LOGINChapitre 5
Maëlle
Le café où j'attends Elias est un établissement discret de la rue des Archives, loin des artères fréquentées du Marais, un de ces endroits que les touristes ne remarquent pas et où les habitués viennent lire leur journal en paix sans être dérangés par la rumeur du monde. Je suis arrivée en avance, comme toujours, et je me suis installée à une table du fond, près de la fenêtre qui donne sur une cour intérieure pavée de vieilles pierres moussues. J'ai commandé un thé vert que je n'ai pas touché, et j'attends, les mains croisées sur la table, le dos droit, le regard fixé sur la porte d'entrée.
Elias arrive avec dix minutes de retard, ce qui est sa manière à lui de montrer qu'il n'est pas à ma disposition, qu'il n'est à la disposition de personne, qu'il a accepté cette rencontre par courtoisie et non par obligation. C'est un homme d'une soixantaine d'années, sec et nerveux, avec des yeux gris perçants qui semblent voir à travers les murs et les mensonges. Il a travaillé pendant des années pour les services de renseignement avant de monnayer ses compétences auprès d'une clientèle triée sur le volet, et il doit à mon père une dette que je n'ai jamais comprise mais que je compte bien utiliser aujourd'hui.
– Maëlle, dit-il simplement en s'asseyant en face de moi, sans préambule, sans bise, sans aucune de ces effusions que les gens ordinaires échangent quand ils se retrouvent après des années de séparation. Tu as une mine épouvantable. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
Je le regarde droit dans les yeux, et je ne prends pas la peine de tourner autour du pot. Les circonstances ne s'y prêtent pas, et Elias n'est pas homme à apprécier les détours et les circonvolutions.
– J'ai besoin de disparaître, Elias. Complètement. Définitivement. J'ai besoin que tu m'aides à devenir quelqu'un d'autre.
Il ne manifeste aucune surprise. Ses yeux gris me fixent avec une intensité clinique, comme s'il était en train d'évaluer mon état mental, ma détermination, mes chances de mener ce projet à bien.
– Disparaître, répète-t-il lentement, en pesant chaque syllabe. C'est une décision qui ne se prend pas à la légère, Maëlle. Disparaître, cela signifie mourir aux yeux du monde. Cela signifie abandonner tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as construit, tout ce qui fait de toi la femme que tu es aujourd'hui. Tu es prête à ça ?
– Je n'ai rien construit, Elias. Je n'ai rien qui fasse de moi la femme que je suis, parce que je ne suis rien. Je suis l'épouse fantôme de Gabriel Soren, une pièce décorative dans un mariage qui n'existe pas, une femme que personne ne voit, que personne n'entend, que personne ne connaît. Alors oui, je suis prête. Je n'ai jamais été aussi prête de toute ma vie.
Il me regarde encore un long moment, et je soutiens son regard sans ciller. Je sais ce qu'il cherche dans mes yeux : de l'hésitation, du regret, de la peur. Il n'y trouvera rien de tout cela.
– Très bien, finit-il par dire en sortant un carnet de notes de la poche intérieure de sa veste. Alors parlons concret. Une nouvelle identité, ce n'est pas une mince affaire. Il faut un passeport, des papiers, une histoire crédible qui tiendra la route en cas de vérification. Cela va prendre du temps, et cela va coûter de l'argent. Beaucoup d'argent.
– L'argent n'est pas un problème. Mon père m'a laissé des fonds dormants, des comptes que Gabriel ne connaît pas, des investissements qu'il n'a jamais pu tracer.
Elias esquisse un sourire mince, presque imperceptible.
– Ton père était un homme prudent. Il avait prévu beaucoup de choses, y compris la possibilité que tu aies besoin de t'échapper un jour.
Il sort une feuille de son carnet et commence à noter des indications, des noms, des contacts.
– Première étape : liquider discrètement ce que tu peux. Les bijoux, les objets de valeur, tout ce qui peut se transformer en argent liquide sans attirer l'attention. Je te donnerai les noms de quelques receleurs de confiance quand le moment sera venu. Deuxième étape : rassembler les fonds de ton père. Je t'aiderai à les transférer sur des comptes discrets quand ta nouvelle identité sera prête. Troisième étape : préparer ta disparition physique. Un accident, une disparition en mer, quelque chose qui ne laisse pas de corps et qui décourage les recherches. Nous en reparlerons quand les premières étapes seront achevées.
