LOGINÀ Port-Margot, Élise Morel aimait Gabriel Mercier depuis toujours. Quand le père de Gabriel arrangea leur mariage, elle accepta avec espoir, malgré le refus évident de Gabriel. Pendant deux ans, elle lui consacra sa vie, renonçant à ses propres rêves, jusqu'à ce qu'un soir, il lui lance froidement : « Je veux divorcer, sors de ma vie. » Des années plus tard, Élise est devenue une chirurgienne cardiaque renommée à Lyon. Un jour, Gabriel réapparaît dans son bureau, le regard chargé de regrets et de désir. « Docteur Morel, mon cœur est brisé, et vous seule pouvez le réparer. » Élise sourit avec ironie et répond : « Monsieur Mercier, je suis médecin. Je ne suis pas Dieu. »
View MoreCHAPITRE 1 : LA FILLE DE LA PLAGE
Élise
Le sable est encore chaud sous mes pieds, même à cette heure où le soleil commence à peine à décliner sur l'horizon. J'aime cette sensation, cette chaleur qui remonte le long de mes chevilles et qui m'ancre dans le présent. La plage de Port-Margot est déserte à cette heure-ci, ou presque. Les familles sont rentrées, les serviettes pliées, les glacières vidées. Il ne reste que le bruit des vagues, ce ressac lancinant qui ressemble à une respiration, et les cris lointains des mouettes qui tournoient au-dessus des falaises.
Je serre le pendentif autour de mon cou. Un coquillage poli par la mer, que ma mère m'a offert juste avant de mourir. Je devais avoir six ans. Je me souviens à peine de son visage, mais je me souviens de ses mains, de la douceur de ses doigts quand elle a attaché le cordon derrière ma nuque.
— Garde-le toujours, ma chérie. Il te portera bonheur.
C'est idiot, je sais. Je ne crois plus aux porte-bonheur depuis longtemps. Mais je le porte quand même, chaque jour, comme une relique, comme un fragment de celle qui n'est plus là. Parfois, je lui parle. Pas à voix haute, évidemment. Je lui parle dans ma tête, comme si elle pouvait m'entendre de là-haut. Je lui raconte ma journée, mes peurs, mes espoirs. Aujourd'hui, je n'ai rien à lui raconter. Juste le vide d'une journée d'été qui s'achève, la solitude d'une adolescente de seize ans qui n'a pas encore trouvé sa place dans le monde.
Je marche le long de l'eau, là où la vague vient mourir doucement, caressant mes orteils avant de se retirer. L'écume dessine des arabesques éphémères sur le sable mouillé. Je pourrais rester ici des heures, à écouter la mer, à regarder le ciel qui s'embrase. C'est mon refuge, cet endroit. Le seul lieu où je me sens vraiment moi-même, loin des regards, loin des jugements, loin des silences pesants de ma tante qui m'a recueillie sans vraiment le vouloir.
Je ne lui en veux pas, à ma tante. Elle fait ce qu'elle peut. Elle n'avait pas prévu d'élever la fille de sa sœur décédée. Elle n'avait pas prévu de devoir assister aux réunions parents-profs, de préparer les dîners pour deux, de supporter mes silences d'adolescente mal dans sa peau. Elle le fait quand même, par devoir plus que par amour, je crois. Mais je ne lui en veux pas. L'amour, le vrai, celui qui vous prend aux tripes et qui vous fait tout sacrifier, je ne sais pas vraiment ce que c'est. Je l'ai perdu trop tôt pour m'en souvenir.
Le vent se lève soudain, faisant voler mes cheveux autour de mon visage. Je relève la tête, et c'est là que je le vois.
Un voilier.
Il file sur l'eau à une vitesse qui n'a rien de normal. Les voiles sont gonflées à craquer, le bateau gîte dangereusement sur le côté. Il n'y a personne à la barre. Non, attendez. Il y a quelqu'un. Une silhouette, affalée contre le mât. Un homme, je crois. Il ne bouge pas. Le voilier fonce droit vers la plage, poussé par une rafale soudaine, et je comprends en une fraction de seconde que quelque chose ne va pas. Quelque chose ne va vraiment pas.
Je me mets à courir.
Je ne réfléchis pas. Mes pieds s'enfoncent dans le sable, mon cœur bat à tout rompre, le pendentif rebondit contre ma poitrine. Je cours comme je n'ai jamais couru de ma vie, les yeux rivés sur ce bateau qui approche dangereusement du rivage. La mer est agitée maintenant, les vagues plus hautes, plus brutales. Le voilier tangue, menace de chavirer à chaque instant. Et puis, c'est l'inévitable.
