LOGINElle n’a ni crocs, ni griffes, ni meute. Lyra Vance perd tout à dix-sept ans : ses parents, sa maison, sa vie d’avant. Recueillie par Serena, une femme élégante au regard trop lourd de secrets, elle ignore qu’elle entre dans un monde où les loups marchent parmi les hommes, où la loi du plus fort est la seule qui tienne. Kael, fils de l’Alpha, la protège avec une ferveur troublante. Mais dans la meute Luna Noire, aimer une humaine est une faiblesse. La combattre, un défi. Très vite, Lyra comprend : pour survivre, elle devra devenir plus forte que n’importe quel loup. Sans transformation, sans morsure. Juste avec sa rage et sa loyauté. Mais un secret plus sombre l’attend. Serena n’est pas seulement la meilleure amie de sa mère décédée. Elle est celle qui a causé l’accident. Et le véritable père de Lyra… n’est pas mort. Dans cette meute, la proie va devenir légende. Ou bien le monstre.
View MoreLa lumière de cette fin d’après-midi de juin traversait les rideaux de la cuisine comme elle le faisait chaque jour à la même heure, mais ce soir-là, elle semblait différente. Plus chaude, plus lente, presque paresseuse. Lyra Vance, les deux coudes plantés sur la table en bois massif que son père refusait de changer depuis quinze ans – "elle a survécu à trois déménagements, elle nous enterrera tous" – regardait les grains de poussière danser dans les rayons obliques. Elle avait dix-sept ans, un jean troué au genou gauche qu’elle adorait, un tee-shirt des Pixies trop grand pour elle, et une mèche de cheveux châtains qui lui tombait constamment devant les yeux, quoi qu’elle fasse.
Sa mère, Elara, s’affairait devant la gazinière en fredonnant un morceau que Lyra ne reconnaissait pas – quelque chose de vieux, des années quatre-vingt probablement. Elle portait ce tablier ridicule avec des fraises imprimées que Lyra lui avait offert pour la fête des mères quand elle avait huit ans, et elle le portait encore, alors qu’il était délavé et troué par endroits. Il y avait des choses comme ça, dans cette maison, qui ne changeaient jamais. Des petites constantes rassurantes. L’odeur du thym qui grille dans la poêle. Le bruit du salon où son père écoutait un match de baseball en marmonnant contre l’arbitre. Le chat des voisins qui venait se coucher sur le rebord de la fenêtre de la cuisine en attendant que quelqu’un lui donne un morceau de fromage.
Lyra mordillait le bout de son crayon, les yeux fixés sur la page de son carnet de croquis. Elle dessinait un oiseau, un martin-pêcheur qu’elle avait vu le matin même près de l’étang derrière le lycée. Elle avait passé vingt minutes à l’observer, immobile dans l’herbe humide, à retenir son souffle. Le bleu de ses plumes était tellement vif qu’il en paraissait irréel, comme une petite flamme électrique posée sur une branche. Elle avait essayé de capturer ça, ce bleu impossible, avec ses simples crayons de couleur, et elle n’y arrivait pas. Elle n’y arrivait jamais vraiment. Mais elle continuait d’essayer. C’était ça, le truc.
— Lyra, ma puce, tu peux mettre la table ?
La voix de sa mère était douce, un peu fatiguée aussi. Elle travaillait trop, Elara. Infirmière de nuit à l’hôpital Saint-Michael, elle faisait des gardes de douze heures qui lui creusaient le visage et lui donnaient des cernes violets sous les yeux, mais elle ne se plaignait jamais. Quand Lyra était petite, elle pensait que sa mère était une sorte de super-héroïne qui sauvait des gens pendant qu’elle dormait. Elle le pensait encore un peu, en vérité.
— Ouais, j’y vais.
Lyra posa son crayon, s’étira comme un chat, et se leva pour attraper les assiettes dans le placard. Trois assiettes, trois verres, trois couverts. Le rituel immuable du dîner familial. Elle entendit son père éteindre la télévision dans le salon – le match devait être fini, ou alors il en avait eu assez, ce qui arrivait souvent avec les Cubs.
Marcus Vance entra dans la cuisine avec ce sourire un peu penaud qu’il avait toujours quand il venait de passer deux heures à crier sur des inconnus qui couraient après une balle. C’était un grand type costaud, charpentier de métier, avec des mains épaisses, calleuses, pleines d’entailles et de cicatrices. Des mains qui avaient construit la moitié des meubles de la maison. Des mains qui soulevaient Lyra comme une plume quand elle était gamine. Il lui ébouriffa les cheveux en passant, un geste qu’il faisait depuis qu’elle était toute petite et qu’elle faisait semblant de détester maintenant, mais qu’elle adorait en secret.
— Alors, la gamine, ce bac de français ?
— Papa, j’suis en première. Le bac c’est l’année prochaine.
— Ah ouais, c’est vrai. Vous passez votre temps à changer ces trucs-là, nous de mon temps...
— ...on passait le bac à seize ans et on traversait la forêt pieds nus dans la neige, ouais, je sais.
