MasukJe pense à son visage quand elle souriait, ce sourire qui éclairait toute la pièce, ce sourire qui me disait que tout allait bien, que j'étais aimé, que j'étais en sécurité, ce sourire qui n'existe plus que dans mes souvenirs, dans ces fragments de vie d'avant que j'ai laissés derrière moi comme des cailloux sur un chemin que je ne retrouverai jamais, à ses mains quand elle cuisinait, ces mains qui pétrissaient la pâte, qui coupaient les légumes, qui essuyaient mon front quand j'avais de la fièvre, ces mains qui ne m'ont jamais fait de mal, qui n'ont jamais tenu de corde, qui n'ont jamais attaché personne, à sa voix quand elle me chantait des chansons le soir avant de m'endormir, une voix douce, un peu fausse parfois mais tellement rassurante, tellement maternelle, tellement vraie, à ses bras autour de moi quand j'avais peur, ces bras qui me protégeaient du monde, qui me disaient que rien ne pouvait m'arriver tant qu'elle serait là. Mais elle n'est plu
GabrielJe ne sais pas combien de temps je reste allongé sur ce lit, le visage enfoui dans l'oreiller qui porte encore l'odeur de Sébastien — cette odeur de tabac froid, de whisky et de sueur, cette odeur que j'apprendrais à détester pour toujours, le sperme de Sébastien qui sèche entre mes cuisses dans une traînée collante et glacée qui tire sur ma peau à chaque micro-mouvement de mes jambes, chaque tentative de bouger me rappelant ce qui vient de se passer, ce que j'ai accepté, ce que je suis devenu, la honte qui s'infiltre dans mes pores comme un poison lent, inexorable, définitif.Les minutes s'étirent, les heures peut-être, le temps perd toute signification dans cette pièce où les rideaux sont toujours tirés pour bloquer la lumière du jour, où l'ampoule nue brûle jour et nuit comme un œil jaune et impitoyable qui ne cligne jamais, qui voit tout, qui ne pardonne rien, ce temps qui s'écoule comme du miel épais, visqueux, immobile, chaque seconde pesant
GabrielLes jours passent.Les nuits passent.Les semaines, peut-être.Je ne dors plus.Je ne mange plus.Je ne vis plus.Je survie.Mon corps est couvert de marques.Les dents d'Hélène — des demi-cercles violacés sur mes épaules, sur ma poitrine, sur mes cuisses.Les griffes d'Aurore — des sillons rouges, longs, profonds, qui mettent des jours à cicatriser, qui s'infectent parfois, qu'il faut désinfecter à l'alcool, ce qui brûle, ce qui fait mal, ce qui est bon.Les sangles de Camille — des marques en travers sur mes poignets, mes chevilles, mon cou, là où le collier a frotté.Les bleus, les rouges, les cicatrices qui s'ouvrent, se referment, s'ouvrent encore.Mon esprit est vide.Plus de pensées.Plus d'émotions.Plus de désirs.Plus de peurs.Juste une attente.Une attente de la prochaine nuit.
GabrielQuelques jours passent.Je ne sais plus combien. Les jours se ressemblent tous, dans cette maison. Le matin, je me réveille dans ma chambre, seul. Le lit est froid, les draps sont sales. Je me lève. Je me douche. Je m'habille. Je descends. Je bois un café. J'attends.L'après-midi, Camille m'appelle. Ou Hélène. Ou personne. Parfois je reste seul, des heures, à regarder par la fenêtre. Le jardin. Les rosiers. La piscine. L'eau verte, pas bleue — personne ne l'entretient plus.Le soir, Sébastien me convoque dans son bureau. Il me fait lècher ses chaussures. Parfois plus. Parfois il me pénètre. Parfois il me fait juste regarder des vidéos — les miennes — en se masturbant.La nuit, Hélène m'appelle. Ou Camille. Ou les deux. Parfois les trois. Leurs corps, leurs mains, leurs bouches, leurs sexes. Je ne sais plus qui est qui. Elles se ressemblent toutes, la nuit, dans le noir. Des odeurs différentes, des goûts différents, mais
GabrielCamille vient me chercher le lendemain après-midi.Je suis dans le jardin, assis sur un banc, à regarder les rosiers. Ceux qu'Hélène m'a appris à tailler. Les fleurs sont fanées, maintenant. Les pétales tombent un à un, jonchent la terre d'un tapis rouge et brun. Les épines sont toujours là, pointues, menaçantes. J'ai une cicatrice sur l'avant-bras — une épine, un jour où j'ai taillé trop vite, trop près.— Viens, dit Camille.Sa voix est calme. Pas d'ordre. Pas d'invitation. Un constat.Je la suis.Sa chambre est dans la pénombre. Les rideaux sont tirés — des rideaux épais, en velours bordeaux, qui ne laissent passer aucun rayon de lumière. Une seule bougie allumée, posée sur la table de nuit. Une bougie rouge, épaisse, qui brûle d'une flamme basse et large. L'odeur de la cire se mêle à celle de l'encens — de l'encens d'église, de la myrrhe, un parfum lourd, solennel, funèbre presque. La flamme vacille, projett
GabrielLa nuit suivante, Hélène vient me chercher.Je suis dans ma chambre, allongé sur le lit, à regarder la fissure au plafond. La fissure s'est agrandie depuis mon arrivée. Les bords se sont élargis, de petites craquelures rayonnent autour, comme les ramifications d'un éclair figé dans le plâtre. Je me demande si elle finira par s'effondrer un jour. Peut-être que oui. Peut-être que la maison s'effondrera sur nous tous, et que ce sera bien fait.La porte s'ouvre sans qu'on frappe.Hélène est habillée — une robe noire, simple, élégante, en crêpe de Chine, qui lui arrive aux genoux. Le tissu est fluide, il épouse ses formes sans les mouler. Pas de collants — ses jambes sont nues, ses pieds sont nus aussi. Pas de lingerie en dessous, je le sais. Elle ne porte jamais de lingerie quand elle vient me voir. Elle aime sentir le tissu de sa robe frotter directement sur sa peau. Elle me l'a dit une fois, il y a des siècles, dans un autre monde.
IsadoraLe lendemain, le soleil brille sur la ville comme si la nuit précédente n'avait été qu'un rêve. Le vent est tombé, les nuages se sont dispersés, et un ciel d'un bleu limpide s'étend au-dessus des toits. C'est une journée magnifique, une journée d'automne comme on en voit rarement, chaude et
IsadoraJe n'arrive pas à dormir. Le lit est trop grand, trop moelleux, trop étranger. Les draps sentent la lavande et l'amidon, le matelas s'enfonce sous mon poids comme un ventre mou, et les rideaux de velours grenat frémissent à chaque courant d'air comme des spectres. Chaque fois que je ferme l
IsadoraÀ vingt heures précises, je descends l'escalier, vêtue de ma plus belle robe , une robe en velours bleu nuit que ma mère m'a offerte pour mes dix-huit ans, trop élégante pour la campagne, trop modeste pour la ville. Mes cheveux sont relevés en un chignon lâche, mes joues sont légèrement pou
IsadoraLe train s'arrête dans un grincement de freins et un sifflement de vapeur qui déchire le silence de cette fin d'après-midi d'octobre. Je colle mon front à la vitre froide, et je regarde la ville qui s'étend devant moi, accrochée aux flancs d'une colline qui descend vers la mer. Une ville po







