LOGINLyra sortit son carnet de croquis. Elle esquissa rapidement le paysage par la fenêtre – les lignes douces des collines, un arbre solitaire au milieu d’un champ, un nuage qui ressemblait à un chien. Puis elle croqua son père de profil, les mains sur le volant, les sourcils légèrement froncés par la concentration, la nuque dégarnie, la mâchoire carrée. Elle aimait dessiner les gens qu’elle aimait. C’était une façon de les garder, de les fixer quelque part pour toujours.
— Tu me fais pas un double menton, hein ? lança Marcus sans quitter la route des yeux.
— Papa, t’as pas besoin de moi pour avoir un double menton.
Elara éclata de rire. Marcus grogna quelque chose sur l’ingratitude des enfants modernes, mais il souriait.
Ils s’arrêtèrent vers midi sur une aire de repos, une de ces stations-service un peu miteuses avec une pompe à essence qui datait d’un autre siècle et un petit commerce qui vendait des chips, des sodas et des cartes routières que plus personne n’achetait. Lyra s’étira les jambes pendant que son père faisait le plein en maugréant contre le prix de l’essence. Sa mère en profita pour sortir les sandwiches promis – poulet, salade, mayonnaise, emballés dans du papier aluminium avec ce soin méticuleux qu’elle mettait dans tout ce qu’elle faisait.
— Tu sais où on va, toi ? demanda Lyra en mordant dans son sandwich.
— Même si je le savais, je te le dirais pas. C’est une surprise, je te rappelle.
— Vous êtes sadiques.
— On est tes parents, c’est pareil.
Ils reprirent la route en début d’après-midi. Le ciel avait changé sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. Les nuages s’étaient accumulés lentement, sournoisement, passant du blanc cotonneux au gris ardoise, puis à un gris plus foncé, presque noir sur les bords. La lumière avait baissé d’un cran. Le vent s’était levé, plus insistant, secouant la voiture par brèves rafales.
Marcus jeta un coup d’œil au ciel.
— On va avoir de l’orage.
— T’as regardé la météo avant de partir ? demanda Elara.
— Oui, ils annonçaient du soleil. Apparemment, ils se sont trompés.
— Ils se trompent toujours. C’est leur boulot.
Les premières gouttes tombèrent vers quinze heures, lourdes et espacées, s’écrasant sur le pare-brise avec un bruit mat. Puis le rideau de pluie s’intensifia d’un coup, comme si quelqu’un avait ouvert un robinet géant au-dessus de la route. Les essuie-glaces se mirent à battre frénétiquement, dans un va-et-vient hypnotique qui faisait grincer le caoutchouc contre le verre.
Lyra regardait les arbres ployer sous le vent, les champs se transformer en marécages, les rares voitures qu’ils croisaient ralentir et allumer leurs feux de détresse. Le monde extérieur semblait se dissoudre derrière un voile de pluie, flou, irréel, comme un tableau qu’on aurait passé à l’eau sans le faire sécher.
Elle n’avait pas peur de l’orage. Elle n’avait jamais eu peur de l’orage. Petite, elle se blottissait contre la fenêtre du salon pour regarder les éclairs déchirer le ciel, fascinée par cette violence gratuite et magnifique. Sa mère disait que c’était les anges qui jouaient aux boules. Son père disait que c’était des décharges électriques dues à la friction des particules de glace dans les cumulonimbus. Elle préférait la version des anges.
— C’est beau, murmura-t-elle, le nez collé à la vitre.
Sa mère se retourna à demi, un sourire las aux lèvres.
— T’es bien la fille de ton père. Lui aussi il trouve ça beau.
— C’est beau, confirma Marcus. Mais c’est chiant pour conduire.
