LOGINLe bruit ne s’arrêtait pas. Il changeait, se transformait, devenait autre chose. Le crissement du métal qui se froisse, le sifflement de la vapeur qui s’échappe du radiateur crevé, le tic-tac entêtant du clignotant qui continuait de fonctionner, absurde, mécanique, obstiné. Et quelque part, très loin, ou peut-être tout près, un bruit qu’elle mit plusieurs secondes à identifier – la pluie. La pluie qui continuait de tomber, imperturbable, sur la carcasse fumante de ce qui avait été une voiture.
Lyra ouvrit les yeux. Elle ne se souvenait pas de les avoir fermés.
L’obscurité était presque totale, trouée seulement par la lueur jaunâtre d’un phare qui n’avait pas éclaté, braqué vers le ciel comme un œil crevé qui cherche encore à voir. La pluie traversait le toit défoncé, froide et indifférente, et venait se mêler à quelque chose de chaud qui coulait sur son visage. Elle cligna des paupières. Le geste était lent, pâteux, comme si son corps n’obéissait plus tout à fait.
Quelque chose n’allait pas.
Pas seulement la douleur – la douleur était partout, diffuse, immense, impossible à localiser, comme si son corps tout entier était devenu une plaie ouverte. Non, autre chose. Une absence. Un vide. Le silence, soudain, lui parut assourdissant.
— Maman ?
Sa voix n’était qu’un souffle, un filet de mots brisés qui s’échappa de ses lèvres avec un peu de sang. Elle ne reconnut pas le son qu’elle venait de produire. Ce n’était pas une voix humaine. C’était le gémissement d’un animal blessé, quelque chose de primaire, de viscéral, qui montait du ventre avant de passer par la gorge.
— Papa ?
Pas de réponse. Rien que la pluie, le clignotant, la vapeur qui sifflait dans la nuit.
Elle essaya de bouger. Son bras gauche répondit, à peu près. Le droit refusa, engourdi, lourd, pris dans un étau de tôle et de douleur qu’elle ne pouvait pas voir. Ses jambes existaient encore, elle le savait parce qu’elle les sentait brûler, mais elle ne parvenait pas à les faire obéir. Elle était coincée, clouée sur place, prisonnière de cette boîte de métal qui avait été leur voiture, leur belle berline bleue, celle que son père appelait « la fidèle », celle qui les emmenait en vacances.
Les vacances. La surprise. L’endroit spécial.
Quelque chose de chaud coulait dans son œil gauche. Du sang. Il avait un goût de fer et de sel quand il atteignit ses lèvres. Elle essaya de tourner la tête, de voir devant elle, de comprendre.
Le siège passager était vide.
Non. Pas vide. Détruit. La portière avait été arrachée, le siège tordu, projeté vers l’avant. Sa mère n’était plus là. À sa place, il n’y avait qu’un trou béant, des fils électriques qui pendaient, du verre pilé sur le cuir déchiqueté, et cette odeur écœurante d’essence et de caoutchouc brûlé.
— Maman !
Cette fois, sa voix porta. Elle hurla, de toutes ses forces, de tout ce qui lui restait de vie dans le ventre. Le cri lui déchira la gorge, lui brûla les poumons, se perdit dans la nuit et la pluie comme une offrande dérisoire.
Elle tourna la tête de l’autre côté. Le mouvement lui arracha un gémissement, une douleur fulgurante dans la nuque, dans l’épaule, dans quelque chose qui n’aurait pas dû bouger. Mais elle tourna la tête quand même. Elle avait besoin de voir.
Son père était affalé sur le volant. Immobile. Le visage tourné vers elle, ou du moins ce qu’il en restait. La moitié de son visage n’était plus qu’une masse sombre, informe, un masque de sang et de chair déchirée que la lumière du phare éclairait par à-coups, comme un projecteur fou. Ses yeux étaient ouverts. Ils regardaient Lyra sans la voir. Ses lèvres remuaient, ou peut-être était-ce un effet de la lumière, un mouvement illusoire, un dernier sursaut de vie qui s’accrochait.
