LOGINChapitre 3 — La Fuite
Anna
La nuit est un manteau lourd, étouffant. Je le sens peser sur mes épaules pendant que je fourre mes affaires dans ce vieux sac de toile. Mes mains tremblent tellement que la fermeture éclair m’échappe deux fois. Je n’arrive pas à respirer normalement. Chaque craquement de la maison me fait sursauter, chaque ombre me semble être lui, debout dans l’embrasure de la porte, avec ce sourire qu’il a, celui du vainqueur qui possède déjà tout. Mais il ne possède pas tout. Pas encore. Pas cette nuit.
Je glisse une main sur mon ventre, un geste qui est devenu un réflexe depuis trois jours. Depuis que je sais. Il y a une vie là-dedans. Non, deux vies. Le médecin du village l’a confirmé hier, après avoir posé sa machine froide sur ma peau. Jumeaux. Le mot a explosé dans ma poitrine comme une décharge électrique. J’aurais dû avoir peur, et j’ai peur, bien sûr, mais il y a autre chose qui pulse plus fort que la peur. Une colère animale, une volonté de protéger qui me coupe le souffle. Je ne laisserai pas ces enfants naître dans cette maison. Je ne laisserai pas cet homme poser ses mains sur eux ou les appeler siens.
Paul. C’est le père. Un visage que mon esprit essaye de gommer depuis des semaines, des yeux verts qui m’avaient promis des choses qu’ils ne pouvaient pas tenir. Rencontré un mois avant le mariage forcé. Un ouvrier qui réparait la grange de mon oncle. L’histoire est banale et douloureuse comme une chanson triste. Il est parti quand les travaux ont fini, et il ne sait pas. Il ne sait rien. Peut-être qu’il ne saura jamais. Peut-être que je veux qu’il ne sache jamais. Cette pensée me traverse comme une lame et je la laisse faire, parce que la douleur me maintient lucide. Je n’ai pas le temps pour les larmes.
— Tu es prête ?
La voix de Tom est basse, presque un souffle contre la vitre entrouverte. Je tourne la tête et son visage apparaît dans la pénombre, éclairé par une lune paresseuse qui refuse de se cacher. Ses cheveux bruns sont en bataille et ses yeux portent cette gravité que je ne leur ai jamais vue quand on était enfants. On courait dans les champs lui et moi, on volait des pommes dans le verger du vieux Moreau. Aujourd’hui, on vole une vie. La mienne. Celle qui bat sous ma peau.
Je hoche la tête sans répondre. Les mots sont devenus dangereux. Ils claquent, ils résonnent, ils trahissent. Je prends le sac et j’enjambe le rebord de la fenêtre, mes pieds nus cherchant la terre froide du jardin. Tom me rattrape avant que je ne perde l’équilibre, ses mains solides sous mes coudes. Ce contact me fait du bien et me fait mal en même temps. Il est le seul être humain à savoir. Le seul à avoir écouté sans juger quand j’ai vomi les trois lignes du test devant lui, les joues brûlantes de honte et d’effroi.
— La voiture est garée après le chemin forestier, murmure-t-il en attrapant mon sac. On ne peut pas prendre la route principale. Ils ont mis des hommes pour surveiller. Ton futur mari n’est pas un imbécile, il se doute de quelque chose.
Futur mari. L’expression me donne envie de cracher par terre. Il n’y aura pas de mariage. Il n’y aura pas de lui. Demain matin, quand le soleil se lèvera, je serai ailleurs. Morte ou envolée, mais plus jamais sienne.
Nous marchons en silence, collés à la lisière des arbres. Chaque pas est une prière sans dieu, un pari absurde jeté dans le vide. Je tiens mon ventre à deux mains maintenant, comme si je pouvais envelopper ces deux embryons dans une bulle de silence. Ne faites pas de bruit, mes petits. Ne me rendez pas malade maintenant. Pas ce soir. Pas avant qu’on soit loin.
Je trébuche sur une racine. Tom se retourne aussitôt, son index sur les lèvres. Son visage est livide. Il a peur, lui aussi. Mais il est là. Pourquoi est-il là ? Pourquoi risque-t-il tout pour une fille abîmée qui porte les enfants d’un autre ? Je le lui ai demandé hier, dans un murmure. Il a haussé les épaules. On est du même sang, toi et moi, il a dit. Pas le sang des veines. L’autre. Celui qui compte.
La voiture est une vieille Peugeot bleue qui sent le chien mouillé et le tabac froid. Je m’effondre sur le siège passager. Le moteur tousse, refuse, puis démarre dans un grondement qui me semble aussi bruyant qu’un orage. Tom enclenche la première. Les arbres défilent lentement dans le faisceau des phares, et avec eux défile tout ce que je laisse derrière. Ma mère, qui n’a pas su dire non à mon oncle. Mon oncle, qui a vendu ma main pour quelques hectares et une poignée de billets. La maison de pierre où je suis née. L’odeur du pain chaud le matin. Tout ça s’éloigne par la vitre arrière, avalé par la nuit.
