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La Lune Noire
— Selene~ ~ ~
La clé est plus lourde que je ne l'avais imaginé.
Je la fais tourner deux fois dans la serrure du coffre, comme le manuscrit volé à la bibliothèque me l'a indiqué, et le mécanisme rend un claquement sec, presque humain. Un soupir de métal. Une confession de fer.
Je jette un regard par-dessus mon épaule. Le manoir Varengar dort. Vingt-cinq ans que j'en connais chaque respiration, chaque grincement de parquet, chaque courant d'air froid qui remonte la cage d'escalier de service. La nuit est sans lune , une Lune Noire, la troisième depuis la naissance de Nyra et les corridors se remplissent d'une obscurité épaisse, plus dense qu'une eau.
Cassien dort deux étages plus haut, dans la chambre commune, avec cette petite ride entre les sourcils qu'il a même dans le sommeil. Je l'ai embrassé sur le front trois heures plus tôt, avec la même tendresse mesurée que j'ai apprise à lui offrir depuis que je suis sa Luna. La bougie à notre chevet, moi-même, je l'ai allumée et soufflée. Le petit rituel des noces d'argent , vingt-cinq ans, jour pour jour , que nous avons répété ce soir en famille, verre à la main, sourires en place, discours ému de Cassien devant nos Bêta et nos invités.
Vingt-cinq ans.
J'ai pensé, en descendant l'escalier de service, que je serais nerveuse. Je ne le suis pas.
Le coffre s'ouvre sur trois compartiments. J'en connais deux : les papiers du domaine, les traités intermeutes, l'or de réserve. Le troisième est scellé par une seconde serrure, plus fine, plus ancienne. Une serrure de sorcier. Je sors de ma manche l'aiguille en os que l'Oracle des Cendres m'a envoyée anonymement six mois plus tôt, glissée dans un livre relié que j'ai cru être un cadeau de courtoisie diplomatique. À ce moment-là, je n'ai pas compris. J'ai gardé l'aiguille comme on garde une curiosité.
Ce soir, je sais.
L'aiguille entre dans la serrure comme dans une chair vivante. Il y a une petite chaleur, presque douloureuse, sous mes doigts. Puis le compartiment s'ouvre.
Il n'y a qu'un objet à l'intérieur.
Un carnet.
Reliure de cuir noir, tranche dorée, format modeste. Le genre d'objet qu'un homme cache non parce qu'il est important, mais parce qu'il est cher à son cœur. La reliure est usée aux coins, comme un livre relu souvent. Je le prends, je m'assois par terre sur le tapis d'Orient, dos contre le mur de pierre, et je l'ouvre à la première page.
L'écriture de Cassien. Étroite, penchée, précise.
L'année de notre mariage. Le jour de notre nuit de noces.
Je lis.
Je lis la première entrée deux fois pour être sûre d'avoir bien compris. Puis je lis la seconde entrée. Puis la troisième.
À la dixième page, j'ai cessé de sentir mes doigts.
À la vingtième, j'ai cessé d'entendre la pendule de l'antichambre.
À la soixantième, j'ai cessé de trembler.
Et à la centième, quand je tombe sur l'entrée écrite le soir même de la naissance de Nyra , la petite Nyra, qui n'est même pas notre enfant biologique, mais que j'ai adoptée et aimée comme ma propre chair , je comprends, enfin, avec une clarté terrible, que je n'ai jamais été aimée.
Je n'ai jamais été mariée. Pas vraiment.
Je n'ai jamais été la compagne d'âme de Cassien Varengar. Il y a, dans ce carnet, la description complète du rituel : les doses de sang de loup-garou dilué dans mes tisanes calmantes, chaque nouvelle lune, depuis nos fiançailles. La fausse marque appliquée sur ma nuque le soir des noces, gravée dans ma peau alors que j'étais droguée au point d'en confondre les visages, pour simuler une morsure d'âme. Les rituels d'invocation lunaire qu'il pratiquait, chaque nouvelle lune, avec sa demi-sœur Ilyria pendant que moi-même je dormais à l'étage au-dessus, une carafe d'infusion posée sur ma table de chevet.
Ilyria.
