LOGINIl ne répondit pas. Il ne répondrait plus jamais.
La main de Lyra se tendit vers lui. Un geste absurde, impossible – elle était bien trop loin, le bras trop court, le corps trop brisé. Mais elle la tendit quand même, cette main tremblante, couverte d’éclats de verre et de sang, cette main qui avait tenu un crayon quelques heures plus tôt, qui avait dessiné un martin-pêcheur, qui avait repoussé une mèche de cheveux, qui avait fait au revoir au chat des voisins.
Ses doigts ne touchèrent que le vide. Le vide, et la pluie qui s’infiltrait par les fenêtres brisées, froide, propre, indifférente.
La douleur commençait à s’estomper. Ce n’était pas bon signe. Elle le savait confusément, comme on sait les choses dans les rêves, sans pouvoir les formuler. La douleur qui s’en va, c’est le corps qui renonce. Le froid qui monte, des extrémités vers le centre, lent, inexorable. Le noir qui grignote les bords de la vision, qui rétrécit le champ, qui transforme le monde en un tunnel de plus en plus étroit.
Elle allait mourir.
L’idée ne lui fit pas peur. Elle était trop fatiguée pour avoir peur. Trop brisée. Trop vide. Elle flottait dans une espèce de brouillard cotonneux, détachée, presque sereine. Mourir, c’était juste s’endormir un peu plus profondément que d’habitude. C’était juste laisser le noir vous prendre, vous bercer, vous emporter. Ses parents étaient déjà partis. Pourquoi pas elle ? Pourquoi rester ?
Ses paupières se fermaient. Elle les rouvrit une fois, deux fois, lutta contre le poids immense qui l’écrasait. La troisième fois, elle n’eut pas la force. Le tunnel de lumière se réduisit à un point, un minuscule point jaune qui vacillait, qui tremblait, qui allait s’éteindre.
Et puis elle entendit la voix.
Une voix qu’elle ne connaissait pas. Une voix de femme, grave et pressée, chargée d’une urgence qu’elle ne comprenait pas. Une voix qui venait de l’extérieur, du monde des vivants, du monde qu’elle était en train de quitter.
— Attrape sa main, vite !
Des mains. Des mains qui la touchaient, qui la tiraient, qui l’arrachaient à la tôle et au verre et au sang. Des mains fortes, puissantes, qui la soulevaient comme si elle ne pesait rien. Elle sentit la pluie sur son visage, le vent sur ses bras nus, l’odeur de la terre mouillée et de l’herbe et de quelque chose d’autre, quelque chose d’étrange, de sauvage, de pas tout à fait humain.
Elle voulut ouvrir les yeux. Voir qui la sauvait. Voir le visage de cette femme à la voix pressante, voir les mains qui l’avaient arrachée au tombeau de métal.
Mais ses paupières refusèrent d’obéir. Le noir était trop fort, trop épais, trop doux. Il l’enveloppait comme un linceul, l’attirait vers le bas, vers le silence, vers l’oubli.
La dernière chose qu’elle perçut avant de sombrer tout à fait, ce fut une odeur. Une odeur étrange, animale, qui n’avait rien à faire sur une route déserte au milieu d’un orage. Une odeur de fourrure mouillée, de terre et de lune, de forêt profonde et de bête sauvage.
Et puis plus rien.
Le noir. Le silence. L’abîme.
La pluie continuait de tomber sur la carcasse fumante de la berline bleue, sur les deux corps sans vie des époux Vance, sur les débris de verre et de métal qui jonchaient la chaussée comme les restes d’un animal dépecé. Les gyrophares des secours n’étaient pas encore arrivés. La route était vide, déserte, noyée sous l’orage.
Personne n’avait rien vu.
Personne, sauf la femme aux mains puissantes qui portait le corps inerte de Lyra à travers la pluie, loin de l’épave, loin de la route, loin de tout ce qui avait été une vie normale. Elle la tenait contre elle comme on tient un trésor, ou une promesse, ou un secret qu’on a mis dix-sept ans à retrouver.
— Ne meurs pas, murmura la voix. Pas maintenant. Pas après tout ce que j’ai fait pour te trouver.
