LOGINChapitre 5
Naelys
La prison sent la sueur, l'eau de Javel et le désespoir. Les néons blafards projettent une lumière d'hôpital sur les murs gris. Le gardien qui m'escorte m'observe du coin de l'œil, curieux, méfiant.
— C'est la première fois qu'on lui envoie quelqu'un, grogne-t-il. Le gars, il est fini.
Je ne réponds pas. Il m'ouvre la porte du parloir et s'efface.
Mon client s'appelle Marcus Rell. Trente-deux ans, ouvrier portuaire, casier vierge jusqu'à la semaine dernière. Jusqu'à ce qu'il soit arrêté avec un fusil à lunette pointé vers la voiture de Kyrel Draxen. Jusqu'à ce qu'il avoue sans résistance.
Il est assis derrière la vitre blindée, menottes aux poignets. Un visage maigre, des cernes violets, des doigts qui tremblent. Il ne ressemble pas à un tueur. Il ressemble à un homme qui n'a pas dormi depuis des années.
— Monsieur Rell, je suis Maître Voren, votre avocate.
Il relève la tête. Ses yeux s'accrochent aux miens. Ce ne sont pas les yeux d'un fanatique. Ce sont les yeux d'un homme brisé.
— Une avocate, murmure-t-il. Comme si ça pouvait changer quelque chose.
— Pourquoi avez-vous tiré sur Kyrel Draxen ?
Il émet un rire sans joie, un bruit sec qui ressemble à un sanglot.
— Pourquoi ? Parce que c'est un démon. Il a tué ma sœur.
— Votre sœur ?
— Lyanna. Elle travaillait dans un de ses clubs. La comptabilité. Elle voulait reprendre ses études. Vingt-deux ans. Un soir, elle a disparu. On a retrouvé son corps dans le fleuve trois jours plus tard. La police a conclu à un accident. Elle ne savait même pas nager.
Sa voix se brise. Ses poings se serrent dans les menottes.
— Vous avez des preuves ?
Il me regarde comme si je le trahissais.
— Des preuves ? Dans cette ville, les preuves disparaissent. Les témoins aussi. Des dizaines de familles pleurent leurs morts à cause de lui. Mais personne ne bouge. Il est intouchable.
Sa colère retombe. Ses épaules s'affaissent.
— J'avais rien à perdre. J'ai pris le fusil de mon père. Je voulais lui faire peur. Mais quand je l'ai eu dans ma ligne de mire, j'ai tiré. J'ai raté. Tout le monde rate avec lui.
Je note chaque mot. Le fusil du père. L'intention initiale : faire peur, pas tuer. Des circonstances atténuantes. Mais quelque chose cloche. Le récit est trop parfait, comme une histoire répétée cent fois.
— Vous avez dit que c'était un démon. Pourquoi ce mot précis ?
Il détourne les yeux. Ses doigts tremblent plus fort.
— C'est ce que tout le monde dit. Le Monstre. Le Diable.
— Ce ne sont pas vos mots. Quelqu'un vous les a soufflés ?
Silence. Un silence lourd. Puis il secoue la tête, violemment.
— Je vous dis ce que je sais. Défendez-moi ou pas, ça n'a pas d'importance. De toute façon, je suis déjà mort.
Il se lève, frappe à la vitre. L'entretien est terminé. Je ramasse mes affaires, le cœur serré. Son chagrin est réel. Mais les détails sonnent faux. Cette résignation ressemble à de la programmation.
La porte du parloir claque derrière moi. Le couloir est vide, silencieux. Mes talons résonnent sur le linoléum usé.
C'est en sortant de la prison que je la sens.
Une présence. Un poids invisible sur ma nuque. Le parking est désert. Les lampadaires projettent des flaques de lumière orange sur le bitume fissuré. Ma voiture m'attend à cinquante mètres.
Je marche plus vite.
Derrière moi, un frottement de semelle sur le béton. Je tourne la tête. Rien. Les ombres immobiles. Le silence.
Je reprends ma marche, le souffle court. Mes doigts cherchent les clés dans mon sac.