— Papa…
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Kael ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, immobile, les yeux brillants d’une lueur qu’elle n’y avait jamais vue. Quelque chose passait entre eux, quelque chose d’indicible, de puissant, de profond. Un lien qui ne devait rien aux mots, rien aux gestes, rien aux serments. Un lien qui existait depuis le début, depuis le parking de l’hôpital, depuis le premier regard échangé à travers le rétroviseur de la voiture.— Très bien, dit-il enfin. Je t’apprendrai.Il se leva, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta sur le seuil.— Mais ne t’imagine pas que ce sera facile. Ne t’imagine pas que je serai doux. À partir de demain, tu ne seras plus une humaine protégée. Tu seras une recrue. Une guerrière en devenir. Et je te traiterai comme telle. Sans privilège. Sans égard. Sans pitié.— C’est exactement ce que je veux.Il hocha la tête, le visage toujours grave, mais au coin de ses lèvres, un sourire imperceptible se dessina – ce sourire qu’elle connaissait bien maintenant, ce sourire qu
— Ne me dis pas non. Ne me dis pas que c’est dangereux, que je ne suis pas prête, que je dois me reposer. J’en ai assez de me reposer. J’en ai assez d’être faible, vulnérable, dépendante. J’en ai assez d’être sauvée par toi à chaque fois que je tombe. Je veux pouvoir me sauver moi-même. Je veux pouvoir me battre. Je veux pouvoir regarder Astrid, ou les Crocs de Sang, ou mon père, droit dans les yeux, et savoir que je ne suis pas une proie. Que je suis une menace.Sa voix tremblait, mais ce n’était pas de la peur. C’était de la colère. Une colère froide, ancienne, qui couvait en elle depuis l’accident, depuis la mort de ses parents, depuis les révélations sur son père biologique. Une colère qui ne demandait qu’à sortir, à s’exprimer, à se transformer en force.Kael la regarda longuement. Son visage était grave, ses yeux dorés plus sombres qu’à l’ordinaire. Il semblait peser chaque mot, chaque argument, chaque conséquence. Puis il se leva, s’approcha du lit, et s’assit sur le bord du ma
Les premiers jours furent les pires. La douleur était constante, lancinante, et chaque mouvement lui arrachait une grimace. Serena passait matin et soir pour changer le pansement, appliquer des onguents à base de plantes médicinales, vérifier que la plaie ne s’infectait pas. Elle le faisait avec une patience infinie, une douceur qui rappelait douloureusement à Lyra les mains de sa propre mère. « Tu cicatrises bien », disait-elle en nouant le bandage. « Tu as une constitution solide. Tu tiens ça d’Elara. Elle guérissait vite, elle aussi. » Lyra ne répondait pas. Elle regardait le plafond, les murs, les griffures laissées par la silhouette aux yeux rouges le premier soir – ces sillons parallèles qui semblaient appartenir à une autre vie, à un autre monde, à une autre fille.Kael venait tous les jours. Il s’asseyait sur la chaise près de la fenêtre, celle qu’il avait occupée tant de nuits sans qu’elle le sache, et il restait là, silencieux, à monter la garde. Il ne parlait pas beaucoup.
L’homme ne répondit pas. Il traversa la pièce, lentement, lourdement, chacun de ses pas résonnant sur les dalles de pierre comme un coup de gong. Il s’arrêta devant la cheminée, à égale distance de Serena et de Lyra, et les regarda tour à tour.— Alors c’est elle, dit-il.Sa voix était grave, rocai
Il regarda ses mains. Les griffes étaient revenues. Plus longues que tout à l’heure, plus noires, plus acérées. Elles luisaient dans la pénombre comme des lames de jais. Il les cacha aussitôt derrière son dos, le visage déformé par une honte si intense qu’elle en devenait insupportable à voir.— Tu
Il vit le regard de Lyra. Il vit ses yeux fixés sur ses mains, sur ses griffes, sur ces serres qui n’avaient rien à faire au bout de doigts humains. Et quelque chose dans son expression changea. La colère s’effaça, remplacée par une horreur soudaine, une honte dévorante qui lui tordit le visage. Il
Chaque mot était un coup. Lyra les recevait sans répondre, le dos collé à l’arbre, les mains tremblantes, les yeux brûlants de larmes qu’elle refusait de laisser couler. Elle savait qu’il avait raison. Elle savait qu’elle avait été stupide, imprudente, inconsciente. Mais la violence de sa colère la