— Mordecai radote depuis vingt ans, répondit Kael en haussant les épaules. Ce n’est pas nouveau.— Certes. Mais il n’aime pas qu’on le lui fasse remarquer.Elle se tourna vers Lyra, et son regard gris s’attarda sur elle un instant de trop. Elle semblait sur le point de dire quelque chose, quelque chose d’important, quelque chose qui pesait sur son cœur depuis trop longtemps. Mais elle se ravisa, et son sourire revint, impénétrable.— Tu as bien dormi, Lyra ?— Pas beaucoup, à vrai dire. Mais je me sens bien. Mieux que depuis longtemps.— Tant mieux. Profites-en. Les jours qui viennent seront éprouvants. L’entraînement va s’intensifier. Les patrouilles aussi. Et il y a autre chose.Son visage redevint grave, et sa voix perdit sa légèreté feinte.— Les éclaireurs de Ronan sont rentrés ce matin. Ils ont repéré une concentration de troupes ennemies à la frontière nord. Les Crocs de Sang. Ils sont plus nombreux que prévu. Beaucoup plus nombreux. Theron va convoquer un conseil de guerre auj
Mais elle n’avait pas sauvé Elara du second danger. Celui qui rôdait au-dehors, bien au-delà du territoire de la meute. Celui qu’elle n’avait pas vu venir.L’accident. Ce n’était pas un accident. C’était Malek. Malek qui avait retrouvé la trace d’Elara, qui avait envoyé ses hommes, qui avait provoqué la collision. Mais Serena aurait pu l’empêcher. Elle aurait pu prévenir Elara, lui dire que Malek savait, qu’il la traquait, que la route n’était pas sûre. Elle aurait pu envoyer des patrouilles, organiser une protection, faire quelque chose. N’importe quoi.Mais elle ne l’avait pas fait. Parce qu’elle avait eu peur. Peur de Malek. Peur de Theron. Peur de perdre sa place, son rang, sa famille. Et cette peur l’avait paralysée. Cette peur avait coûté la vie à Elara. Cette peur avait fait de Lyra une orpheline.Et aujourd’hui, cette même peur la retenait de dire la vérité. Parce que si Lyra savait, si elle apprenait que Serena aurait pu sauver ses parents, qu’elle ne l’avait pas fait par lâc
Serena sourit.Ce n’était pas un sourire de politesse, ni un sourire de façade. C’était un sourire de mère. Le sourire de celle qui voit son enfant heureux, enfin, après tant d’années de doute et de souffrance et de solitude. Kael n’avait jamais été doué pour le bonheur. Enfant, il était grave, déjà. Trop conscient du poids de son héritage, trop sensible aux injustices du monde, trop marqué par les horreurs qu’il avait vues et qu’il n’avait pu empêcher. Serena avait essayé de le protéger, de lui offrir des moments de légèreté, des instants de grâce. Mais la vie dans une meute de loups-garous n’était pas tendre avec les âmes sensibles, et Kael avait grandi en se blindant, en s’endurcissant, en apprenant à cacher ses faiblesses derrière un mur de silence et de devoir.Et voilà qu’une humaine, une frêle humaine aux cheveux châtains et aux yeux noisette, avait fait tomber ce mur en quelques semaines. Voilà qu’elle avait trouvé le chemin de son cœur mieux que personne, mieux que sa propre
Kael regarda la fenêtre du bureau de l’Alpha, là-haut, dans l’aile nord. Elle était éteinte. Theron dormait peut-être, ou peut-être qu’il faisait semblant.— S’il ne sait pas, il le saura bientôt. Les murs ont des oreilles, dans ce manoir. Et les loups ont un odorat très développé. Ils vont sentir le changement sur nous. Certains l’ont peut-être déjà senti.— Ça te fait peur ?Kael réfléchit un instant, puis il secoua la tête.— Non. Plus maintenant. J’ai passé ma vie à avoir peur du regard des autres. Peur de ne pas être à la hauteur, peur de décevoir mon père, peur de trahir la meute. Mais ce soir, j’ai compris quelque chose. La seule personne que je ne veux pas décevoir, c’est toi. La seule opinion qui compte, c’est la tienne. Les autres, je les affronterai. Un par un. Jusqu’à ce qu’ils comprennent.— Et s’ils ne comprennent jamais ?— Alors ils s’inclineront quand même. Parce que je serai l’Alpha. Et parce que tu seras à mes côtés.Il lui prit la main, la porta à ses lèvres, et y
Les mots sortaient sans qu’elle les contrôle, ridicules, enfantins, pathétiques. Elle les hurlait comme une petite fille perdue dans un supermarché, comme si hurler pouvait changer quoi que ce soit, comme si ses parents pouvaient l’entendre et venir la chercher et la prendre dans leurs bras et lui
Le hurlement ne vint pas tout de suite.Il resta bloqué quelque part entre sa poitrine et sa gorge, coincé comme un animal pris au piège qui refuse de sortir. Lyra demeura immobile, les yeux grands ouverts sur ce plafond blanc qui n’en finissait pas, ce plafond qui ressemblait à un ciel vide, un ci
Sa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Mono
Le mot était à peine audible, un souffle rauque plus qu’une parole. Mais le médecin hocha la tête, posa sa tablette sur la table de chevet, et lui versa un verre d’eau d’une carafe en plastique. Il le lui tendit sans un mot. Lyra but par petites gorgées, la main gauche tremblante, renversant un peu






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