登入Le jour déclinait rapidement, mangé par les nuages. La pluie tombait sans discontinuer, martelant le toit de la voiture comme un tambour impatient. Lyra sentait le sommeil la gagner, lentement, insidieusement. Le bercement de la route, la chaleur de l’habitacle, le bruit régulier des essuie-glaces, tout conspirait à lui fermer les yeux. Elle lutta un moment, par principe, puis se laissa aller.
Sa tête glissa contre la vitre. Ses paupières devinrent trop lourdes. Les voix de ses parents lui parvinrent étouffées, lointaines, comme au travers d’un oreiller.
— … passer par la forêt, c’est plus court…
— … Marcus, la route est mauvaise par ce temps…
— … t’inquiète pas, je fais attention…
Elle ne chercha pas à comprendre. Elle se laissa couler. Le sommeil la prit tout entière, doux, épais, sans rêves.
Combien de temps dormit-elle ? Quelques minutes ? Une heure ? Elle n’aurait pas su le dire. Le temps, dans le sommeil, n’a pas la même texture. Il s’étire, se contracte, disparaît.
Ce qui la réveilla, ce fut la lumière.
Pas la lumière pâle et vacillante des éclairs. Une lumière blanche, crue, massive. Une lumière qui entra par le pare-brise comme une explosion silencieuse, qui emplit tout l’habitacle, qui effaça les ombres, qui transforma le monde en un négatif photographique.
Lyra ouvrit les yeux.
Elle vit la main de son père se crisper sur le volant.
Elle vit la bouche de sa mère s’ouvrir sur un cri qu’elle n’entendit pas.
Elle vit les deux phares qui fonçaient droit sur eux, deux soleils jumeaux dans la nuit et la pluie, deux yeux de métal et de feu qui ne déviaient pas, qui ne ralentissaient pas, qui venaient à leur rencontre comme une fatalité mécanique, aveuglante, absolue.
Elle n’eut pas le temps de hurler.
Le monde explosa.
***
Le bruit.
Ce fut la première chose qui pénétra son cerveau, avant la douleur, avant la peur, avant la conscience même de ce qui était en train de se produire. Un bruit qui n’avait rien d’humain, rien de naturel, un bruit qui ne devrait pas exister dans le monde des vivants. Le froissement monstrueux de la tôle qui se déchire, le hurlement du verre qui explose en mille éclats, le crissement dément des pneus sur l’asphalte mouillée, et dessous tout ça, quelque chose de plus grave, de plus profond, comme un grondement de bête immense qui se réveille au fond de la terre.
La voiture fut soulevée. Pas projetée, pas poussée – soulevée. Lyra sentit son corps devenir étrangement léger, comme si la gravité avait soudain renoncé à la tenir attachée au sol. Sa ceinture de sécurité lui scia l’épaule, sa nuque partit en arrière, sa tête heurta la vitre avec un bruit sourd et mouillé. La vitre tint bon une fraction de seconde, puis elle céda dans une explosion d’éclats minuscules qui lui griffèrent la joue, le cou, le bras.
Le verre. Partout. Une pluie de diamants tranchants qui dansaient dans la lumière des phares comme une nuée d’insectes mortels. Elle en sentit le goût avant de le comprendre – un goût métallique, froid, ancien, le goût des miroirs brisés et des fenêtres qui ne s’ouvriront plus.
Et puis la voiture retomba.
Le choc au sol fut d’une violence inouïe. Le monde tressauta, bascula, se tordit sur lui-même. Lyra fut projetée contre la portière, puis contre le siège avant, puis à nouveau contre la vitre – ou ce qu’il en restait. Sa ceinture la retenait comme un animal entravé, la meurtrissait, l’empêchait de voler à travers le pare-brise mais ne l’empêchait pas de sentir chaque os de son corps protester, craquer, hurler en silence.
