Se connecter— Mordecai radote depuis vingt ans, répondit Kael en haussant les épaules. Ce n’est pas nouveau.— Certes. Mais il n’aime pas qu’on le lui fasse remarquer.Elle se tourna vers Lyra, et son regard gris s’attarda sur elle un instant de trop. Elle semblait sur le point de dire quelque chose, quelque chose d’important, quelque chose qui pesait sur son cœur depuis trop longtemps. Mais elle se ravisa, et son sourire revint, impénétrable.— Tu as bien dormi, Lyra ?— Pas beaucoup, à vrai dire. Mais je me sens bien. Mieux que depuis longtemps.— Tant mieux. Profites-en. Les jours qui viennent seront éprouvants. L’entraînement va s’intensifier. Les patrouilles aussi. Et il y a autre chose.Son visage redevint grave, et sa voix perdit sa légèreté feinte.— Les éclaireurs de Ronan sont rentrés ce matin. Ils ont repéré une concentration de troupes ennemies à la frontière nord. Les Crocs de Sang. Ils sont plus nombreux que prévu. Beaucoup plus nombreux. Theron va convoquer un conseil de guerre auj
Mais elle n’avait pas sauvé Elara du second danger. Celui qui rôdait au-dehors, bien au-delà du territoire de la meute. Celui qu’elle n’avait pas vu venir.L’accident. Ce n’était pas un accident. C’était Malek. Malek qui avait retrouvé la trace d’Elara, qui avait envoyé ses hommes, qui avait provoqué la collision. Mais Serena aurait pu l’empêcher. Elle aurait pu prévenir Elara, lui dire que Malek savait, qu’il la traquait, que la route n’était pas sûre. Elle aurait pu envoyer des patrouilles, organiser une protection, faire quelque chose. N’importe quoi.Mais elle ne l’avait pas fait. Parce qu’elle avait eu peur. Peur de Malek. Peur de Theron. Peur de perdre sa place, son rang, sa famille. Et cette peur l’avait paralysée. Cette peur avait coûté la vie à Elara. Cette peur avait fait de Lyra une orpheline.Et aujourd’hui, cette même peur la retenait de dire la vérité. Parce que si Lyra savait, si elle apprenait que Serena aurait pu sauver ses parents, qu’elle ne l’avait pas fait par lâc
Serena sourit.Ce n’était pas un sourire de politesse, ni un sourire de façade. C’était un sourire de mère. Le sourire de celle qui voit son enfant heureux, enfin, après tant d’années de doute et de souffrance et de solitude. Kael n’avait jamais été doué pour le bonheur. Enfant, il était grave, déjà. Trop conscient du poids de son héritage, trop sensible aux injustices du monde, trop marqué par les horreurs qu’il avait vues et qu’il n’avait pu empêcher. Serena avait essayé de le protéger, de lui offrir des moments de légèreté, des instants de grâce. Mais la vie dans une meute de loups-garous n’était pas tendre avec les âmes sensibles, et Kael avait grandi en se blindant, en s’endurcissant, en apprenant à cacher ses faiblesses derrière un mur de silence et de devoir.Et voilà qu’une humaine, une frêle humaine aux cheveux châtains et aux yeux noisette, avait fait tomber ce mur en quelques semaines. Voilà qu’elle avait trouvé le chemin de son cœur mieux que personne, mieux que sa propre
Kael regarda la fenêtre du bureau de l’Alpha, là-haut, dans l’aile nord. Elle était éteinte. Theron dormait peut-être, ou peut-être qu’il faisait semblant.— S’il ne sait pas, il le saura bientôt. Les murs ont des oreilles, dans ce manoir. Et les loups ont un odorat très développé. Ils vont sentir le changement sur nous. Certains l’ont peut-être déjà senti.— Ça te fait peur ?Kael réfléchit un instant, puis il secoua la tête.— Non. Plus maintenant. J’ai passé ma vie à avoir peur du regard des autres. Peur de ne pas être à la hauteur, peur de décevoir mon père, peur de trahir la meute. Mais ce soir, j’ai compris quelque chose. La seule personne que je ne veux pas décevoir, c’est toi. La seule opinion qui compte, c’est la tienne. Les autres, je les affronterai. Un par un. Jusqu’à ce qu’ils comprennent.— Et s’ils ne comprennent jamais ?— Alors ils s’inclineront quand même. Parce que je serai l’Alpha. Et parce que tu seras à mes côtés.Il lui prit la main, la porta à ses lèvres, et y
Ils restèrent un long moment immobiles, les doigts entrelacés, les regards perdus l’un dans l’autre. La forêt bruissait doucement derrière eux, la lune poursuivait sa course lente dans le ciel, et le monde entier semblait retenir son souffle, comme s’il comprenait que quelque chose d’important était en train de se produire. Quelque chose qui changerait tout. Quelque chose qui marquerait le début d’une nouvelle ère.— Moi aussi, je te fais une promesse, dit Kael. Moi, Kael, fils de Theron et de Serena, héritier de la meute Luna Noire, je jure que je ne laisserai personne te faire du mal. Ni les Crocs de Sang, ni Malek, ni mon propre père s’il le faut. Je jure que je te protégerai, que je te défendrai, que je me battrai pour toi jusqu’à mon dernier souffle. Et je jure que, quand je serai Alpha, tu seras à mes côtés. Pas comme une humaine protégée. Pas comme une étrangère tolérée. Comme une égale. Comme une sœur d’armes. Comme…Il hésita à son tour, et ce fut Lyra qui termina pour lui :
Lyra sourit, mais son sourire s’effaça rapidement. Elle regardait la forêt, les ombres qui dansaient entre les troncs, les profondeurs insondables qui s’ouvraient devant elle, et elle pensait à tout ce qui les attendait de l’autre côté. Les Crocs de Sang. Malek. La guerre qui couvait comme un feu sous la cendre. Elle pensait à ce qu’elle avait promis à Kael – se battre à ses côtés, l’aider à changer la meute, construire un avenir différent. Mais était-elle vraiment capable de tenir cette promesse ? Une humaine, sans crocs ni griffes, qui venait à peine d’apprendre à se défendre ? Une fille qui était tombée dans un piège aussi grossier qu’un ruban rouge accroché à une branche ?— Kael ?— Oui ?— Ce que tu as dit tout à l’heure. Que tu voulais qu’on change les choses ensemble. Qu’on reconstruise la meute autrement. Tu le pensais vraiment ?Il se tourna vers elle, et son regard était si intense, si brûlant, qu’elle en eut le souffle coupé.— Je n’ai jamais rien dit d’aussi vrai de toute
Les mots sortaient sans qu’elle les contrôle, ridicules, enfantins, pathétiques. Elle les hurlait comme une petite fille perdue dans un supermarché, comme si hurler pouvait changer quoi que ce soit, comme si ses parents pouvaient l’entendre et venir la chercher et la prendre dans leurs bras et lui
Le hurlement ne vint pas tout de suite.Il resta bloqué quelque part entre sa poitrine et sa gorge, coincé comme un animal pris au piège qui refuse de sortir. Lyra demeura immobile, les yeux grands ouverts sur ce plafond blanc qui n’en finissait pas, ce plafond qui ressemblait à un ciel vide, un ci
Sa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Mono
Le mot était à peine audible, un souffle rauque plus qu’une parole. Mais le médecin hocha la tête, posa sa tablette sur la table de chevet, et lui versa un verre d’eau d’une carafe en plastique. Il le lui tendit sans un mot. Lyra but par petites gorgées, la main gauche tremblante, renversant un peu







