INICIAR SESIÓNChapitre 2
Matteo
La porte se referme derrière elle, et le silence retombe dans mon bureau comme une chape de plomb. Je reste debout, immobile, les yeux fixés sur le battant de bois sombre. Je pourrais encore la voir, cette silhouette fragile, cette nuque offerte, ces épaules qui refusaient de s'affaisser malgré la peur qui suintait par tous les pores de sa peau.
Naomi Reed.
Je fais rouler son nom dans ma tête, j'en goûte les syllabes. Un prénom biblique pour une fille qui s'est livrée pieds et poings liés à un homme comme moi sans poser de conditions. Elle a signé, relevé la tête, et elle est venue. Je m'attendais à des négociations, des supplications, des menaces. Je n'ai rien eu de tout cela. Elle a simplement obéi, et cette obéissance, loin de me satisfaire, éveille en moi une curiosité que je m'interdis de nourrir.
Je ne veux pas connaître son histoire. Je ne veux pas savoir pourquoi ce frère est si important pour elle, ni ce qui l'a poussée à se sacrifier avec un tel abandon. Les sentiments sont une faiblesse. Je l'ai appris dans le sang, dans la trahison, dans la douleur. Mon père me le répétait assez : un homme qui aime est un homme qui donne à ses ennemis l'arme pour le détruire. J'ai retenu la leçon. Je l'ai gravée dans ma chair.
Je m'approche de la fenêtre. Dehors, la nuit a presque tout englouti. Les jardins ne sont plus que des masses sombres, des formes mouvantes sous la brise, et seules les lumières du perron trouent l'obscurité. J'aperçois mon reflet dans la vitre, visage impassible, regard d'acier, costume parfait, et je me demande si c'est le masque qui est devenu le visage, ou si le visage a toujours été le masque.
Elle avait peur. Je l'ai sentie, cette peur. Elle flotte encore dans la pièce, mélange acide de transpiration froide et de parfum bon marché. Mais sous la terreur, il y avait autre chose. De la fierté. Du défi. Une flamme minuscule qui vacillait mais refusait de s'éteindre. Elle m'a regardé, et dans ses yeux noisette, j'ai vu de la haine, une haine pure, limpide, presque sereine, comme si elle avait déjà accepté de me détester pour l'éternité et que cela ne lui coûtait pas le moindre effort.
Beaucoup de gens m'ont regardé avec haine. Peu m'ont regardé avec cette haine-là. Calme. Digne. Presque noble. Elle se tenait devant moi comme une reine déchue qui refuse de s'agenouiller, et cette image, cette image absurde, me reste en tête plus longtemps qu'elle ne le devrait.
La porte s'ouvre sans qu'on ait frappé. Vittorio entre, mon bras droit, mon ombre, l'homme qui sait tout de mes affaires et presque rien de mon âme. Il est trapu, la cinquantaine grisonnante, des mains épaisses qui ont étranglé plus d'hommes qu'il n'a de cheveux blancs.
— Elle est dans sa chambre, dit-il simplement.
Je hoche la tête sans répondre. Vittorio s'approche, sert deux doigts de whisky sans me demander mon avis. Il me connaît trop bien.
— Tu veux me dire pourquoi tu l'as acceptée ? demande-t-il en me tendant le verre. Le frère devait trois cent mille. On aurait pu récupérer le double en saisissant le magasin, en le faisant travailler jusqu'à ce qu'il crève. À la place, tu prends cette fille qui n'a rien, qui ne sait rien, qui ne rapportera rien.
Je fais tourner le liquide ambré dans mon verre.
— Le magasin ne valait pas cent mille, dis-je enfin. L'appartement encore moins. Le gamin se serait enfui avant de travailler pour nous. On aurait perdu du temps, de l'énergie, et au mieux on aurait récupéré la moitié de la somme. Là, j'ai une otage qui ne coûte rien, qui ne peut pas fuir, et qui me donne une emprise totale sur le frère. C'est mathématique.
