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Chapitre 2 : Le Rituel 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-04 07:04:49

Raphaël Delacroix

La chambre est prête. Elle est toujours prête. L'éclairage tamisé dessine des ombres mouvantes sur les murs tendus de soie grège. Les draps de satin noir ont été changés il y a une heure, tendus avec une perfection militaire, sans un pli, sans une imperfection, comme si personne ne devait jamais les froisser. Sur la console, près de la porte, l'enveloppe attend déjà. Toujours la même place. Toujours la même épaisseur de billets. C'est le premier objet que leurs yeux cherchent au réveil, avant même de croiser les miens. C'est la raison pour laquelle ils viennent. C'est la raison pour laquelle ils repartent sans se retourner. C'est la seule chose qui compte vraiment dans cette transaction que j'ai érigée en mode de vie, cette transaction qui me protège de tout attachement, de toute vulnérabilité, de toute cette merde qu'on appelle l'amour et qui m'a presque détruit.

Je me lève pour me servir un autre whisky. La baie vitrée de la suite offre une vue plongeante sur Paris, sur les toits de zinc et les dômes illuminés, sur cette ville qui ne dort jamais vraiment, qui respire et qui palpite sous mes pieds comme un animal indifférent. Du quarantième étage, tout paraît minuscule, lointain, sans danger. C'est ainsi que j'aime voir le monde. C'est ainsi que j'aime voir les hommes qui traversent ma chambre. Distants. Remplaçables. Incapables de m'atteindre, incapables de me blesser, incapables de rouvrir les cicatrices que j'ai passé des années à suturer.

Mais quelque chose ce soir gratte sous ma peau. Une intuition que je refuse d'écouter, que j'écrase sous le talon de ma discipline. Une prémonition que je noie dans une gorgée d'alcool brûlant. Le rituel va commencer. Dans une heure, la porte s'ouvrira sur un nouveau corps. Un nouveau visage. Et tout se passera comme d'habitude. Tout doit se passer comme d'habitude. C'est ma règle. C'est ma prison. C'est ma seule façon de survivre à tout ce que j'ai perdu, à tout ce qu'on m'a arraché, à tout ce que je me suis arraché moi-même.

Je regarde une dernière fois la porte close de la suite. Dans une heure, elle s'ouvrira. Dans une heure, il entrera, ce garçon aux yeux qui défient l'objectif. Et je ne sais pas encore que ce soir, pour la première fois depuis quatre ans, le rituel ne va pas se dérouler comme prévu. Je ne sais pas encore que ce nom, Livio, va changer quelque chose, va fissurer la glace, va faire trembler les fondations de ma forteresse. Je ne sais pas encore que ce regard que j'ai croisé sur un écran va traverser bien plus que la distance. Il va traverser mes murs. Mes défenses. Ma peau.

Livio Moretti

Mes mains tremblent. C'est ridicule. Absolument ridicule. J'ai vingt-trois ans, je suis un adulte, j'ai survécu à pire que cette nuit, j'ai survécu à l'abandon de mon père, aux nuits sans chauffage dans l'atelier, aux refus des galeries, aux huissiers qui tambourinent à la porte, et pourtant mes mains tremblent comme celles d'un gamin avant son premier rendez-vous. Peut-être parce que c'est exactement ce que c'est. Un premier rendez-vous. Sauf que le dîner n'est pas prévu. Ni la conversation. Ni la tendresse. Ni rien de tout ce qui rend un premier rendez-vous humain, mémorable, digne d'être raconté plus tard. Juste un corps. Le mien. Livré dans un costume trop cher, à une heure trop tardive, pour un usage trop intime.

Je me regarde dans le miroir de ma salle de bains minuscule. L'ampoule grésille au-dessus de ma tête, jetant une lumière jaunâtre et sale sur mes traits tirés par trois nuits d'insomnie. Je ne me suis jamais trouvé beau. D'autres l'ont dit, des amants de passage, des inconnus dans des bars, des professeurs aux Beaux-Arts qui parlaient de la pureté de mes lignes comme si j'étais une sculpture, comme si j'étais un objet, comme si je n'étais pas un être humain avec un cœur qui bat et une mère qui se meurt. Mais ce soir, je ne vois que les cernes violets sous mes yeux. La fatigue de trois nuits blanches à travailler sur des toiles qui ne se vendent pas, des toiles que personne ne veut regarder, des toiles que je finirai peut-être par brûler. La peur qui serre ma gorge comme un étau depuis que j'ai reçu l'appel de maman, sa voix brisée par les larmes, le mot que je redoutais depuis des mois. Tumeur. Maligne. Traitement. Urgent. Coût astronomique.

