LOGINAlors que je longe la galerie haute, j'entends des voix. Je me plaque contre le mur, dissimulée par une tenture, et je retiens mon souffle. Mon cœur s'arrête un instant, puis repart plus vite.— Tu as été trop loin aujourd'hui, Kael. La dame n'est pas un jouet.C'est Cassian. Sa voix est un grondement à peine contenu, une colère qui cherche une fissure pour exploser. Je l'imagine, les poings serrés, les mâchoires crispées, luttant contre l'envie de frapper son frère.— Un jouet ? Non, elle n'est pas un jouet. Elle est une femme. Une femme que tu gardes prisonnière, que tu effraies, que tu humilies. Je me demande ce qu'elle voit en toi, mon frère.Le rire de Kael est un éclat de verre dans la nuit, mais il y a dans sa voix une dureté que je ne lui ai pas encore entendue.— Elle ne voit rien en moi. Elle me hait.— Et tu préfères cela à l'indifférence ?Un silence. Le plus lourd de tous. Un silence chargé de dix ans de rancœur, de toutes les choses non dites entre deux frères que tout s
AelysLe prince Kael est une tempête qui traverse le palais sans jamais s'arrêter. Trois jours ont passé depuis son retour, et déjà il a conquis la cour entière. Les dames rougissent quand il passe, les seigneurs s'inclinent plus bas qu'ils ne le font pour Cassian, les servantes trouvent des prétextes pour traîner dans les couloirs qu'il emprunte. Il est partout à la fois, sa présence lumineuse dissipe les ombres que son frère a patiemment tissées. L'air lui-même semble plus léger quand il entre dans une pièce, comme si le soleil s'était invité dans cette forteresse de pierre et de ténèbres.Moi, je suis une spectatrice privilégiée de ce charme opéré. Je ne suis plus confinée à mes appartements , les gardes me laissent errer librement depuis que Cassian a ordonné qu'on me laisse tranquille et j'observe Kael depuis l'ombre des colonnades, depuis les recoins où je peux me faire oublier. Je le regarde charmer, conquérir, désarmer. Il a un don pour cela, un don que son frère n'a jamais po
L’après-midi, je suis convoquée dans la grande salle avec le reste de la cour. On m’a attribué une place précise , non plus à l’écart comme un trophée gênant, mais sur une estrade latérale, parmi les dignitaires de second rang. Une promotion ambiguë qui me permet de tout voir sans être vue. Cassian trône au centre, évidemment, silhouette noire et or sur le basalte, visage illisible sous sa couronne. Il n’a pas croisé mon regard une seule fois.Les trompettes sonnent. Les portes s’ouvrent.Et le prince Kael entre.Je le vois avant qu’il ne voie quiconque. Je vois la démarche, d’abord , une foulée souple, presque dansante, qui contraste avec la raideur martiale des soldats de Cassian. Je vois la silhouette, grande et élancée, vêtue de bleu profond et non de noir, brodée d’argent et non d’or. Je vois les cheveux, châtain clair semé de fils plus pâles, coupés à la nuque mais assez longs pour onduler légèrement. Et quand il s’arrête au milieu de la sa
Il s’écarte légèrement, juste assez pour que je voie son visage. La colère est toujours là, mais elle s’est mêlée à autre chose. Quelque chose de plus brut, de plus désespéré. Il me regarde comme on regarde une porte qu’on voudrait ouvrir et refermer en même temps.— Parce que tu es la seule, dit-il.Et il m’embrasse.Ce n’est pas un baiser tendre. Ce n’est pas un baiser d’amour. C’est un baiser brutal, désespéré, un baiser d’homme qui a oublié depuis longtemps ce que signifie la douceur. Ses lèvres écrasent les miennes avec une violence qui me coupe le souffle, sa main s’enfouit dans mes cheveux et tire ma tête en arrière, sa bouche cherche la mienne comme on cherche une bouée dans la tempête. C’est un baiser qui a le goût du sel — des larmes, les siennes ou les miennes, je ne sais pas. C’est un baiser qui demande, qui supplie, qui exige tout à la fois.Et je le repousse.Mes mains s’arc-boutent contre son torse, mes bras se te
Elle est restée figée dans un passé lointain. Un petit lit à baldaquin aux rideaux décolorés par le soleil qui ne pénètre plus. Des étagères couvertes de soldats de plomb rangés en ordre de bataille, leurs uniformes rongés par la rouille. Un cheval à bascule dont la peinture s’écaille, la crinière de crin dévorée par les mites. Des livres ouverts sur un pupitre, des pages jaunies où l’on distingue encore les lettres maladroites d’une écriture enfantine.Je m’avance dans un état second, portée par une émotion que je ne sais pas nommer. Mes doigts frôlent les jouets, les livres, un petit manteau de velours bleu accroché au mur — si petit qu’il a dû appartenir à un enfant de quatre ou cinq ans. L’étoffe est élimée aux coudes, tachée d’encre à l’ourlet.Cette chambre a été aimée, puis abandonnée. Elle n’a pas été vidée, nettoyée, transformée en pièce anonyme comme l’aurait fait un propriétaire pragmatique. Elle a été scellée comme un tombeau, conservée comme
Il revient vers moi, s’arrête à ma hauteur. Sa main se lève, et je me raidis, prête au pire. Mais ses doigts effleurent ma joue avec une douceur qui contredit toute la violence de cette journée. Sa paume est chaude, calleuse, étonnamment tendre contre ma peau. Il caresse ma pommette du pouce, lentement, comme on caresse le pelage d’un animal qu’on s’apprête à abattre.— Toi aussi, tu me trahiras un jour, murmure-t-il. C’est dans ta nature. C’est dans la nature de tous ceux qui croisent mon chemin. Mais pas encore. Pas tout de suite.Ses doigts glissent le long de ma mâchoire, s’arrêtent sous mon menton, relèvent légèrement mon visage.— Tu m’as appelé monstre. Tu as raison. Mais les monstres aussi peuvent être blessés. Les monstres aussi ont des failles. Simplement, ils les cachent mieux que les autres.Il retire sa main. La chaleur de son contact persiste sur ma peau comme une brûlure légère. Il se détourne, fait un signe aux gardes.