Une vague plus forte que les autres percute la coque. Le bateau se couche sur le flanc dans un craquement sinistre. La silhouette est projetée à l'eau. Je la vois disparaître sous l'écume, refaire surface quelques mètres plus loin, puis couler à nouveau.
Je plonge.
L'eau est glacée, malgré l'été. Le choc me coupe le souffle, mais je n'hésite pas. Je nage de toutes mes forces, droit devant moi, vers l'endroit où j'ai vu la tête émerger. Les vagues me giflent, me repoussent, mais je m'obstine. Je ne peux pas le laisser se noyer. Je ne peux pas. Pas sous mes yeux. Pas sans rien faire.
Mes bras me font mal. Mes poumons brûlent. Mais je continue, encore, encore, jusqu'à ce que ma main rencontre quelque chose. Un tissu. Une chemise. Je l'agrippe, je tire de toutes mes forces. Le corps remonte à la surface, inerte, lourd, trop lourd. Je le retourne, je passe un bras sous ses aisselles, je commence à nager vers la plage en le traînant derrière moi. Chaque mètre est une torture. Chaque vague menace de nous engloutir. Mais je ne lâche pas. Je ne lâcherai pas.
Quand mes pieds touchent enfin le fond, je manque de m'effondrer. Mes jambes tremblent, mes bras sont en feu. Mais je parviens à le hisser sur le sable, à l'allonger sur le dos. Et c'est là que je le vois vraiment pour la première fois.
Il est jeune. Peut-être dix-neuf ou vingt ans. Les cheveux bruns, collés par l'eau salée sur son front. Un visage aux traits fins, presque aristocratiques, avec une mâchoire carrée et des lèvres bien dessinées. Ses yeux sont fermés. Il ne respire plus.
La panique me submerge. Je me souviens des cours de secourisme au lycée, des gestes appris sur un mannequin en plastique, sans vraiment y croire. Je n'ai jamais pensé que je devrais un jour les utiliser pour de vrai. Je bascule sa tête en arrière, je pince son nez, je pose ma bouche sur la sienne.
Le premier souffle ne donne rien. Le deuxième non plus. Mes larmes commencent à couler, se mêlant à l'eau de mer sur mes joues. Je continue. Encore. Encore. J'appuie sur sa poitrine, je souffle, j'appuie, je souffle. Mes mains tremblent. Mon cœur hurle dans ma poitrine.
— S'il te plaît, je murmure. S'il te plaît, ne meurs pas. Ne meurs pas devant moi.
Et soudain, il tousse.
Un spasme violent le secoue tout entier. De l'eau s'échappe de ses lèvres, il hoquète, il crache, il respire. Il respire. Je tombe assise sur le sable, les jambes coupées, le souffle court. Il est vivant. Il est vivant.
Ses paupières frémissent. Elles s'entrouvrent, lentement, avec difficulté. Et je découvre ses yeux.
Ils sont gris-vert. Comme la mer quand le ciel est couvert. Comme la mousse sur les rochers après la pluie. Un mélange de nuances changeantes, insaisissables. Ils me fixent, encore flous, encore perdus, mais déjà intenses. Déjà brûlants.
— Un ange…
Le mot n'est qu'un murmure à peine audible. Sa voix est rauque, brisée par l'eau salée. Mais je l'entends. Et quelque chose en moi se fige.
Il referme les yeux, sombrant à nouveau dans l'inconscience. Au loin, j'entends les sirènes. Quelqu'un a dû appeler les secours. Ils arrivent.
Je devrais rester. Je devrais attendre, expliquer ce qui s'est passé. Mais je ne peux pas. Quelque chose me pousse à fuir, une terreur soudaine, irrationnelle. Peut-être la peur des questions, des regards, de l'attention. Peut-être la peur de ce que j'ai ressenti quand ses yeux se sont posés sur moi.
Je me lève, tremblante. Mes vêtements sont trempés, collés à ma peau. Mes cheveux dégoulinent. Mon pendentif… Je porte la main à mon cou. Le cordon est cassé. Le coquillage a disparu. Il a dû se briser quand j'étais dans l'eau.
Je le cherche des yeux, affolée, mais je ne le vois nulle part. Les sirènes se rapprochent. Dans quelques secondes, la plage sera envahie de secouristes, de curieux. Je dois partir.
Je jette un dernier regard à l'homme allongé sur le sable. Sa main droite est fermée en un poing serré, comme s'il tenait quelque chose. Mais je n'ai pas le temps de vérifier. Je tourne les talons et je m'enfuis, le cœur en miettes, les poumons en feu, laissant derrière moi un inconnu aux yeux gris-vert et le dernier souvenir de ma mère.