La demi-sœur avec laquelle j'ai ri tant de fois. Ilyria qui m'apportait des fleurs quand j'avais la migraine. Ilyria qui me coiffait avant les réceptions officielles, en me murmurant , tu es tellement belle, Selene, il ne mérite pas ta beauté , avec cette voix douce qui , je le comprends maintenant , contenait chaque fois, exactement, une once de moquerie que je n'ai jamais su nommer.
Ilyria était la vraie compagne. La vraie marquée. Depuis leur adolescence.
J'ai été la Luna publique. La façade. La carafe. La réserve.
Le compte des années s'aligne dans ma tête comme des chiffres sur un registre. Chaque migraine. Chaque grossesse manquée. Chaque baisse d'énergie inexplicable au lendemain d'une réception. Chaque nuit où je me suis réveillée épuisée sans savoir pourquoi. Chaque moment où j'ai cru manquer d'instinct alors que je me sentais vaguement absente de ma propre vie.
Je referme le carnet.
J'attends.
J'attends qu'arrive le sanglot, la colère, le cri qui doit sortir. J'ai pensé, souvent, dans les moments abstraits de méditation, à comment réagirait n'importe quelle Luna trahie : elle pleurerait, elle briserait quelque chose, elle courrait chercher un couteau, elle monterait à l'étage pour crier.
Rien ne vient.
Rien.
Je reste assise sur le tapis, le carnet fermé dans mes mains, et je regarde le mur d'en face pendant, peut-être, un quart d'heure. Peut-être plus. La pendule redevient audible à un moment. Je recompte mes respirations. Je cherche, en moi, la douleur.
Il n'y a pas de douleur.
Il n'y a, curieusement, qu'une clarté.
Comme si, pour la première fois depuis vingt-cinq ans, je voyais la pièce autour de moi avec ses vraies couleurs. Le tapis n'est pas rouge sombre. Il est grenat, bordé d'un fil doré que je n'ai jamais remarqué. Le mur en face n'est pas gris. Il est pierre, avec des veines pâles de calcaire où la lumière de la seule bougie trace des chemins presque vivants. La fenêtre à ma droite laisse entrer un fil de vent qui sent, très précisément, le lichen humide de la forêt ennemie à huit kilomètres au nord.
J'inspire ce vent.
Et je souris.
C'est un sourire lent, retenu, presque enfantin dans sa tranquillité. Un sourire de découverte, comme celui qu'ont les enfants quand ils comprennent, pour la première fois, qu'un mot dans une histoire a plusieurs sens. Il ne contient ni triomphe, ni haine encore. Il contient quelque chose de plus dangereux.
Il contient un projet.
Je me relève. Je glisse le carnet dans la doublure de ma robe de chambre, contre mon ventre, contre l'os de ma hanche gauche. Je referme le coffre, avec les deux serrures. Je range l'aiguille dans ma manche. Je balaie du regard la pièce pour vérifier que je n'ai laissé aucune trace, pas même un cheveu. La discipline diplomatique de vingt-cinq années me revient sans effort , et pour la première fois de ma vie, j'en connais la vraie utilité.