Cent vingt mille euros. Voilà le prix de la vie de ma mère. Voilà le chiffre qui tourne dans ma tête comme une comptine macabre. Voilà pourquoi je me tiens là, dans ce costume trop cher que l'agence m'a fait livrer avec des instructions précises, chirurgicales, déshumanisantes. Costume sombre, coupe italienne. Chemise blanche, col ouvert. Pas de parfum, pas de bijoux, pas d'identité. Arriver à vingt-deux heures précises. Ne pas poser de questions. Ne pas demander son nom. Ne pas chercher à le revoir. Les règles sont gravées dans mon crâne comme un code pénal, comme une condamnation que j'ai acceptée sans procès. Je les ai lues dix fois, vingt fois, cent fois. Assez pour les réciter par cœur, assez pour me dégoûter de moi-même, assez pour avoir envie de vomir chaque fois que je prononce le mot "escort" dans ma tête.

Je ne suis pas un escort. Cette pensée tourne en boucle dans ma tête comme une prière absurde, comme un mantra désespéré. Je ne suis pas un escort. Je suis un artiste. Un fils. Un type normal qui a juste besoin de sauver sa mère et qui n'a pas trouvé d'autre solution que de vendre son corps à un inconnu pour une nuit. La justification sonne creux, pathétique, misérable, même à mes propres oreilles. Ce que je m'apprête à faire est exactement ce que fait un escort. Peu importe les raisons, aussi nobles soient-elles. Peu importe la cause, aussi désespérée soit-elle. Dans quelques heures, j'aurai couché avec un homme pour de l'argent. J'aurai ouvert mon corps à un inconnu pour un chèque. Et rien, jamais, n'effacera cette vérité de ma peau.

L'agence m'a contacté il y a trois semaines. Un recruteur aux dents blanches et au sourire carnassier m'a repéré dans un café du Marais, a glissé sa carte sur ma table avec un clin d'œil entendu. "Tu as le physique, mon garçon. Tu pourrais te faire beaucoup d'argent." J'ai failli la jeter, cette carte, la déchirer en petits morceaux, la brûler dans le cendrier. Je l'ai gardée. Elle est restée trois jours dans ma poche, à me brûler la peau à travers le tissu. J'ai failli l'appeler dix fois. J'ai raccroché neuf fois avant que la sonnerie ne se déclenche, le cœur battant, la sueur au front. Et puis l'hôpital a envoyé la facture. Et puis maman a pleuré au téléphone en me disant qu'elle n'avait pas peur de mourir mais qu'elle avait peur de me laisser seul au monde. Et j'ai composé le numéro. Et voilà. Me voilà. Dans ce costume. Devant ce miroir. À quelques minutes de mon premier client.

Le miroir me renvoie l'image d'un inconnu. Cheveux bruns coiffés en arrière, pommettes hautes que ma mère appelle mes ailes d'ange, bouche trop pleine pour un visage aussi anguleux, fossette au menton que je déteste. J'ai le corps d'un nageur, long et nerveux, hérité de mon père avant qu'il ne disparaisse dans la nature avec une femme plus jeune et nos économies. J'ai ses mains aussi, des mains d'artisan, des mains de créateur, tachées de peinture que j'ai frottées pendant une heure avec du white spirit pour les rendre présentables. Elles gardent encore des traces de bleu outremer sous les ongles, du rouge carmin dans les creux des jointures, du jaune ocre sur le bout des doigts. J'espère que l'inconnu ne remarquera pas. J'espère qu'il s'en fiche. J'espère qu'il sera comme tous ces clients décrits par l'agence : pressé, distant, efficace, expéditif, déjà tourné vers la porte avant même d'avoir fini.

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