CHAPITRE 5 : LA PROMESSE DU PHAREÉliseGabriel m'a donné rendez-vous au vieux phare.C'est un endroit que je connais bien, un lieu chargé de souvenirs et de légendes. Le phare est abandonné depuis des années, dressé sur la falaise comme une sentinelle oubliée, témoin silencieux des tempêtes et des naufrages. Quand j'étais petite, ma mère m'y emmenait parfois. Elle me racontait des histoires de marins perdus en mer, de navires guidés par la lumière, d'amours impossibles scellés au sommet de la tour. Je l'écoutais, fascinée, sans savoir que ces histoires deviendraient un jour les miennes.J'arrive au pied du phare alors que le soleil commence à descendre. Gabriel est déjà là, adossé au mur de pierre, les bras croisés, les yeux perdus dans l'horizon. Il tourne la tête en entendant mes pas, et son visage s'illumine d'un sourire qui me fait chavirer le cœur. Je ne m'habituerai jamais à ce sourire, à cette façon qu'il a de me regarder comme si j'étais la chose la plus précieuse du monde.—
CHAPITRE 4 : LE BAISER SOUS LES ÉTOILESGabrielJe suis en avance.C'est ridicule. Je ne suis jamais en avance nulle part. Mon père dit que c'est un défaut, que l'exactitude est la politesse des rois, que la ponctualité est une marque de respect. Mais mon père dit tellement de choses. Trop de choses. Des mots qui ne signifient rien, des principes vides qui ne servent qu'à justifier son pouvoir et son mépris des autres.Ce soir, je m'en fiche. Ce soir, je suis assis sur le sable depuis une heure déjà, à regarder le soleil descendre vers l'horizon, à attendre qu'elle apparaisse au détour des dunes.Élise.J'aime prononcer son prénom. Il est doux, mélodieux. Il évoque la mer, le vent, les embruns. Il est à son image : discret mais puissant, fragile mais indomptable. Depuis hier soir, je ne pense qu'à elle. À ses yeux sombres, à sa voix timide, à la manière dont ses doigts se sont glissés dans les miens comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.Je ne sais pas ce qui m'arrive.
CHAPITRE 3 : LES YEUX QUI NE S'OUBLIENT PASÉliseLe lycée est une cage.Je suis assise près de la fenêtre, le regard perdu dans le vague, tandis que le professeur de français dissèque un poème de Baudelaire avec une voix monocorde qui donne envie de dormir. Les mots glissent sur moi sans m'atteindre. « Les Fleurs du Mal », l'ennui, le spleen, l'idéal. Je devrais être attentive. Je devrais prendre des notes, écouter, participer. Mais je n'y arrive pas. Mon esprit est ailleurs, prisonnier d'une image qui ne me quitte plus depuis trois jours.Les yeux gris-vert de l'homme sur la plage.Ils sont là, gravés derrière mes paupières, imprimés dans ma mémoire comme une photographie indélébile. Chaque fois que je ferme les yeux, je les vois. Ce mélange de nuances changeantes, cette intensité brûlante qui m'a transpercée quand il a murmuré ce mot : « Un ange. » Personne ne m'a jamais regardée comme ça. Personne ne m'a jamais donné l'impression d'être autre chose qu'une adolescente ordinaire, tr
CHAPITRE 2 : LE PENDAILLON BRISÉGabrielLa première chose que je vois en ouvrant les yeux, c'est le plafond blanc de l'hôpital.Un plafond fade, anonyme, strié de néons qui bourdonnent sourdement. L'odeur de l'antiseptique me prend à la gorge. J'essaie de bouger, mais mon corps est lourd, engourdi, comme si on m'avait rempli de plomb. Ma tête me fait mal. Un élancement sourd derrière les tempes, qui pulse au rythme de mon cœur.Je tourne la tête, lentement, avec précaution. La chambre est vide, à l'exception d'une silhouette assise près de la fenêtre, droite, rigide, parfaitement immobile.Mon père.Armand Mercier en personne, vêtu d'un costume sombre qui doit coûter plus cher que ce que la plupart des gens gagnent en un mois. Il ne regarde pas dans ma direction. Il fixe la fenêtre, ou plutôt ce qu'il y a au-delà, les toits de la ville, le ciel gris, comme si le spectacle de son fils alité ne méritait pas son attention.— Père.Ma voix est rauque, étranglée. L'eau de mer, sans doute.












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