Se connecterLe lendemain matin, Valenor semblait différente.
Moins brillante. Plus honnĂȘte. Depuis la baie vitrĂ©e du bureau, Kylian observait la ville qui sâĂ©veillait lentement. Les avenues encore humides de la nuit, les cafĂ©s qui ouvraient leurs portes, les passants pressĂ©s. Un monde normal, loin des accords secrets et des vies nĂ©gociĂ©es. â Tu nâas pas dormi, constata une voix grave derriĂšre lui. Kylian se retourna. Armand De Vauren venait dâentrer. Son pĂšre portait le poids des annĂ©es avec Ă©lĂ©gance. Cinquante-huit ans, le regard dur, les cheveux grisonnants soigneusement coiffĂ©s. Il nâĂ©tait pas un homme bruyant. Il nâen avait jamais eu besoin. Sa simple prĂ©sence suffisait Ă faire taire une piĂšce. â Elle est encore lĂ , reprit Armand. â Oui. â Tu savais que lâemmener hier serait interprĂ©tĂ© comme une dĂ©claration. â CâĂ©tait le but. Armand sâapprocha de la vitre. â Tu joues avec le feu, Kylian. â Depuis longtemps. Un silence sâinstalla. Puis Armand soupira. â Aya Morel est la fille de lâhomme qui refusait de plier. â Je sais. â Et elle est journaliste. â Je sais aussi. â Alors pourquoi la laisser respirer encore â Parce que si je la prive de sa libertĂ©, je deviens exactement ce quâelle croit que je suis. Armand hocha lentement la tĂȘte. â Le contrat attendra, dit-il enfin. Mais pas indĂ©finiment. Pendant ce temps, Aya avait quittĂ© la maison. Elle marchait dans les rues du quartier ancien, carnet en main, appareil photo glissĂ© dans son sac. Travailler. Observer. Respirer. Elle refusait dâĂȘtre enfermĂ©e, mĂȘme sous prĂ©texte de protection. Les pavĂ©s irrĂ©guliers, les immeubles aux balcons fleuris, les marchĂ©s improvisĂ©s. Valenor avait une Ăąme quâaucun empire ne pouvait possĂ©der. Elle sâarrĂȘta devant un cafĂ© discret. Ă lâintĂ©rieur, des discussions banales. Des rires. Des vies simples. â Tu prends toujours ton cafĂ© comme si tu interrogeais le serveur, lança une voix familiĂšre. Ălise sâinstalla en face dâelle, sourire malicieux. â Kylian mâa dit de veiller sur toi. â Charmant. â Je fais surtout ça parce que je tâaime bien. Ălise avait vingt-huit ans. Analyste financiĂšre pour le groupe De Vauren. Brillante, indĂ©pendante, dangereusement lucide. â Tu sais dans quoi tu mets les pieds, Aya â Je sais surtout ce que je refuse de devenir. Plus loin, dans un autre quartier, Lucien terminait une nĂ©gociation. Officiellement, il gĂ©rait des relations publiques. Officieusement, il nettoyait les dĂ©gĂąts quand la diplomatie Ă©chouait. Trente et un ans, sourire facile, regard capable de se glacer en une seconde. â Dis Ă mon frĂšre que je rentre tard, lança-t-il Ă son interlocuteur. Et que je suis encore en vie. Pause. â Oui, câest une information importante. Le soir, la maison retrouva une activitĂ© feutrĂ©e. Aya rentra tard. Kylian lâattendait dans le salon, veste retirĂ©e, chemise ouverte au col. â Tu as pris des risques inutiles, dit-il. â Jâai travaillĂ©. â Ce nâest pas incompatible. Elle posa son sac, le fixa. â Je ne suis pas ta prisonniĂšre. â Je le sais. Un silence. Une tension. Pas violente. Vivante. â Pourquoi continues-tu Ă me laisser sortir, demanda-t-elle enfin. â Parce que si je tâenferme, tu me haĂŻras pour de bonnes raisons. Un sourire ironique effleura ses lĂšvres. â Et tu prĂ©fĂšres ĂȘtre dĂ©testĂ© Ă tort â Pour lâinstant. Ils se regardĂšrent longtemps. Deux solitudes, liĂ©es par une vĂ©ritĂ© incomplĂšte. Et dans lâombre, les fondations de leur monde commencĂšrent Ă trembler.Le bracelet reposait toujours au creux de la main d'Aya.Froid.