Je hoche la tête, et je sens mon cœur s'accélérer dans ma poitrine. Ce n'est pas de la peur. C'est de l'excitation, un frisson d'anticipation qui parcourt ma colonne vertébrale comme une décharge électrique. Pour la première fois depuis des années, je fais quelque chose. J'agis. Je prends mon destin en main au lieu de le subir passivement.
– Il y a autre chose, dis-je en baissant la voix. On m'a diagnostiqué une maladie. Le syndrome de Melkerson. Cinq ans d'espérance de vie, peut-être un peu plus avec des traitements.
Elias pose son stylo. Son visage se ferme, ses yeux gris s'assombrissent.
– Je suis désolé, Maëlle.
– Ne le sois pas. Ce diagnostic, ce n'est pas une condamnation. C'est une libération. C'est la preuve que je n'ai plus rien à perdre. Alors je ne veux pas seulement disparaître, Elias, je veux vivre. Vivre vraiment, tout le temps qu'il me reste. Et pour ça, j'ai besoin de toi.
Il me regarde avec une expression nouvelle, quelque chose qui ressemble à du respect, ou peut-être à de l'admiration, ou peut-être simplement à la reconnaissance d'une détermination qu'il croyait ne plus trouver chez personne.
– Très bien, Maëlle. On va faire ça. Mais je te préviens : une fois que la machine sera lancée, il n'y aura pas de retour en arrière possible.
– C'est exactement ce que je veux.
Nous passons encore une heure à discuter des détails pratiques, des délais, des précautions à prendre, des premières démarches à effectuer. Elias m'explique comment contacter les receleurs sans éveiller les soupçons, comment transférer les fonds sans laisser de traces, comment me préparer mentalement à l'épreuve qui m'attend. Il me parle de l'apprentissage des rudiments de ma future identité, de la nécessité de mémoriser chaque détail de ma nouvelle vie avant même de l'endosser.
Quand je quitte le café, le soir tombe sur Paris et les premières lumières de la ville s'allument dans la grisaille du crépuscule. Je marche dans les rues pavées du Marais, le col de mon manteau relevé contre le vent, et je sens quelque chose palpiter dans ma poitrine, quelque chose que je n'avais pas ressenti depuis si longtemps que j'avais presque oublié ce que c'était.
L'espoir. L'espoir de vivre, enfin. L'espoir d'être libre.
Les jours qui suivent sont une succession de préparatifs minutieux. Je vends mes bijoux par des canaux discrets, un collier par-ci, un bracelet par-là, en prenant soin de choisir des pièces dont Gabriel ne remarquera pas l'absence. Je transfère les fonds dormants de mon père, ces sommes qu'il avait prudemment mises de côté pour moi sans jamais en parler à quiconque. J'apprends les rudiments de ce que sera ma nouvelle existence, répétant le soir dans ma chambre les informations qu'Elias m'a demandé de mémoriser.
Et pour la première fois depuis des années, je me sens vivante. Je me sens libre. Je sens le goût du vent sur mon visage quand je marche dans les rues, je sens la chaleur du soleil sur ma peau quand je m'assois sur un banc public, je sens mon cœur battre dans ma poitrine avec une vigueur nouvelle, comme s'il avait attendu tout ce temps pour se remettre à fonctionner normalement.
Ce n'est pas de la peur que je ressens. Ce n'est pas de l'angoisse ni du regret ni du chagrin.
C'est le goût de la liberté. Et c'est le goût le plus délicieux que j'aie jamais connu.