— Mathématique, répète Vittorio, ses petits yeux noirs plissés par la réflexion. Évidemment. Et ça n'a rien à voir avec le fait qu'elle est jolie, cette gosse. Rien à voir avec le fait que tu t'ennuies.
Je ne réponds pas. Je bois une gorgée de whisky, je laisse le feu liquide descendre dans ma gorge, et je pense à ses yeux noisette, à sa façon de relever le menton, à ce grain de beauté près de la tempe que j'ai remarqué parce que je remarque toujours tout. C'est ce qui fait de moi ce que je suis. Cette attention maladive aux détails, cette faculté à lire les gens dans leurs silences.
— Laisse-moi, Vittorio.
Il s'incline, pose son verre, et s'éclipse sans bruit. Je reste seul avec le silence, avec le whisky, avec le fantôme de Naomi Reed qui danse derrière mes paupières chaque fois que je ferme les yeux.
Je ne veux pas la connaître. Je ne veux pas savoir d'où elle vient, ce qu'elle aime, ce qu'elle craint. Elle est un moyen, rien de plus. Un outil. Une garantie. Et pourtant, malgré moi, malgré toutes mes résolutions, son regard fier ne me quitte pas. Cette flamme minuscule qui vacillait dans ses yeux. Cette façon de relever le menton. Cette force fragile qui émanait d'elle, comme un parfum entêtant qu'on n'arrive pas à chasser.
Je finis mon verre, puis un autre. L'horloge égrène les heures. Je devrais monter me coucher, oublier cette journée, la ranger dans les tiroirs de ma mémoire avec toutes les autres. Mais au lieu de cela, je prends le couloir qui mène aux étages privés, je gravis les marches une à une, et je m'arrête devant sa porte.
Aucun bruit à l'intérieur. Elle dort, probablement. Je pose ma main à plat sur le battant. Le bois est frais sous ma paume. De l'autre côté, à quelques centimètres de moi, elle est allongée dans ce lit trop grand pour elle, vulnérable, livrée à ma merci. Je pourrais entrer. La clé est dans ma poche. Je pourrais ouvrir cette porte, la regarder se réveiller en sursaut, voir la terreur envahir de nouveau ses yeux.
Je ne le fais pas. Je retire ma main. Le couloir m'avale de nouveau. Je regagne ma chambre sans faire de bruit, et je m'allonge dans le noir, les yeux grands ouverts.
Demain, je la verrai. Je lui parlerai. Je lui ferai comprendre les règles. Et cette curiosité absurde, cette fascination involontaire, finira bien par s'éteindre. Elle doit s'éteindre.
Je ne peux pas me permettre de la laisser grandir.
Chapitre 36MatteoLe bureau est plongé dans la pénombre, seulement éclairé par la lueur vacillante du feu qui se meurt dans la cheminée et par la petite lampe à abat-jour vert posée sur le coin du sous-main. Je suis assis dans mon fauteuil, le dos voûté, les coudes sur les genoux, et je tiens entre mes doigts un papier froissé que j'ai sorti du tiroir blindé où je conserve les documents les plus sensibles. Le contrat. Ce contrat que Naomi a signé il y a des semaines, le soir où elle a franchi la grille de ce manoir, où elle s'est livrée à moi en échange de la vie de son frère. Je le relis pour la dixième fois, pour la centième fois peut-être, et chaque mot me brûle les yeux, chaque ligne me rappelle l'énormité de ce que j'ai fait.Dette
Chapitre 35NaomiLa voiture franchit la grille du manoir dans un crissement de gravier, et je n'attends même pas qu'elle s'immobilise complètement devant le perron pour ouvrir la portière et jaillir dehors, les jambes tremblantes, le souffle court, le visage encore humide des larmes que j'ai versées en silence pendant tout le trajet. Matteo descend derrière moi, je l'entends donner des ordres brefs aux gardes, je sens sa présence dans mon dos, cette présence qui d'habitude me rassure et qui aujourd'hui me pèse, m'étouffe, m'oppresse comme une chape de plomb. Je ne veux pas qu'il me suive, je ne veux pas qu'il me parle, je ne veux pas qu'il pose ses mains sur moi, ces mains qui ont tué aujourd'hui, ces mains couvertes de sang qui m'ont sauvée et qui me répugnent en même temps, ces mains que j'aime et que je déteste.