Nouveau bruit. Plus proche. Un raclement. Cette fois, je ne me retourne pas. J'accélère, le cœur cognant contre mes côtes. La peur est une eau glacée qui dévale mon dos.
J'atteins la voiture. Mes doigts tremblent sur la télécommande. Les phares clignotent. Je me jette à l'intérieur et verrouille tout.
Le silence. Mon souffle rauque embue le pare-brise. Je scrute le parking à travers la vitre. Rien. Personne. Juste les ombres qui dansent sous les lampadaires.
Je ne suis pas rassurée. Quelqu'un m'a suivie. Quelqu'un voulait que je le sache. Ce n'était pas une agression. C'était un avertissement. Arrête de creuser.
Je démarre, les mains crispées sur le volant. La ville défile derrière la vitre comme un mauvais rêve. Chaque feu rouge est une éternité. Chaque ombre est une menace.
Ce n'est qu'en arrivant chez moi, porte verrouillée, alarme enclenchée, que je laisse le tremblement me gagner. Le dossier Draxen est posé sur la table basse. Il me fixe de son œil noir.
Qui a envoyé Marcus Rell ? Qui lui a soufflé son histoire ? Et qui m'a suivie ce soir ?
Demain, j'exigerai des réponses. Mais cette nuit, tout ce que je sais, c'est qu'une peur froide s'est installée dans mon cœur. Et qu'elle ne partira plus.
Chapitre 6KyrelLe rapport de Silas est posé sur mon bureau depuis ce matin. Je ne l'ai pas ouvert tout de suite. J'attendais d'être seul, la nuit tombée, les ombres revenues à leur place.Je le lis enfin. Trois noms. Trois hommes à qui on a donné l'ordre d'éliminer Naelys Voren avant qu'elle ne trouve certaines preuves. Des exécutants de bas étage, recrutés à la hâte, payés en liquide. Le commanditaire reste inconnu, mais le message est clair. Quelqu'un veut l'arrêter avant qu'elle n'approche de la vérité.La vérité. Celle qui dort depuis vingt-cinq ans sous des couches de sang et de silence.Je froisse le rapport dans mon poing. La colère est une bête qui se réveille dans ma poitrine, une bête que je croyais domptée. Elle ne l'est pas. Elle attendait juste une raison de rugir.— Silas.Il émerge de l'ombre de la bibliothèque où il se tenait, silencieux comme toujours.— Les trois hommes ?— Localisés. Deux ont déjà quitté la ville après avoir appris qu'on s'intéressait à eux. Le tr
Chapitre 5NaelysLa prison sent la sueur, l'eau de Javel et le désespoir. Les néons blafards projettent une lumière d'hôpital sur les murs gris. Le gardien qui m'escorte m'observe du coin de l'œil, curieux, méfiant.— C'est la première fois qu'on lui envoie quelqu'un, grogne-t-il. Le gars, il est fini.Je ne réponds pas. Il m'ouvre la porte du parloir et s'efface.Mon client s'appelle Marcus Rell. Trente-deux ans, ouvrier portuaire, casier vierge jusqu'à la semaine dernière. Jusqu'à ce qu'il soit arrêté avec un fusil à lunette pointé vers la voiture de Kyrel Draxen. Jusqu'à ce qu'il avoue sans résistance.Il est assis derrière la vitre blindée, menottes aux poignets. Un visage maigre, des cernes violets, des doigts qui tremblent. Il ne ressemble pas à un tueur. Il ressemble à un homme qui n'a pas dormi depuis des années.— Monsieur Rell, je suis Maître Voren, votre avocate.Il relève la tête. Ses yeux s'accrochent aux miens. Ce ne sont pas les yeux d'un fanatique. Ce sont les yeux d'