Ătrangement lourd.Elle faisait glisser son pouce sur la petite plaque gravĂ©e de la lettre A, comme si ce simple contact pouvait rĂ©veiller un souvenir.â Tu le reconnais ? demanda doucement Ălise.Aya secoua lentement la tĂȘte.â Non... mais j'ai l'impression de l'avoir dĂ©jĂ portĂ©.Kylian rĂ©cupĂ©ra dĂ©licatement l'objet.â Ne le touche plus pour le moment.â Tu crois qu'il est piĂ©gĂ© ?â Je crois surtout que quelqu'un veut influencer tes souvenirs.Samuel photographia le bracelet sous plusieurs angles.â Les gravures sont anciennes. Ce n'est pas une imitation rĂ©cente.Lucien, lui, examinait la boĂźte.â Attendez...Il retourna le coffret.Sous le fond en bois apparaissait une fine inscription presque effacĂ©e.â Il y a quelque chose.Kylian prit une lampe et Ă©claira la gravure.Quelques lettres seulement Ă©taient encore lisibles....Orphelinat Saint Gabriel... Chambre 12.Aya sentit son cĆur s'accĂ©lĂ©rer.â Un orphelinat ?â Tu n
La pluie tombait sur Valenor depuis le dĂ©but de l'aprĂšs-midi, enveloppant la ville d'un voile gris. Ă la rĂ©sidence, personne n'avait quittĂ© la salle de rĂ©union. Le rapport Ă©tait toujours ouvert sur la table.Kylian le relisait en silence.Lucien finit par perdre patience.â Tu vas finir par percer un trou dans cette feuille.Aucune rĂ©ponse.Ălise s'approcha de Kylian.â Tu connais ce nom, n'est-ce pas ?Il resta immobile quelques secondes avant de refermer le dossier.â Oui.Le simple mot suffit Ă alourdir l'atmosphĂšre.Aya observait Kylian avec attention. Depuis leur retour, il semblait plus fermĂ© que d'habitude, comme s'il luttait contre un souvenir qu'il refusait de partager.â Tu peux nous faire confiance, dit-elle doucement.Il leva les yeux vers elle.Pendant un instant, son masque habituel vacilla.â Ce nom appartenait Ă une ancienne unitĂ© clandestine. Officiellement, elle a Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©e il y a quinze ans aprĂšs une opĂ©ration qui a trĂšs mal tournĂ©.â Tu en faisais partie ? dem
Le moteur rugissait tandis que la voiture avalait les kilomĂštres.Kylian ne voyait plus la route.Seulement le chronomĂštre qui dĂ©filait sur le tableau de bord.Chaque minute lui semblait une Ă©ternitĂ©.Samuel consulta une nouvelle fois les alertes sur sa tablette.â Les capteurs indiquent que les intrus ont quittĂ© la rĂ©sidence il y a quatre minutes.â Ils ont pris Aya ?â Je ne sais pas.Cette rĂ©ponse suffit Ă faire blanchir les jointures des mains de Kylian sur le volant.â Ils ne l'auront pas.Ă la rĂ©sidence, Aya Ă©tait allongĂ©e sur le canapĂ©.Ălise avait vĂ©rifiĂ© ses constantes : elles Ă©taient normales.Pourtant, son regard restait perdu.â Tu peux me dire ce que tu as vu ? demanda Ălise doucement.Aya ferma les yeux.Les images revenaient par fragments.Des blouses blanches.Des couloirs interminables.Des enfants.Puis...â Il y avait d'autres enfants avec moi...Lucien cessa de faire les cent pas.â D'autres enfants ?Aya hocha lentement la tĂȘte.â Nous portions tous un bracelet av
Le masque noir ne laissait apparaĂźtre que deux yeux froids.Sans Ă©motion.Sans hĂ©sitation.Ălise se plaça immĂ©diatement devant Aya, son arme parfaitement alignĂ©e sur le premier intrus.â Un pas de plus, et je tire.L'homme ne ralentit pas.â Vous n'avez pas reçu l'ordre de nous Ă©liminer, dit-il d'une voix calme. Nous, non plus.Un second agent contourna lentement le salon.Puis un troisiĂšme.Ils se dispersaient mĂ©thodiquement.Ils connaissaient la maison.â Ils ont les plans..., souffla Ălise.Aya recula d'un pas.Son cĆur battait si fort qu'elle l'entendait presque.Soudain, un bruit Ă©clata Ă l'Ă©tage.Un meuble renversĂ©.Puis un cri.â Lucien ! lança Ălise.Aucune rĂ©ponse.L'inquiĂ©tude lui serra la poitrine.L'homme masquĂ© leva doucement une petite tĂ©lĂ©commande.â Nous vous conseillons de coopĂ©rer.â Jamais.Il appuya sur le bouton.Une Ă©paisse fumĂ©e blanche jaillit des bouches d'aĂ©ration.â Aya ! Retire ton Ă©charpe ! Couvre-toi le nez ! cria Ălise.Les deux femmes reculĂšrent vers la
