Se connecterEt à ce moment-là, à ce moment précis où je me rassieds, où je pose les mains sur mes cuisses, où je penche la tête en avant, il monte.Le hurlement.Celui que je retenais depuis le hangar.Celui qui grandissait dans mes tripes depuis que j'ai vu ce petit sourire d'Althéa juste avant que Reik ne bouge son demi-pas.Celui qui a poussé pendant toute l'ambulance, pendant tout le couloir, pendant toute la salle d'attente, celui qui cherchait sa sortie et qui vient de la trouver.Il monte du ventre.Il traverse la poitrine.Il gonfle la gorge.Et il sort.Il sort de ma bouche comme n'est jamais sorti aucun son de ma vie, un son qui n'a rien d'humain, un son qui n'a rien du chef Kervan, un son qui vient de plus loin que moi, de plus vieux que moi, un son d'animal blessé, un son de loup, un son de bête qui a compris qu'elle n'était pas morte mais qui aurait presque préféré l'être, un son qui remplit tout
ArisOn me fait asseoir.Quelqu'un m'a relevé , Kaïs peut-être, ou un infirmier, je ne sais pas et on m'a conduit jusqu'à une chaise en plastique orange dans la salle d'attente, une de ces chaises hideuses qu'on trouve dans tous les hôpitaux du monde et qui n'ont pas été conçues pour ce genre de moment, elles ont été conçues pour attendre les résultats d'une prise de sang, pour patienter en lisant un vieux magazine, elles n'ont pas été conçues pour recevoir un homme qui vient de laisser passer la femme qu'il aime derrière une porte battante d'où il ne sait pas si elle ressortira vivante. Je m'assieds parce qu'on me le dit. Je m'assieds parce que je n'ai plus la force de résister à rien. Je m'assieds parce que si je restais debout, je crois que je casserais quelque chose, je crois que je frapperais un mur, je crois que je saisirais une chaise et que je la lancerais dans une vitre juste pour entendre un bruit assez violent pour remplir le vide qu'il y a dan
Guillia Ce n'est pas des larmes. C'est autre chose. C'est quelque chose qui se dérègle à l'intérieur, quelque chose qui commence à lâcher, quelque chose qui ressemble à ma propre chute vers l'intérieur, et je m'accroche à la paroi de l'ambulance des deux mains parce que je sens que si je ne m'accroche pas je vais tomber vraiment, je vais tomber sur elle, je vais tomber avec elle.— Choc.Troisième sursaut.Un bip.Un bip lent, isolé.Puis un autre.Puis un rythme.Faible. Fragile. Cassé. Mais un rythme.— Reprise.La femme brune lâche un souffle. Elle ne dit rien. Elle recommence à appuyer sur la plaie. Elle continue son travail, et je sais que dans sa tête elle sait que ce rythme est un rythme provisoire, un rythme qui ne durera peut-être pas jusqu'à l'hôpital, mais elle continue, et Kaïs à côté de moi respire aussi comme s'il venait de recevoir la permission de respirer, et je me penche à no
ArisElle est légère.C'est ce que je pense et je hais cette pensée, je la hais parce qu'elle est petite et parce qu'elle est vraie et parce qu'elle est absurde à cet instant précis, mais c'est ce que je pense, elle est légère dans mes bras, ce corps que je connais par cœur, ce corps que j'ai porté dans mon sommeil, ce corps qui a dormi contre moi tant de nuits, il ne pèse presque rien, comme si le sang qui s'échappe emportait avec lui tout le poids d'Althéa, comme si elle se vidait de ce qui la faisait exister, comme si à chaque seconde qui passe je tenais un peu moins d'elle.Les urgentistes sont trois. Deux hommes, une femme. La femme est celle qui donne les ordres. Elle est petite, brune, elle a des mains rapides. Elle a posé le masque sur le visage d'Althéa dans le hangar, elle a piqué un cathéter dans son bras avec une précision que j'aurais admirée dans un autre contexte, elle a crié des chiffres à ses collègues, tension, pouls, saturation
Guillia Front contre front. Comme cette nuit dans la chambre. Comme sur le balcon. Comme les fois où on n'avait plus besoin de parler.— Reste. Reste. Reste.Il le murmure comme une prière. Il le murmure en rythme, comme un mantra, comme s'il pouvait par la seule force de sa répétition me faire rester.J'ai froid.C'est la première chose désagréable que je ressens vraiment depuis le choc. Un froid qui commence par les pieds, qui remonte, qui envahit mes jambes, qui approche de mon ventre. Je sais ce que c'est. Mon corps le sait. C'est le sang qui s'en va, c'est la chaleur qui suit le sang, c'est le processus, c'est ce que fait un corps qui perd trop et qui commence à se replier sur ses organes essentiels pour tenir encore un peu.— Aris.— Oui. Oui, je suis là.— L'étoile.Il ne comprend pas d'abord. Il me regarde sans comprendre, et puis je vois dans ses yeux le souvenir revenir, l'étoile qu'il m'a mo
AlthéaIl y a quelque chose de tiède qui monte dans ma bouche et je comprends que c'est du sang, mon sang, mais je ne panique pas, je devrais paniquer, je sais que je devrais, mais tout ce que je ressens à cet instant est une immense fatigue et une immense paix mélangées ensemble d'une manière que je ne pensais pas possible, comme si mon corps venait de recevoir la permission de ne plus rien faire, plus rien du tout, plus jamais rien, et que cette permission-là, après tous ces mois où mon corps avait tenu à bout de bras des choses trop lourdes pour lui, était un cadeau, une libération, un merci.Aris m'a rattrapée. Il est à genoux sur le béton, il me tient contre lui, ma tête dans le creux de son bras, et je vois son visage penché sur le mien, très près, si près que je vois chaque cil séparément, si près que je vois chaque petite ligne de vieillissement autour de ses yeux, et ces yeux , ces yeux ne sont plus les yeux d'Aris Kervan, chef du clan Kervan, ces yeux son







