LOGINSa voix était douce. Bizarrement douce. Une voix qui jurait avec son apparence sophistiquée, une voix de berceuse et de confidences, une voix qu’on avait envie d’écouter encore et encore. Elle prononçait le prénom de Lyra comme on prononce une prière, comme on caresse une relique, avec une dévotion presque effrayante.
— Je m’appelle Serena, poursuivit-elle. Serena Moreau. Ta mère… Elara… était ma meilleure amie.
Le nom de sa mère frappa Lyra en pleine poitrine. Elle accusa le coup, tressaillit, détourna le regard. Le plafond blanc était toujours là, vide et lisse et indifférent. Elle le fixa avec une intensité désespérée, comme s’il pouvait lui offrir une réponse, une explication, une échappatoire.
— Je ne vous connais pas, articula-t-elle d’une voix rauque, brisée par les hurlements. Ma mère ne m’a jamais parlé de vous.
Serena ne sembla pas surprise. Elle hocha doucement la tête, comme si elle s’attendait à cette réponse, comme si elle l’avait répétée cent fois dans sa tête avant d’entrer dans cette chambre.
— Je sais. Elara et moi… nous nous sommes perdues de vue il y a très longtemps. Des années. Trop d’années.
Elle fit un pas en avant. Un seul. Timide, presque craintif, comme si elle avait peur que Lyra ne se brise si elle s’approchait trop vite.
— Mais je n’ai jamais cessé de penser à elle. Et à toi. Tu as son nez, tu sais. Et ses yeux. Exactement les mêmes.
— Arrêtez.
Le mot claqua, sec, violent. Lyra ne voulait pas entendre ça. Elle ne voulait pas qu’une inconnue élégante vienne lui parler de sa mère au passé, lui dire qu’elle avait ses yeux, son nez, son visage. Elle ne voulait pas qu’on lui rappelle que sa mère était morte, que son père était mort, qu’elle était seule au monde dans une chambre d’hôpital aseptisée avec un bras en plâtre et des côtes fêlées et un trou béant dans la poitrine.
— Je ne veux pas de votre pitié, cracha-t-elle. Je ne veux rien. Laissez-moi tranquille.
Serena ne bougea pas. Elle resta là, droite, élégante, les yeux gris fixés sur Lyra avec cette même intensité déchirante. Elle ne suppliait pas. Elle ne s’imposait pas. Elle attendait. Elle attendait comme quelqu’un qui a attendu dix-sept ans et pour qui quelques minutes de plus ne changent rien.
— Ce n’est pas de la pitié, Lyra. C’est une promesse.
Lyra tourna la tête vers elle pour la première fois. Leurs regards se croisèrent. Gris contre noisette. L’inconnue contre l’orpheline. Et dans les yeux de Serena, Lyra vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu chez personne. Une loyauté absolue, inconditionnelle, qui ne demandait rien en échange. Une loyauté qui précédait leur rencontre, qui existait depuis toujours, qui avait traversé le temps et la distance et la mort pour venir la retrouver dans cette chambre d’hôpital.
— Je sais que tu ne me connais pas, reprit Serena de sa voix douce. Je sais que tu n’as aucune raison de me faire confiance. Mais Elara était ma sœur de cœur, et toi tu es tout ce qui reste d’elle. Alors je te fais une promesse, Lyra Vance.
Elle fit un deuxième pas en avant. Sa main droite quitta son sac, s’éleva lentement, comme si elle allait toucher la joue de Lyra, puis s’arrêta à mi-chemin. Elle la laissa retomber.
— Je te promets que tu n’es plus seule. Je te promets que je prendrai soin de toi. Je te promets que personne, jamais, ne te fera de mal. Quoi qu’il arrive. Quoi qu’il en coûte.
Sa voix tremblait légèrement sur la fin, comme si l’émotion qu’elle contenait depuis le début menaçait de briser la digue.
— C’est ce que j’ai juré à ta mère il y a dix-sept ans, le jour de ta naissance. Et je n’ai pas l’intention de trahir mon serment.