Lyra n’entendit pas.
Elle était déjà loin, très loin, dans un endroit où les voix ne portent pas, où les souvenirs se dissolvent, où les martins-pêcheurs s’envolent et ne reviennent jamais.
Mais quelque chose, au fond du noir, refusait de s’éteindre tout à fait. Une petite flamme têtue, minuscule, presque invisible. Une flamme qui avait la couleur de l’orage et l’odeur de la fourrure mouillée.
Une flamme qui attendait son heure.
Lyra but longuement, laissa l’eau fraîche couler dans sa gorge sèche, puis elle reposa la gourde et le regarda droit dans les yeux.— J’ai compris la leçon. Maintenant, on continue.— Tu es sûre ? Ta jambe te fait souffrir. Je le vois.— Ma jambe me fera toujours souffrir. Autant apprendre à vivre avec.Kael la regarda un instant, et quelque chose dans son visage s’adoucit. Ce n’était pas de la pitié – il n’aurait jamais osé. C’était autre chose. Du respect. De l’admiration. Une forme de tendresse qu’il n’exprimait jamais avec des mots, mais qui affleurait dans ses yeux comme une nappe d’eau souterraine.— Très bien, dit-il. On reprend. Mais cette fois, je ne retiendrai pas mes coups.— Je ne te demande pas de les retenir.Ils reprirent position au centre de la cour. La pluie commençait à tomber, fine et glacée, piquant la peau comme des aiguilles. Les dalles devenaient glissantes, traîtresses, et Lyra sentait le froid s’infiltrer sous ses vêtements, engourdir ses doigts, ralentir ses
Au bout d’un quart d’heure, Lyra était en sueur, le souffle court, les bras tremblants. Elle n’avait pas réussi à le toucher une seule fois. Pas même frôlé. Pas même approché. Il était comme une ombre, comme un fantôme, comme une eau qui se dérobe sous les doigts.— C’est tout ? demanda-t-il sans ironie. Tu abandonnes ?— Non.Elle serra les dents, essuya la sueur sur son front d’un revers de manche, et reprit sa garde. La douleur dans sa jambe était plus vive maintenant, mais elle l’ignora. Elle l’enferma dans un coin de son esprit, derrière une porte close, et se concentra sur Kael. Sur ses mouvements. Sur ses yeux. Sur ce regard doré qui ne la quittait pas, qui anticipait chacun de ses gestes, qui lisait en elle comme dans un livre ouvert.— Tu es trop directe, dit Kael en esquivant un nouveau coup sans effort. Tu attaques toujours de face, toujours avec le même rythme. N’importe quel adversaire un peu entraîné peut te lire comme une partition. Il faut que tu sois imprévisible. Que
Elle portait des vêtements simples – un vieux pantalon de toile que Serena lui avait prêté, un débardeur sombre, ses baskets usées aux lacets effilochés. Ses cheveux étaient attachés en une queue-de-cheval serrée qui tirait sur son cuir chevelu, et elle avait glissé Croc de Lune dans sa ceinture, la lame froide contre sa hanche. Sa jambe blessée la faisait encore souffrir – une douleur sourde, lancinante, qui irradiait du mollet jusqu’à la cheville à chaque pas. Mais elle ne boitait presque plus. Ou du moins, elle avait appris à le cacher.Kael l’attendait au centre de la cour, les bras croisés, le visage impassible. Il portait une tenue d’entraînement similaire à la sienne – un pantalon ample, un tee-shirt noir qui moulait ses épaules et ses bras, des pieds nus sur la pierre froide. Il avait retiré ses bottes, remarqua Lyra, et elle comprit pourquoi : il voulait sentir le sol sous ses plantes, chaque vibration, chaque mouvement, comme un loup sent les feuilles mortes sous ses pattes.