— Tu le sens ? demanda-t-il.— Quoi ?— Ton cœur. Il bat. Fort. Vite. Comme un tambour de guerre.Il avait raison. Elle le sentait. Ce cœur qui cognait dans sa poitrine, qui pompait le sang dans ses veines, qui la maintenait en vie malgré tout ce qu’elle avait traversé. L’accident. L’hôpital. Les révélations. Les transformations. Les pièges. Les trahisons. Il n’avait jamais cessé de battre. Il battait encore, là, maintenant, sous la paume de Kael, et ce battement était la preuve qu’elle était vivante. Vivante et debout. Vivante et combattante.— Chaque fois que tu doutes, reprit Kael à voix basse, chaque fois que tu as peur, chaque fois que tu as envie d’abandonner, souviens-toi de ça. Bats-toi pour ce qui bat ici. Pas pour la meute. Pas pour mon père. Pas pour moi. Bats-toi pour toi. Pour ta vie. Pour ton avenir. Pour tout ce que tu es et tout ce que tu peux devenir.Sa voix était douce, presque un murmure, mais elle portait une intensité qui transperçait le brouillard de la mélancol
Pourtant, ce matin-là, rien n’allait.Elle s’était réveillée avec un poids sur la poitrine, une chape de plomb qui l’écrasait sans raison apparente. Peut-être la fatigue accumulée. Peut-être le temps gris et lourd qui pesait sur le domaine depuis trois jours. Peut-être cette sensation diffuse, impossible à nommer, qui la hantait depuis l’accident – l’impression que tout cela ne servait à rien, qu’elle aurait beau s’entraîner, beau se battre, beau apprendre, elle ne serait jamais à la hauteur. Jamais assez forte. Jamais assez rapide. Jamais assez louve.Kael le sentit tout de suite. Il était comme ça, Kael. Il percevait ses humeurs avant même qu’elle n’ouvre la bouche, comme s’il lisait dans les battements de son cœur ou dans les nuances de son odeur. Il ne dit rien, mais il ajusta l’entraînement en conséquence – des exercices plus simples, des pauses plus longues, des encouragements silencieux qui passaient par un regard ou un geste plutôt que par des mots. Il savait qu’elle n’était p
— Non. Que tu es douée. Vraiment douée. Que sous cette carcasse humaine, il y a une guerrière qui ne demande qu’à sortir. Et que je vais avoir du mal à te suivre, si tu continues comme ça.Il s’approcha d’elle, posa une main sur son épaule, et la regarda avec une intensité qui lui coupa le souffle.— Je suis fier de toi, Lyra. Vraiment fier. Tu as tenu bon. Tu as souffert. Tu as saigné. Et tu as continué. C’est ça, le courage. Ce n’est pas l’absence de peur. C’est la capacité à avancer malgré la peur. Malgré la douleur. Malgré tout ce qui te dit d’abandonner. Et toi, tu as avancé.Lyra baissa les yeux, les joues brûlantes, la gorge nouée par une émotion qu’elle ne pouvait pas nommer. Personne ne lui avait jamais dit être fier d’elle. Pas son père, pas sa mère, pas ses professeurs, personne. Et voilà que Kael, ce loup-garou têtu et maladroit, ce garçon qui l’avait sauvée, protégée, poussée jusqu’à ses limites, la regardait avec une fierté si évidente, si pure, qu’elle en avait les larm
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Il était torse nu, pieds nus, vêtu seulement d’un pantalon de toile qu’il avait enfilé à la hâte. La lumière des braises sculptait les muscles de son torse, de ses épaules, de ses bras. Des cicatrices couraient sur sa peau – longues, fines, parallèles, comme des marques de griffes. Des cicatrices q
Lyra se rejeta en arrière comme si la porte l’avait brûlée. Son dos heurta le mur opposé, le choc lui coupa le souffle, une douleur fulgurante traversa son bras plâtré. Elle resta plaquée contre la pierre froide, les yeux écarquillés, le souffle court, le corps tout entier parcouru de tremblements.
Lyra hésita. La colère qu’elle avait ressentie au petit-déjeuner n’était pas retombée. Elle bouillonnait encore, sourde, tenace. Mais la curiosité était plus forte. Et puis, qu’est-ce qu’elle avait à perdre ? Elle était déjà au milieu de nulle part, dans un manoir peuplé d’inconnus qui mangeaient d
Et puis elle vit les assiettes.Devant Serena, une pièce de viande rouge, épaisse, qui occupait presque toute l’assiette. Elle n’était pas cuite. Elle n’était même pas saisie. Elle était crue, d’un rouge sombre et luisant, avec des marbrures de graisse blanche et un filet de sang qui s’écoulait len