— Tu le sens ? demanda-t-il.— Quoi ?— Ton cœur. Il bat. Fort. Vite. Comme un tambour de guerre.Il avait raison. Elle le sentait. Ce cœur qui cognait dans sa poitrine, qui pompait le sang dans ses veines, qui la maintenait en vie malgré tout ce qu’elle avait traversé. L’accident. L’hôpital. Les révélations. Les transformations. Les pièges. Les trahisons. Il n’avait jamais cessé de battre. Il battait encore, là, maintenant, sous la paume de Kael, et ce battement était la preuve qu’elle était vivante. Vivante et debout. Vivante et combattante.— Chaque fois que tu doutes, reprit Kael à voix basse, chaque fois que tu as peur, chaque fois que tu as envie d’abandonner, souviens-toi de ça. Bats-toi pour ce qui bat ici. Pas pour la meute. Pas pour mon père. Pas pour moi. Bats-toi pour toi. Pour ta vie. Pour ton avenir. Pour tout ce que tu es et tout ce que tu peux devenir.Sa voix était douce, presque un murmure, mais elle portait une intensité qui transperçait le brouillard de la mélancol
Pourtant, ce matin-là, rien n’allait.Elle s’était réveillée avec un poids sur la poitrine, une chape de plomb qui l’écrasait sans raison apparente. Peut-être la fatigue accumulée. Peut-être le temps gris et lourd qui pesait sur le domaine depuis trois jours. Peut-être cette sensation diffuse, impossible à nommer, qui la hantait depuis l’accident – l’impression que tout cela ne servait à rien, qu’elle aurait beau s’entraîner, beau se battre, beau apprendre, elle ne serait jamais à la hauteur. Jamais assez forte. Jamais assez rapide. Jamais assez louve.Kael le sentit tout de suite. Il était comme ça, Kael. Il percevait ses humeurs avant même qu’elle n’ouvre la bouche, comme s’il lisait dans les battements de son cœur ou dans les nuances de son odeur. Il ne dit rien, mais il ajusta l’entraînement en conséquence – des exercices plus simples, des pauses plus longues, des encouragements silencieux qui passaient par un regard ou un geste plutôt que par des mots. Il savait qu’elle n’était p
— Non. Que tu es douée. Vraiment douée. Que sous cette carcasse humaine, il y a une guerrière qui ne demande qu’à sortir. Et que je vais avoir du mal à te suivre, si tu continues comme ça.Il s’approcha d’elle, posa une main sur son épaule, et la regarda avec une intensité qui lui coupa le souffle.— Je suis fier de toi, Lyra. Vraiment fier. Tu as tenu bon. Tu as souffert. Tu as saigné. Et tu as continué. C’est ça, le courage. Ce n’est pas l’absence de peur. C’est la capacité à avancer malgré la peur. Malgré la douleur. Malgré tout ce qui te dit d’abandonner. Et toi, tu as avancé.Lyra baissa les yeux, les joues brûlantes, la gorge nouée par une émotion qu’elle ne pouvait pas nommer. Personne ne lui avait jamais dit être fier d’elle. Pas son père, pas sa mère, pas ses professeurs, personne. Et voilà que Kael, ce loup-garou têtu et maladroit, ce garçon qui l’avait sauvée, protégée, poussée jusqu’à ses limites, la regardait avec une fierté si évidente, si pure, qu’elle en avait les larm
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Lyra retint son souffle, le cœur battant. Elle n’aurait pas dû écouter. Elle le savait. Mais elle ne pouvait pas non plus s’en empêcher.— Lyra reste ici, répondit Theron d’une voix qui ne laissait aucune place à la discussion. Elle ne doit pas quitter le manoir. Si les Crocs de Sang apprennent qu’
Quand elle se redressa, Kael la regardait, les yeux brillants de larmes, le visage bouleversé. Il ne dit rien. Il n’avait pas besoin de dire quoi que ce soit. Ses mains tremblantes se posèrent sur les hanches de Lyra, doucement, comme si elle était une chose fragile qu’il avait peur de briser.— Me
— Alors voilà, dit-il. Voilà pourquoi je ne peux pas te regarder. Voilà pourquoi je t’évite. Parce que chaque fois que je te vois, je repense à cette petite fille. À ce que ma meute lui a fait. À ce que j’ai laissé faire. Et je me dis que tu ne devrais pas être ici. Que tu ne devrais pas me faire co
Le deuxième jour, elle commença à s’inquiéter. Ce n’était plus de la pudeur blessée. C’était de l’évitement systématique, presque pathologique. Il ne la regardait plus. Il ne lui parlait plus. Il changeait de direction quand il l’apercevait au bout d’un couloir. Le soir, elle l’entendit passer deva