Chapitre 4KyrelElle ne tremble pas.C'est la première chose que je remarque. La seule qui compte.Elle traverse l'entrepôt vers moi, et chacun de ses pas est une déclaration de guerre silencieuse. Ses talons frappent le béton comme les secondes d'un compte à rebours. Son dos est droit, son menton relevé, ses épaules ouvertes. Elle n'a pas peur. Ou plutôt, elle a peur, je le devine à la tension de sa nuque, à la pulsation rapide qui bat sous sa peau fine, mais elle transforme cette peur en défi. Elle la brûle comme un carburant.Aucune femme n'est entrée ici de cette façon. Aucun homme non plus. Mes visiteurs courbent l'échine, négocient leur terreur, supplient des yeux. Elle, non. Elle s'arrête devant la table, pose son dossier, et me fixe. Droit dans les yeux. Sans ciller.La lumière de la lampe éclaire enfin son visage. Des pommettes hautes, une bouche ferme, des yeux d'un bleu acier qui ne se détournent pas. Ses cheveux blonds sont relevés en un chignon strict qui tente de brider
Chapitre 3NaelysTrois jours que je n'ai pas dormi sans voir son nom. Kyrel Draxen. Il s'insinue dans mes nuits comme un poison, contamine l'air que je respire.Ce matin, mes associés m'ont convoquée dans la salle de réunion vitrée, ce bocal où les requins nagent en costume trois pièces. Lefèvre, l'associé principal, n'a pas pris de gants.— Tu prends le dossier Draxen, Naelys. Ou tu rends ta plaque.Pas de négociation. Mon éthique contre ma carrière. J'ai signé.Maintenant, je suis ici. Dans le quartier contrôlé par la mafia. Un territoire où les rues portent des noms de familles plus anciennes que la police, où les regards pèsent plus lourd que les armes. Le crépuscule saigne sur les façades de briques noircies. L'air sent l'essence, la rouille, et quelque chose de plus âcre que je préfère ne pas identifier.Ma berline allemande, trop propre pour ce décor, attire les regards comme un diamant dans une poubelle. Je me gare devant l'entrepôt indiqué dans le dossier, une cathédrale ind
Chapitre 2KyrelLa douleur est une vieille amante. Ce soir, elle danse le long de mes côtes, souvenir d'une lame qui a glissé sur l'os il y a longtemps. Je me tiens devant la baie vitrée de mon penthouse, un mur de verre qui donne sur la ville. Une tapisserie de lumières froides, de gyrophares muets. Je domine tout cela par nécessité. Un fauve regarde toujours d'en haut, là où les proies ne peuvent pas grimper.Le whisky dans ma main ne refroidit rien. Rien n'éteint ce feu noir qui couve sous mes muscles, cette tension permanente. La pièce derrière moi est un tombeau de luxe. Canapés de cuir brut, table d'obsidienne, aucun tableau, aucune plante. Je ne supporte pas le désordre. Chaque objet est à sa place, chaque ombre calculée. Survivre pendant vingt-cinq ans avec une cible dans le dos transforme un homme en machine.L'écran plasma diffuse les informations en sourdine. Le bandeau déroulant parle de moi. Toujours de moi. "Nouvelle tentative d'assassinat contre Kyrel Draxen". Le prése
Chapitre 1NaelysLa lumière du tribunal traverse les hautes fenêtres en lames dorées. Elle caresse mes épaules, souligne le tombé précis de ma veste bleu nuit. Aujourd'hui, cette lumière m'appartient.Le silence qui suit le verdict est plus éloquent qu'une ovation. Les douze jurés viennent d'acquitter mon client, un homme que les journaux avaient pendu avant même l'ouverture du procès. Je ferme mon dossier d'un geste lent. Mes doigts ne tremblent pas. Pourtant, sous ma cage thoracique, mon cœur martèle un rythme primitif, cette adrénaline pure qui me fait sentir vivante.— Maître Voren, souffle mon client, comment pourrais-je vous remercier ?Je tourne vers lui un visage que je sais maîtriser comme une toile. Un demi-sourire, à peine assez pour rassurer.— En vivant votre liberté, Monsieur Harlan. C'est le seul paiement que j'accepte.Le couloir du palais est une jungle. Les journalistes se jettent sur moi, micros tendus comme des poignards. Mes talons claquent sur le marbre froid, u







