LOGINLe bip des machines emplit le silence qui suivit. Régulier. Monotone. Presque apaisant. Lyra regardait cette femme, cette inconnue élégante qui lui parlait de serments et de promesses et de sa mère, et elle ne savait pas quoi ressentir. De la colère. De la méfiance. De la tristesse. Et autre chose, quelque chose de plus trouble, de plus confus, qui répondait presque à de l'espoir.
Elle s'en voulait immédiatement. L'espoir n'avait plus sa place ici. L'espoir était un luxe qu'elle ne pouvait plus se permettre.
— Partez, murmura-t-elle en se détournant. S'il vous plaît. Laissez-moi seule.
Serena hocha la tête. Elle ne discute pas. Elle ne force pas. Elle pose simplement une carte de visite sur la table de chevet, près de la carafe d'eau tiède et du verre en plastique.
— Je serai dans la salle d'attente, dit-elle. Aussi longtemps qu'il faudra. Prends tout le temps dont tu as besoin.
Elle se dirigea vers la porte, ses talons claquant doucement sur le linoléum. Avant de sortir, elle se revient une dernière fois.
— Lyra ?
La jeune fille ne répondit pas, mais elle ne put s'empêcher de tourner les yeux vers elle.
— L'accident, dit Serena. Ce n'était pas un hasard.
Et elle sortit, laissant derrière elle un silence plus lourd que tous les cris.
***
Les jours qui suivaient n'avaient pas de nom. Pas de forme. Pas de frontières.
Lyra flottait dans un brouillard épais, cotonneux, qui diluait le temps et les sensations. Le matin apparaît au soir, le soir apparaît à la nuit, la nuit apparaît à rien du tout. Elle dormait beaucoup, ou peut-être pas – elle n'aurait pas su dire. Elle fermait les yeux et le monde disparaissait, puis elle les rouvrait et le monde était toujours là, blanc et stérile et indifférent, et elle regrettait de les avoir rouverts.
Elle ne parlait plus.
Pas parce qu'elle ne pouvait pas. Sa voix était revenue, ou du moins ce qu'il en restait – un filet rauque, abîmé, qui grattait dans sa gorge comme du papier de verre. Elle aurait pu parler si elle l'avait voulu. Elle ne le voulait pas. Les mots lui semblaient vides, inutiles, dérisoires. À quoi bon parler ? À quoi bon dire quoi que ce soit ? Les mots ne ramèneraient pas ses parents. Les mots ne répareraient pas la voiture, n'effaceraient pas la pluie, n'éteindraient pas le phare aveuglant qui continuait de brûler derrière ses paupières chaque fois qu'elle fermait les yeux.
Alors elle se taisait.
Elle refusait de répondre aux infirmières qui lui demandaient si elle avait mal, si elle avait faim, si elle voulait qu'on remonte son oreiller. Elle refusait de répondre au docteur Harlan quand il lui expliquait l'évolution de ses blessures, le temps que prendrait sa guérison, les démarches administratives qu'il faudrait entreprendre. Elle refusait de répondre à la psychologue qu'on lui avait envoyé, une femme douce aux lunettes épaisses qui s'asseyait près de son lit et lui parlait du deuil, des étapes, du processus, comme si la douleur était un escalier qu'on pouvait descendre marche après marche.
Elle les regardait. C'était tout. Elle les regardait avec ses grands yeux noisette qui ne cillaient pas, qui ne pleuraient plus, qui ne semblaient même plus tout à fait vivants. Et au bout d'un moment, ils partaient. Ils partaient tous. Ils avaient autre chose à faire, d'autres patients à soigner, d'autres malheurs à gérer.
Tous, sauf une.
Serena Moreau ne partait pas.