Kael ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, immobile, les yeux brillants d’une lueur qu’elle n’y avait jamais vue. Quelque chose passait entre eux, quelque chose d’indicible, de puissant, de profond. Un lien qui ne devait rien aux mots, rien aux gestes, rien aux serments. Un lien qui existait depuis le début, depuis le parking de l’hôpital, depuis le premier regard échangé à travers le rétroviseur de la voiture.— Très bien, dit-il enfin. Je t’apprendrai.Il se leva, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta sur le seuil.— Mais ne t’imagine pas que ce sera facile. Ne t’imagine pas que je serai doux. À partir de demain, tu ne seras plus une humaine protégée. Tu seras une recrue. Une guerrière en devenir. Et je te traiterai comme telle. Sans privilège. Sans égard. Sans pitié.— C’est exactement ce que je veux.Il hocha la tête, le visage toujours grave, mais au coin de ses lèvres, un sourire imperceptible se dessina – ce sourire qu’elle connaissait bien maintenant, ce sourire qu
— Ne me dis pas non. Ne me dis pas que c’est dangereux, que je ne suis pas prête, que je dois me reposer. J’en ai assez de me reposer. J’en ai assez d’être faible, vulnérable, dépendante. J’en ai assez d’être sauvée par toi à chaque fois que je tombe. Je veux pouvoir me sauver moi-même. Je veux pouvoir me battre. Je veux pouvoir regarder Astrid, ou les Crocs de Sang, ou mon père, droit dans les yeux, et savoir que je ne suis pas une proie. Que je suis une menace.Sa voix tremblait, mais ce n’était pas de la peur. C’était de la colère. Une colère froide, ancienne, qui couvait en elle depuis l’accident, depuis la mort de ses parents, depuis les révélations sur son père biologique. Une colère qui ne demandait qu’à sortir, à s’exprimer, à se transformer en force.Kael la regarda longuement. Son visage était grave, ses yeux dorés plus sombres qu’à l’ordinaire. Il semblait peser chaque mot, chaque argument, chaque conséquence. Puis il se leva, s’approcha du lit, et s’assit sur le bord du ma
Les premiers jours furent les pires. La douleur était constante, lancinante, et chaque mouvement lui arrachait une grimace. Serena passait matin et soir pour changer le pansement, appliquer des onguents à base de plantes médicinales, vérifier que la plaie ne s’infectait pas. Elle le faisait avec une patience infinie, une douceur qui rappelait douloureusement à Lyra les mains de sa propre mère. « Tu cicatrises bien », disait-elle en nouant le bandage. « Tu as une constitution solide. Tu tiens ça d’Elara. Elle guérissait vite, elle aussi. » Lyra ne répondait pas. Elle regardait le plafond, les murs, les griffures laissées par la silhouette aux yeux rouges le premier soir – ces sillons parallèles qui semblaient appartenir à une autre vie, à un autre monde, à une autre fille.Kael venait tous les jours. Il s’asseyait sur la chaise près de la fenêtre, celle qu’il avait occupée tant de nuits sans qu’elle le sache, et il restait là, silencieux, à monter la garde. Il ne parlait pas beaucoup.
Le silence était retombé sur la grande salle, mais ce n’était pas un silence de paix. C’était un silence de stupeur, ce silence qui suit les grandes catastrophes, quand le monde retient son souffle avant de s’écrouler tout à fait. Les cendres de la cheminée éparpillées sur les dalles, la table fend
Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne savait pas comment. Mais quelque chose en elle, quelque chose de plus fort que la peur, la poussait en avant. Elle fit un pas, puis un autre, puis un autre encore. Ses jambes tremblaient, son cœur cognait dans sa poitrine, sa gorge était si serrée qu’elle pouvai
Un nouveau hurlement. Plus long. Plus déchirant. Lyra plaqua ses mains sur ses oreilles, mais le son traversait ses paumes, traversait sa peau, traversait son crâne pour aller se loger directement dans son cerveau. Elle ne pouvait pas y échapper. Elle ne pouvait pas ne pas entendre. Chaque craqueme
Kael leva les yeux de son assiette, lentement. Ses doigts s’immobilisèrent sur le morceau de viande qu’il s’apprêtait à porter à sa bouche. Il la regarda avec cette expression calme, presque sereine, qui la rendait folle depuis le premier jour.— Qu’est-ce que tu dis ?— Ce manoir. Cette forêt. Vos