Le drone disparut derriĂšre les nuages, emportant avec lui les coordonnĂ©es exactes de la rĂ©sidence.Ă plusieurs kilomĂštres de lĂ , une salle plongĂ©e dans une lumiĂšre bleutĂ©e s'anima.â Confirmation visuelle obtenue, annonça un technicien.L'homme assis au bout de la table ne quitta pas les Ă©crans des yeux.â Le Sujet A est plus rĂ©sistant que prĂ©vu.La femme aperçue quelques jours plus tĂŽt croisa les bras.â Nous intervenons ?â Pas encore.â Pourquoi attendre ?Un lĂ©ger sourire Ă©tira les lĂšvres de l'homme.â Parce que Kylian est avec Samuel.Il marqua une pause.â Et je veux voir lequel des deux fera le premier faux pas.Pendant ce temps, Kylian et Samuel roulaient en direction du premier laboratoire abandonnĂ©.Le silence dans l'habitacle Ă©tait pesant.Samuel finit par le briser.â Tu comptes lui dire quand ?â Lui dire quoi ?â Que tu l'aimes.Le freinage fut si brusque que Samuel dut se retenir au tableau de bord.â Tu es complĂštement fou ?â Tu n'as mĂȘme pas niĂ©.Kylian fixa la route
Le silence s'installa autour de la table.MĂȘme Lucien, d'ordinaire incapable de rester sĂ©rieux plus de deux minutes, gardait les yeux fixĂ©s sur le tĂ©lĂ©phone d'Ălise.Aya observa chacun d'eux.â Quelqu'un va finir par m'expliquer ?Kylian verrouilla l'Ă©cran avant de le rendre Ă Ălise.â Pas tant qu'on n'aura pas vĂ©rifiĂ© ces informations.Aya croisa les bras.â Donc tout le monde sait quelque chose... sauf moi.â Ce n'est pas ça, rĂ©pondit doucement Ălise. On veut simplement Ă©viter de tirer des conclusions trop vite.Aya dĂ©tourna le regard. Cette rĂ©ponse ne la convainquait pas.Samuel rompit le silence.â Le message vient d'une source fiable ?â La meilleure que nous ayons, rĂ©pondit Ălise.Lucien se redressa.â Bon... on fait quoi ?Kylian prit immĂ©diatement le contrĂŽle.â Lucien, tu retournes Ă l'entrepĂŽt oĂč nous avons trouvĂ© les dossiers il y a quelques jours. VĂ©rifie s'il reste la moindre trace.â Compris.â Ălise, je veux tout ce que tu peux obtenir sur ces laboratoires.â Je m'en oc
La pluie Ă©tait revenue sur Valenor, fine et persistante, comme une menace discrĂšte. Aya marchait sous les auvents du quartier administratif, manteau serrĂ© autour dâelle, lâesprit en alerte. Lâadresse reçue la veille sâĂ©tait rĂ©vĂ©lĂ©e ĂȘtre un immeuble ancien, discret, coincĂ© entre deux banques moderne
La pluie tombait doucement sur Valenor ce soir-lĂ , enveloppant la ville dâune mĂ©lancolie presque intime. Les lumiĂšres se reflĂ©taient sur lâasphalte, Ă©tirant les ombres, rendant les silhouettes floues. Aya avançait dâun pas calme sous son parapluie, lâesprit encore encombrĂ© par les conversations de
La voiture sâengagea dans le quartier dâaffaires de Valenor, lĂ oĂč les immeubles de verre dominaient la ville comme des gĂ©ants froids. Aya observait les rues animĂ©es, les terrasses encore pleines, les lumiĂšres dorĂ©es qui masquaient la brutalitĂ© des dĂ©cisions prises derriĂšre ces façades Ă©lĂ©gantes. E
La maison oĂč Kylian mâemmena nâavait rien dâun refuge rassurant.Trop grande.Trop silencieuse.Un endroit pensĂ© pour contrĂŽler, pas pour rĂ©conforter.Je franchis le seuil sans un mot, mon sac serrĂ© contre moi comme une armure dĂ©risoire.Chaque pas rĂ©sonnait sur le sol froid, comme si la maison ell