Je ne pleure pas. Je regarde la route devant. La France. C’est le seul mot que j’ai, un point sur une carte que Tom a entouré au crayon rouge. Là-bas, m’a-t-il dit, il y a des gens qui aident les filles comme toi. Des associations, des médecins. Ce sera dur, mais tu seras libre.
Libre. Le mot goûte le métal et l’inconnu. Je pose mon front contre la vitre froide. Le jour n’est pas encore là, mais une ligne pâle commence à griffer l’horizon. Dans mon ventre, un battement minuscule, multiplié par deux, que je ne sens pas encore mais que je sais présent. Je leur parle dans ma tête. On va y arriver. Je ne sais pas comment, je ne sais pas où ça finit, mais on va y arriver.
Tom tend une main et serre la mienne brièvement. Puis il remet les deux mains sur le volant, les yeux fixés sur la ligne blanche qui troue l’obscurité. Personne ne parle. Les mots viendront plus tard, avec la lumière.
Pour l’instant, il n’y a que cette fuite en avant, cette course contre le lever du soleil, et le bruit régulier du moteur qui sonne comme un serment.
Chapitre 27 — ÉpilogueAnnaSix mois plus tard.L'automne est revenu sur le Luberon, un automne doux et doré qui embrase les vignes et fait rougir les feuilles des cerisiers. L'air sent la terre humide, les champignons, le bois coupé. Les cigales se sont tues depuis longtemps, remplacées par le chant des mésanges et le bruissement du vent dans les branches.Notre maison est devenue un vrai foyer.Paul a terminé les travaux de rénovation le mois dernier. Il a restauré la façade en pierre blonde, changé les volets, aménagé une grande terrasse qui donne sur la vallée. Il a même construit une balançoire pour les enfants, suspendue à la branche maîtresse du vieux chêne qui ombrage le jardin. Une balançoire en bois brut, taillée de ses propres mains, avec des cordes solides et une planche assez large pour que deux enfants puissent s'y asseoir.Léo et Emma l'ont inaugurée il y a trois jours. Emma a ri aux éclats, ses couettes blondes volant au vent. Léo a fait semblant de trouver ça « trop b
Chapitre 26 — Passion Retrouvée AnnaLa nuit est tombée sur Bonnieux depuis longtemps quand nous montons enfin nous coucher.Les enfants dorment dans leur chambre, Léo avec sa montre connectée au poignet — il ne la quitte plus, même pour dormir —, Emma avec son carnet à dessin serré contre sa poitrine. Paul a passé la soirée à jouer aux échecs avec Léo, à regarder les dessins d'Emma, à me sourire par-dessus la table du dîner. Une soirée normale. Une soirée de famille. Une soirée comme je n'aurais jamais osé en rêver il y a encore quelques mois.Et maintenant, nous sommes seuls.La chambre est vaste, avec des poutres apparentes et une fenêtre ouverte sur la nuit étoilée. Le parfum des lavandes monte du jardin, entêtant, sucré, presque enivrant. Paul ferme la porte derrière lui, doucement, pour ne pas réveiller les enfants. Il se tourne vers moi, et je vois dans ses yeux cette lueur que je connais bien — cette lueur qui ne s'est jamais éteinte, même après huit ans de séparation, même a
Chapitre 25 — Quand la paix règne AnnaJe souris. Les enfants. Toujours les enfants. Capables de passer de la terreur à l'insouciance en une fraction de seconde. Capables de guérir plus vite que nous, les adultes, qui ruminons nos douleurs pendant des années.— Oui, je dis. On peut aller au parc.— Je peux emmener mon ballon ?— Tu peux.— Et Emma, elle peut emmener son carnet ?Emma hoche la tête avec enthousiasme.— Je veux dessiner les canards !Paul rit. Un rire léger, un rire soulagé, un rire que je ne lui avais jamais entendu.— Alors allons-y, dit-il. Parc Monceau. Canards. Ballon. Dessins. Goûter. On fait tout.— Glaces ? demande Emma.— Glaces aussi.— Même s'il fait froid ?— Même s'il fait froid.Les enfants courent chercher leurs affaires. Paul me prend la main. Il la serre fort, comme s'il avait peur que je m'envole.— Merci, murmure-t-il.— Pour quoi ?— Pour avoir choisi. Pour être restée. Pour nous avoir choisis, nous.Je me hisse sur la pointe des pieds et je l'embra