Chapitre 34MatteoLe sang coule dans les rues, un sang noir et épais qui tache le gravier du parc et qui goutte encore de mes mains, de mes vêtements, de mon visage. Je me tiens debout au milieu de l'allée dévastée, les poumons en feu, le cœur battant à un rythme que je ne contrôle plus, et je regarde les corps étendus autour de moi, ces hommes que j'ai tués sans hésitation, sans pitié, sans même réfléchir. Sept corps. Sept ennemis qui ne se relèveront jamais, qui ne menaceront plus jamais Naomi, qui ne poseront plus jamais leurs mains sur elle. Et pourtant, ce carnage ne suffit pas à apaiser la rage qui brûle en moi, cette rage primaire, animale, qui m'a envahi dès que j'ai vu ces hommes masqués tenter de l'arracher à la protection de Vittorio, dès que j'ai entendu son cri de terreur, dè
Chapitre 33NaomiLa sortie devait être simple, anodine, une promenade dans les jardins publics sous bonne garde, une concession que Vittorio m'avait arrachée à Matteo en prétextant que j'avais besoin de prendre l'air, que je dépérissais enfermée dans ce manoir depuis trop longtemps. J'avais accepté sans enthousiasme, persuadée que l'air du dehors ne changerait rien à ma prison intérieure, à cette peur constante qui me tenaille depuis que j'ai compris que j'étais devenue la cible de tous les ennemis de Matteo. Mais j'avais accepté quand même, pour ne pas rester seule avec mes pensées, pour échapper quelques heures à ces murs qui m'étouffent.Maintenant, je regrette amèrement d'être sortie.Tout s'est passé si vite, si brutalement, que mon
Chapitre 32MatteoLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit d'encre qui semble avaler les lumières du domaine et les recracher en ombres menaçantes sur les murs de ma chambre. Je suis debout près de la fenêtre, l'épaule encore bandée sous ma chemise, la douleur lancinante qui pulse au rythme de mon cœur, mais ce n'est pas la blessure qui me tient éveillé à cette heure tardive. C'est la colère. Une colère froide, concentrée, qui ne demande qu'à exploser et que je contiens à grand-peine en serrant les poings le long de mon corps, en fixant les jardins obscurs où les cyprès se balancent sous le vent comme des spectres agités. Vittorio vient de quitter la pièce, mais ses paroles résonnent encore dans ma tête, lourdes de menaces et de présages funestes, et je ne peux pas les ignorer, je ne peux pas faire comme si je ne les avais pas entendues.— Les familles rivales ont été informées, Matteo, a-t-il dit en entrant sans frapper, le visage grave, les trait
Chapitre 31NaomiLe lendemain matin, quand je descends pour le petit déjeuner, quelque chose a changé. Je le sens dès que je pose le pied dans le couloir, dès que je croise le regard d'une jeune domestique qui porte une pile de draps et qui, au lieu de baisser les yeux comme elle l'a toujours fait, esquisse un petit sourire timide et murmure un « bonjour, mademoiselle Reed » qui me prend au dépourvu. Je réponds machinalement, étonnée, et je continue mon chemin, le cœur battant un peu plus vite, l'esprit en alerte. Quelque chose a changé, oui, quelque chose d'indicible, une atmosphère nouvelle qui flotte dans l'air du manoir comme un parfum inconnu.Dans la salle à manger, Mme Rinaldi me sert mon café avec une déférence qu'elle ne m'avait jamais témoignée auparavant, posant la cafetière sur la table au lieu de me laisser me servir seule, me demandant si je souhaite autre chose, si la température de la pièce me convient, si je désire qu'on allume la cheminée. Je la remercie, décontenan