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Kael ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, immobile, les yeux brillants d’une lueur qu’elle n’y avait jamais vue. Quelque chose passait entre eux, quelque chose d’indicible, de puissant, de profond. Un lien qui ne devait rien aux mots, rien aux gestes, rien aux serments. Un lien qui existait depuis le début, depuis le parking de l’hôpital, depuis le premier regard échangé à travers le rétroviseur de la voiture.— Très bien, dit-il enfin. Je t’apprendrai.Il se leva, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta sur le seuil.— Mais ne t’imagine pas que ce sera facile. Ne t’imagine pas que je serai doux. À partir de demain, tu ne seras plus une humaine protégée. Tu seras une recrue. Une guerrière en devenir. Et je te traiterai comme telle. Sans privilège. Sans égard. Sans pitié.— C’est exactement ce que je veux.Il hocha la tête, le visage toujours grave, mais au coin de ses lèvres, un sourire imperceptible se dessina – ce sourire qu’elle connaissait bien maintenant, ce sourire qu
— Ne me dis pas non. Ne me dis pas que c’est dangereux, que je ne suis pas prête, que je dois me reposer. J’en ai assez de me reposer. J’en ai assez d’être faible, vulnérable, dépendante. J’en ai assez d’être sauvée par toi à chaque fois que je tombe. Je veux pouvoir me sauver moi-même. Je veux pouvoir me battre. Je veux pouvoir regarder Astrid, ou les Crocs de Sang, ou mon père, droit dans les yeux, et savoir que je ne suis pas une proie. Que je suis une menace.Sa voix tremblait, mais ce n’était pas de la peur. C’était de la colère. Une colère froide, ancienne, qui couvait en elle depuis l’accident, depuis la mort de ses parents, depuis les révélations sur son père biologique. Une colère qui ne demandait qu’à sortir, à s’exprimer, à se transformer en force.Kael la regarda longuement. Son visage était grave, ses yeux dorés plus sombres qu’à l’ordinaire. Il semblait peser chaque mot, chaque argument, chaque conséquence. Puis il se leva, s’approcha du lit, et s’assit sur le bord du ma
Les premiers jours furent les pires. La douleur était constante, lancinante, et chaque mouvement lui arrachait une grimace. Serena passait matin et soir pour changer le pansement, appliquer des onguents à base de plantes médicinales, vérifier que la plaie ne s’infectait pas. Elle le faisait avec une patience infinie, une douceur qui rappelait douloureusement à Lyra les mains de sa propre mère. « Tu cicatrises bien », disait-elle en nouant le bandage. « Tu as une constitution solide. Tu tiens ça d’Elara. Elle guérissait vite, elle aussi. » Lyra ne répondait pas. Elle regardait le plafond, les murs, les griffures laissées par la silhouette aux yeux rouges le premier soir – ces sillons parallèles qui semblaient appartenir à une autre vie, à un autre monde, à une autre fille.Kael venait tous les jours. Il s’asseyait sur la chaise près de la fenêtre, celle qu’il avait occupée tant de nuits sans qu’elle le sache, et il restait là, silencieux, à monter la garde. Il ne parlait pas beaucoup.
La peur revint, plus forte que la colère. Une peur glacée qui lui comprimait la poitrine et lui donnait envie de vomir. Elle serra les poings sur ses genoux, planta ses ongles dans ses paumes, se força à respirer lentement. Elle ne pouvait pas céder à la panique. Pas maintenant. Pas dans cette voit
Et dans ce regard, il y avait quelque chose qui ressemblait à de la peur. Une peur ancienne, profonde, qui n’avait rien à voir avec la route ou la forêt ou l’orage qui approchait.— Certaine, dit-elle enfin. Conduis.Kael hocha la tête, imperceptiblement. Ses doigts se détendirent sur le volant. Il
Sa voix était rauque, cassée, à peine audible. Mais Serena l’entendit. Elle posa son livre – le même qu’elle tenait depuis des jours sans jamais en tourner les pages – et se pencha légèrement en avant.— C’était une surprise, reprit Lyra. Mes parents ne voulaient pas me dire où. Papa a annoncé ça a
Elle était là le matin quand Lyra ouvrait les yeux, assise sur cette chaise inconfortable contre le mur, les jambes croisées, un livre à la main qu’elle ne lisait pas vraiment. Elle était là l’après-midi, quand le soleil entrait par la fenêtre et découpait des rectangles de lumière sur le linoléum.







