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CHAPITRE 6 — LE PROTOCOLE

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-07-22 23:31:45

Nora

La cuisine est une caverne de cuivre et de pierre. Des casseroles pendent au plafond comme des trophées. Des bocaux d'épices s'alignent sur des étagères en bois brut. Une cheminée monumentale, assez grande pour y rôtir un sanglier, crépite dans un coin. L'odeur du pain frais et des herbes séchées flotte dans l'air. C'est la pièce la plus chaleureuse du manoir. Et la plus intimidante.

Iris m'y attend, debout près du plan de travail central, les bras croisés. Elle porte une robe grise identique à celle d'hier, comme un uniforme. Ses cheveux blonds sont tirés en queue-de-cheval. Son regard est toujours aussi froid.

— Le service du dîner obéit à des règles strictes, commence-t-elle sans préambule. Tu les apprendras ce soir. D'abord, la disposition de la table.

Elle me montre une série de schémas plastifiés punaisés sur un panneau de liège. La table de la salle à manger y est dessinée en vue du dessus, avec des croix pour les convives et des lignes pointillées pour les déplacements du personnel.

— Léonora s'assoit au bout. Toujours. Les invités sont placés selon leur rang. Toi, tu restes debout, le long du mur, sauf quand on te demande d'avancer. Tu ne t'assois jamais. Tu ne parles jamais. Tu ne regardes personne dans les yeux sauf Léonora, et seulement si elle t'adresse la parole.

— Et si quelqu'un d'autre me parle ?

— Tu réponds brièvement, poliment, sans lever les yeux. Puis tu te tais.

Je hoche la tête. Iris poursuit, détaillant les plats, l'ordre du service, les vins à servir en premier, les gestes à éviter. Tout est codifié. Chaque mouvement a un sens. Chaque erreur aura une conséquence.

— Qui sont les invités de ce soir ? je demande.

— Un homme d'affaires. Markov. Il travaille avec Léonora sur certains projets. C'est un homme important. Et dangereux.

— Dangereux comment ?

Iris me lance un regard qui signifie clairement que j'ai posé une question de trop.

— Contente-toi de servir.

Je m'abstiens de répliquer. Je ne suis pas en position de négocier. Je suis la nouvelle. La cinquième protégée. Celle qui porte le collier depuis ce matin et qui doit encore prouver qu'elle le mérite.

Le reste de l'après-midi passe en répétitions. Iris me fait disposer des assiettes vides, servir de l'eau dans des verres imaginaires, marcher le long du mur sans faire de bruit. Elle corrige ma posture — dos plus droit, épaules en arrière, menton baissé — et ma façon de tenir le plateau. Je m'applique. Je veux réussir. Je ne sais pas si c'est pour Gabriel, pour prouver ma valeur, ou pour autre chose. Pour elle. Pour ce regard noir qui me suit même quand je ferme les yeux.

À dix-huit heures, je remonte dans ma chambre pour me préparer. Sur mon lit, une robe a été déposée. Noire, sobre, en coton léger, avec un col rond et des manches longues. Elle n'est pas provocante. Elle est pire que ça. Elle est uniforme. Elle dit que je fais partie du décor, que je suis un élément du manoir comme un meuble ou un tableau. Je l'enfile. Elle tombe juste au-dessus du genou. Le col s'arrête à un centimètre du collier de cuir. Il est visible. Il doit l'être.

Je me regarde dans le miroir. La fille qui me fixe n'est plus tout à fait Nora. C'est une version de moi que je découvre, que je construis à chaque geste, à chaque obéissance. Elle me ressemble. Elle a mes yeux, mes cheveux, mes mains. Mais elle porte un collier de cuir. Et elle se tient plus droite. Et son regard est plus dur, ou plus doux, je ne sais pas. Différent.

Le dîner est à vingt heures. À dix-neuf heures trente, je descends dans la salle à manger. La table est dressée. Cristal, argent, porcelaine. Des chandeliers éclairent la pièce d'une lumière vacillante. Iris vérifie chaque détail avec une méticulosité obsessionnelle. Alba et Maeve s'affairent également, portant des plateaux, disposant des corbeilles de pain. Nous sommes trois à servir. Iris supervise.

À vingt heures précises, la porte s'ouvre. Léonora entre, suivie d'un homme. Markov. La cinquantaine, costume gris, cravate sobre. Visage banal, presque effacé, mais ses yeux sont des vrilles. Ils balaient la pièce, s'arrêtent sur Alba, sur Maeve, sur moi. Sur mon collier. Il sourit.

— Nouvelle acquisition ? demande-t-il à Léonora.

— Une protégée. Ne vous emballez pas, Markov. Elle n'est pas à vendre.

— Quel dommage.

Ils s'assoient. Le dîner commence. Je me tiens contre le mur, immobile, le dos droit, les mains croisées devant moi. Alba sert le vin. Maeve apporte les entrées. Iris orchestre le ballet. Léonora et Markov parlent affaires — des chiffres, des contrats, des noms que je ne connais pas. Leur conversation est codée, pleine de sous-entendus, mais je comprends assez pour saisir que leurs activités ne sont pas tout à fait légales. Trafic d'influence. Renseignements. Protection. Le genre de services qui ne figurent jamais sur une facture.

Le dîner se déroule sans accroc jusqu'au fromage. Et puis Markov lève son verre et le vide d'un trait. Iris me fait un signe discret. C'est à moi de le resservir. Je m'avance, la bouteille de vin rouge à la main, le cœur battant. Je verse le vin, doucement, sans renverser. Et là, je commets l'erreur.

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