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Kael ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, immobile, les yeux brillants d’une lueur qu’elle n’y avait jamais vue. Quelque chose passait entre eux, quelque chose d’indicible, de puissant, de profond. Un lien qui ne devait rien aux mots, rien aux gestes, rien aux serments. Un lien qui existait depuis le début, depuis le parking de l’hôpital, depuis le premier regard échangé à travers le rétroviseur de la voiture.— Très bien, dit-il enfin. Je t’apprendrai.Il se leva, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta sur le seuil.— Mais ne t’imagine pas que ce sera facile. Ne t’imagine pas que je serai doux. À partir de demain, tu ne seras plus une humaine protégée. Tu seras une recrue. Une guerrière en devenir. Et je te traiterai comme telle. Sans privilège. Sans égard. Sans pitié.— C’est exactement ce que je veux.Il hocha la tête, le visage toujours grave, mais au coin de ses lèvres, un sourire imperceptible se dessina – ce sourire qu’elle connaissait bien maintenant, ce sourire qu
— Ne me dis pas non. Ne me dis pas que c’est dangereux, que je ne suis pas prête, que je dois me reposer. J’en ai assez de me reposer. J’en ai assez d’être faible, vulnérable, dépendante. J’en ai assez d’être sauvée par toi à chaque fois que je tombe. Je veux pouvoir me sauver moi-même. Je veux pouvoir me battre. Je veux pouvoir regarder Astrid, ou les Crocs de Sang, ou mon père, droit dans les yeux, et savoir que je ne suis pas une proie. Que je suis une menace.Sa voix tremblait, mais ce n’était pas de la peur. C’était de la colère. Une colère froide, ancienne, qui couvait en elle depuis l’accident, depuis la mort de ses parents, depuis les révélations sur son père biologique. Une colère qui ne demandait qu’à sortir, à s’exprimer, à se transformer en force.Kael la regarda longuement. Son visage était grave, ses yeux dorés plus sombres qu’à l’ordinaire. Il semblait peser chaque mot, chaque argument, chaque conséquence. Puis il se leva, s’approcha du lit, et s’assit sur le bord du ma
Les premiers jours furent les pires. La douleur était constante, lancinante, et chaque mouvement lui arrachait une grimace. Serena passait matin et soir pour changer le pansement, appliquer des onguents à base de plantes médicinales, vérifier que la plaie ne s’infectait pas. Elle le faisait avec une patience infinie, une douceur qui rappelait douloureusement à Lyra les mains de sa propre mère. « Tu cicatrises bien », disait-elle en nouant le bandage. « Tu as une constitution solide. Tu tiens ça d’Elara. Elle guérissait vite, elle aussi. » Lyra ne répondait pas. Elle regardait le plafond, les murs, les griffures laissées par la silhouette aux yeux rouges le premier soir – ces sillons parallèles qui semblaient appartenir à une autre vie, à un autre monde, à une autre fille.Kael venait tous les jours. Il s’asseyait sur la chaise près de la fenêtre, celle qu’il avait occupée tant de nuits sans qu’elle le sache, et il restait là, silencieux, à monter la garde. Il ne parlait pas beaucoup.
Une porte basse, massive, renforcée de ferronneries noires, qui s’ouvrait sur un escalier en colimaçon s’enfonçant dans les profondeurs du manoir.— Où allons-nous ? demanda Lyra.— Dans la crypte. C’est là que nous tenons nos conseils. C’est là que les vérités les plus anciennes sont conservées. E
Kael tendit la main à Lyra pour l’aider à se relever. Elle la prit, et ils restèrent un instant debout au milieu de la clairière, main dans la main, entourés par le silence et la lumière.— Qu’est-ce qui se passe maintenant ? demanda-t-elle.— Maintenant, dit Kael, tu rentres au domaine, tu prends
Ils étaient sept ou huit, peut-être plus, assis ou couchés dans l’herbe, immobiles et silencieux comme des statues. Des loups de toutes tailles, de toutes couleurs – certains gris, d’autres bruns, d’autres noirs comme l’ébène. Leurs yeux brillaient dans la pénombre, dorés, ambrés, rouges pour certa
Et malgré l’horreur, malgré la terreur qui lui nouait encore le ventre, elle ne ressentait pas de dégoût. Ce qu’elle ressentait, c’était autre chose. De la compassion. De la tristesse. Une forme de respect étrange pour celui qui subissait cette malédiction et qui, malgré tout, avait réussi à ne pas







