière moi, j'ai retiré mes chaussures et ma robe, j'ai enfilé une chemise de nuit en soie, et je me suis assise sur le bord du lit, les mains croisées sur mes genoux, le dos droit, la respiration lente, comme si je pouvais encore maintenir l'illusion que to
Chapitre 43ÉliseLa vente aux enchères caritative de la Fondation Soren est l'événement mondain du mois, un gala de charité où le Tout-Paris se presse pour se montrer, pour être vu, pour exhiber ses fortunes et ses toilettes sous les ors et les cristaux de la salle des ventes Drouot. Helena a tout organisé avec le faste qu'elle affectionne, les tapis rouges déroulés sur le trottoir, les photographes massés derrière les barrières de velours, les orchestres de chambre qui distillent une musique élégante dans le hall d'entrée. Elle compte bien utiliser cette soirée pour redorer son image, pour montrer au monde qu'elle est toujours la maîtresse incontestée de la Fondation, qu'elle n'a pas été ébranlée par les rumeurs qui commencent à circuler sur sa gestion.&n
Chapitre 42ÉliseVictoria m'appelle à sept heures du matin, et sa voix est plus tendue que je ne l'ai jamais entendue, même dans les pires moments de notre traversée du désert londonien, même quand nous risquions de tout perdre sur un simple retournement du marché.– L'article fait le tour de la City, dit-elle sans préambule, sans même prendre la peine de me saluer, sa voix vibrant d'une colère contenue qui perce sous le vernis de son professionnalisme habituel. Le Financial Times. Première page du cahier économique. Ils ont sorti une enquête sur toi, Élise. Une enquête au vitriol. Les clients commencent à appeler, ils veulent des explications, ils menacent de rompre leurs contrats. J'ai déjà reçu trois coups de fil depuis l'ouverture des bureaux, et je crains que ce ne soit