Chapitre 24 — Le Choix d'Anna AnnaLa lettre est arrivée un matin d'octobre, dans une enveloppe blanche sans adresse d'expéditeur.Je l'ai trouvée glissée sous la porte de la librairie, comme une souris morte, comme un secret honteux. Mon nom était écrit à la main, d'une écriture que je ne connaissais pas une écriture raide, anguleuse, qui semblait avoir été tracée par quelqu'un qui n'avait pas l'habitude d'écrire des lettres. Quelqu'un qui n'avait pas l'habitude de demander pardon.J'ai failli la jeter.J'ai failli la déchirer sans l'ouvrir, la réduire en confettis, la brûler dans l'évier de l'arrière-boutique. J'en avais le droit. Après tout ce qu'il nous avait fait subir, après sept ans de fuite et de peur, après l'enlèvement de mes enfants, après cette nuit sur le toit de Hampstead, j'avais le droit de ne pas lire. J'avais le droit d'effacer Damien Cross de ma vie pour toujours.Mais je l'ai ouverte.Je l'ai lue.Et maintenant, je suis assise sur le canapé du salon, dans notre ap
Chapitre 23 — L'Adieu DamienLa pluie redouble. Je ne bouge pas. Kane non plus.— J'ai cru que je voulais détruire Anna, dis-je. J'ai cru que je voulais lui prendre ses enfants pour la faire souffrir. Mais ce n'était pas ça. Ce n'était pas de la haine. C'était de l'envie. Je l'enviais, Kane. Je l'enviais d'avoir réussi à fuir. D'avoir reconstruit sa vie. D'avoir trouvé l'amour, la famille, la paix. Tout ce que je n'aurai jamais.— Il n'est pas trop tard.— Si. Il est trop tard. Je l'ai compris aujourd'hui, sur ce toit, quand elle m'a regardé. Tu sais ce qu'il y avait dans ses yeux ?— Non.— De la pitié. Elle avait pitié de moi. Anna Moreau, que j'ai traquée pendant sept ans, que j'ai menacée, que j'ai fait enlever, avait pitié de moi. C'est la pire des défaites, Kane. Pire que la mort. Pire que la ruine. La pitié de la femme qu'on aime.Je me tais. La pluie coule sur mon visage, se mêle aux larmes que je ne retiens plus. Damien Cross pleure. L'homme le plus craint de la City pleure
Chapitre 22( suite): La confession de Damien Je me tais. Le vent hurle autour de nous. La pluie commence à tomber, fine, glaciale. Les premières gouttes s'écrasent sur les ardoises, sur mes joues, sur mes mains.— Aujourd'hui, dis-je, j'ai vu Léo. Ce petit garçon de sept ans. Il s'est dressé devant moi, et il m'a dit : « Personne n'a le droit de faire peur à ma mère. » Il n'avait pas peur, Kane. Il me défiait. Comme elle m'a défié il y a sept ans. Avec le même courage. La même force. La même pureté.— Il n'est pas de vous.— Non. Il est de Paul Lefèvre. De cet architecte. De cet homme ordinaire. Et pourtant, il est plus fort que je ne l'ai jamais été. Parce qu'il sait pourquoi il se bat. Parce qu'il aime sa mère, et sa sœur, et son père, et qu'il est prêt à tout pour les protéger. Moi, je n'ai jamais su pourquoi je me battais. Le pouvoir pour le pouvoir. L'argent pour l'argent. La vengeance pour la vengeance. Tout cela est vide, Kane. Terriblement vide.La pluie redouble. Je ne bouge
Chapitre 6 — Le PiratageLéoLa nuit est tombée depuis longtemps sur notre petit appartement des Batignolles. J'entends le bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine et le tic-tac de l'horloge du salon. Des bruits que je connais par cœur, des bruits de toutes les nuits, des bruits qui devraient
Chapitre 5 — Une Vie CachéeAnnaLa clochette de la librairie tinte. Je lève les yeux de mon registre, un sourire déjà prêt, mais ce n'est que Madame Hansen qui vient chercher le dernier roman dont elle a parlé la semaine dernière. Je le lui avais mis de côté, glissé sous le comptoir avec un petit
Chapitre 4 — La Traque CommenceDamienLe bruit de la porte qui claque résonne encore dans le hall. Je reste figé devant l’autel vide, ma cravate soudain trop serrée autour de mon cou. Deux cents invités. Deux cents personnes qui murmurent, qui chuchotent, qui me regardent avec ce mélange de pitié
Chapitre 2 — Le Réveil du MonstreDamienLa lumière m'agresse. Un blanc sale, clinique, qui perce à travers mes paupières avant même que je les ouvre. J'entends d'abord le bip. Régulier. Obsédant. Ce bruit finit par se fondre dans le battement de mon propre cœur, comme si la machine et moi ne faisi