Chapitre 47GabrielJ'entre dans la chambre d'Élise sans un mot, et je m'assois sur le fauteuil près de la fenêtre, celui qui donne sur le parc enneigé, celui où elle s'installait autrefois pour lire quand elle croyait que personne ne la regardait. Elle est assise sur le lit, les mains croisées sur ses genoux, le dos droit, les yeux fixés sur moi.Le silence dure, s'étire, s'épaissit. Et puis elle parle.– Tu veux savoir pourquoi je suis partie ? demande-t-elle, la voix basse mais ferme.– Seulement si tu veux me le dire.– Je suis partie parce que je n'existais plus, Gabriel. Tu comprends ça ? J'étais un fantôme dans ta maison. Tu ne me parlais pas, tu ne me regardais pas, tu ne me touchais pas. Sept années, Gabriel. Sept années à attendre
Chapitre 46ÉliseL'aube se lève sur la demeure, grise et silencieuse, et je me réveille avec le goût du baiser sur mes lèvres.Je reste allongée dans mon lit, les yeux fixés sur le plafond aux moulures dorées que la lumière blafarde du matin teinte d'une pâleur d'albâtre, et je sens encore la chaleur de ses mains sur mon visage, la pression de ses lèvres sur les miennes, la force de son corps contre le mien dans la pénombre de la bibliothèque. Mes doigts effleurent machinalement ma bouche, comme pour vérifier que ce baiser n'était pas un rêve. Mais le goût est là, bien réel, et il ne s'efface pas.La panique et l'exaltation se mêlent en un cocktail détonant. J'ai cédé. Après cinq années de discipline et de contrôle, j'ai
Chapitre 45GabrielLe sommeil ne vient pas. Il ne vient jamais, ou si rarement que chaque nuit d'insomnie ressemble à la précédente, une longue traversée du silence et de l'obscurité, les yeux fixés sur le plafond aux moulures dorées que la lueur pâle de la lune dessine en ombres chinoises, l'esprit prisonnier d'une boucle de pensées qui tourne en rond sans jamais aboutir, qui repasse inlassablement les mêmes souvenirs, les mêmes regrets, les mêmes questions sans réponses.Cette nuit est pire que les autres. Quelque chose flotte dans l'air de la demeure, une tension électrique qui crépite dans le silence comme l'électricité statique avant l'orage, et je sens que je ne suis pas le seul à ne pas dormir, que de l'autre côté du couloir, dans cette chambre d'invités qu'el
Chapitre 44ÉliseLa nuit, seule dans ma chambre, je craque.La façade d'acier que j'ai maintenue toute la soirée, cette armure de froideur et de contrôle que j'ai portée comme un bouclier devant les photographes, devant les invités, devant Helena qui me fusillait du regard, devant Gabriel lui-même qui me regardait avec cette intensité troublante, cette armure se fissure d'un seul coup, comme une digue qui cède sous la pression d'une vague trop puissante. Je me suis retirée dans ma chambre après le retour de la vente aux enchères, j'ai fermé la porte derrière moi, j'ai retiré mes chaussures et ma robe, j'ai enfilé une chemise de nuit en soie, et je me suis assise sur le bord du lit, les mains croisées sur mes genoux, le dos droit, la respiration lente, comme si je pouvais encore maintenir l'illusion que to
Chapitre 43ÉliseLa vente aux enchères caritative de la Fondation Soren est l'événement mondain du mois, un gala de charité où le Tout-Paris se presse pour se montrer, pour être vu, pour exhiber ses fortunes et ses toilettes sous les ors et les cristaux de la salle des ventes Drouot. Helena a tout organisé avec le faste qu'elle affectionne, les tapis rouges déroulés sur le trottoir, les photographes massés derrière les barrières de velours, les orchestres de chambre qui distillent une musique élégante dans le hall d'entrée. Elle compte bien utiliser cette soirée pour redorer son image, pour montrer au monde qu'elle est toujours la maîtresse incontestée de la Fondation, qu'elle n'a pas été ébranlée par les rumeurs qui commencent à circuler sur sa gestion.&n
Chapitre 42ÉliseVictoria m'appelle à sept heures du matin, et sa voix est plus tendue que je ne l'ai jamais entendue, même dans les pires moments de notre traversée du désert londonien, même quand nous risquions de tout perdre sur un simple retournement du marché.– L'article fait le tour de la City, dit-elle sans préambule, sans même prendre la peine de me saluer, sa voix vibrant d'une colère contenue qui perce sous le vernis de son professionnalisme habituel. Le Financial Times. Première page du cahier économique. Ils ont sorti une enquête sur toi, Élise. Une enquête au vitriol. Les clients commencent à appeler, ils veulent des explications, ils menacent de rompre leurs contrats. J'ai déjà reçu trois coups de fil depuis l'ouverture des bureaux, et je crains que ce ne soit