— SeleneRhaegar incline la tête.— Selene.— Oui.— Ne prends pas de décision immédiate. Ilyria joue une chose. Ce n'est peut-être pas une menace directe. C'est peut-être une distraction.— C'est peut-être les deux.— Oui.Kaelen se lève.— Je m'occupe du messager. Trois cavaliers. Deux directions. Un vers ma tante. Deux vers d'autres pistes que je vais faire brouiller.— Bien.Il sort.---Rhaegar et moi restons seuls.Rhaegar prend ma main.— Selene. Il faut que je te dise deux choses.— Dis.— La première. Je crois qu'Ilyria n'a pas Nyra. Elle sait où était Nyra jusqu'au vingt et un octobre — c'est-à-dire chez moi. Elle n'a peut-être jamais su, en revanche, que Nyra a été déplacé
J'incline la tête très brièvement.Je repars.Je ne me retourne pas.Dans la rue, Damaris m'attend avec le carrosse.Je monte. Je m'assois. Je laisse le carrosse partir.Damaris est à côté de moi.— Madame.— Oui, Damaris.— C'est fait.— C'est fait.Je regarde par la fenêtre du carrosse les rues de Millefonds défiler.Je sens une chose qui n'est pas exactement la joie. C'est plus complexe. Une chose calme, avec un fond de mélancolie ancienne.Vingt-cinq ans.Ils ont été effacés d'un article un.Rien de ce que j'ai vécu pendant vingt-cinq ans n'est, sur le papier, jamais réellement arrivé. Je n'ai pas été la Luna Varengar. Je n'ai jamais été la femme de Cassien. Ces années, dans les registres officiels, vont dispar
— SeleneJ'achève mon exposé.Je me rassois.Je n'ai, pendant tout mon exposé, pas prononcé le mot Rhaegar une seule fois.Frère Aldric se tourne vers Cassien.— Alpha Varengar. Vous avez la parole.Cassien se lève. Il tremble un peu. Il commence à parler. Il parle mal. Il commence par nier , je nie catégoriquement. Il continue par la dénonciation , il s'agit d'un complot politique de la meute Nyx pour affaiblir la meute Varengar. Il termine par une phrase qui, dans la salle, produit un silence absolu :— Ma femme est ma propriété. Elle m'appartient. Je ne saurais falsifier ce qui, dans mon droit d'Alpha, m'est dû. La notion même de marque frauduleuse ne peut pas s'appliquer entre un Alpha et sa Luna, car l'Alpha n'a pas besoin de rituel pour disposer de sa Luna. Le Code des Sept, sur ce point, doit être relu à la lu
SeleneJe rêve, cette nuit, d'une forêt où marchent deux enfants aux yeux verts asymétriques.Le lendemain, je demande à Halinne de me raconter Nyra. Halinne, en souriant, me raconte pendant deux heures. Je ris. Je ris vraiment , un rire de mère qui apprend que sa fille a, un jour d'été, mis un serpent dans le lit d'un jeune garde qui l'avait taquinée.J'ai, ce matin, dans le manoir Nyx, retrouvé un rire que j'avais perdu depuis onze mois.Je sens que je survivrai.Je sens, aussi, que tout, désormais, va aller très vite.La session extraordinaire du Grand Conseil se tient le dix décembre à Millefonds.Il n'y a pas de session ordinaire de bienvenue. Il n'y a pas de banquet. Il n'y a pas de bal. Le Grand Conseil se réunit à huis clos dans la salle circulaire de la Table Ronde, avec les sept Alphas, leurs Bêta principaux, u
Je sens que j'ai, jusqu'ici, aimé sa présence, sa parole, son corps, sa politesse, sa mesure. Je n'ai pas encore aimé, en revanche, sa vieillesse à venir.Je sens, en cet instant, que je suis prête à l'aimer aussi vieillissant.C'est une chose qui n'est pas dans les livres de romance de la meute Varengar. C'est une chose qui, me dis-je, n'apparaît probablement pas dans les traités de compagnonnage. C'est, en vérité, la chose qui , dans ce pavillon octogonal au bord d'un étang gelé , me confirme que je suis, sans plus d'ambiguïté possible, prête pour le rituel.J'avance.Il lève les yeux. Il ne fait aucun geste théâtral. Il ferme son livre.— Selene.— Rhaegar.— Tu as vu Kaelen ?— Oui. J'ai réfléchi.— Bien.Il fait un petit signe de la m
— SeleneJe passe les trois premiers jours au manoir Nyx à dormir.Je n'aurais jamais cru qu'un corps humain puisse dormir à ce point. Je dors dix heures la première nuit. Je dors quatorze heures la seconde. Je dors dix-neuf heures la troisième , un sommeil profond, sans rêves, un sommeil de créature qui, pendant onze mois, a tenu en apnée. Je me réveille, chaque fois, avec un mal de tête léger et une soif que rien ne remplit.C'est, je le comprends après coup, la sortie du corps de la charge nerveuse. J'ai, pendant onze mois, maintenu en permanence, dans mon système, un niveau de vigilance qui ne s'est pas relâché une seule fois. La sortie de ce niveau produit, dans le corps qui s'y est habitué, une secousse.Rhaegar me laisse dormir.Il ne vient pas dans ma chambre. Il envoie, chaque matin, une servante avec un plateau. Il envoie, cha







