Mag-log inAlice
Il a bougé avec cette vitesse silencieuse qu'ont les grands prédateurs, cette économie de gestes qui ne pardonne rien, cette précision qui vient de l'instinct et non de la pensée. En une fraction de seconde, il était devant moi, agenouillé lui aussi, et ses mains , ses mains immenses, calleuses, traversées de cicatrices fines, des mains qui avaient tenu des épées et des rênes et des loups par la fourrure , prenaient mon visage comme on prend une chose sacrée, un objet de culte, une relique qu'on craint de briser.
Ses paumes étaient chaudes. Plus chaudes que tout ce que j'avais jamais touché. Cette chaleur traversait ma peau, mes muscles, mes os, et allait se loger quelque part derrière mon sternum, dans un endroit qui n'avait jamais eu de nom. Ses pouces se sont posés sur mes pommettes. Ils étaient rudes, calleux, et pourtant leur caresse était la chose la plus douce que j'avais jamais sentie.
— Ne pleure pas, a-t-il murmuré.
Je ne savais pas que je pleurais. Les larmes coulaient pourtant, silencieuses, régulières, chaudes sur mes joues froides. Elles coulaient depuis le moment où mes genoux avaient cédé, depuis le moment où son regard avait frappé mon sternum, depuis le moment où mon loup intérieur avait hurlé. Elles coulaient sans que je les aie commandées, comme une source qu'on libère, comme une digue qui cède.
Et ses pouces les essuyaient. Une par une. Avec une patience qui ne pouvait pas être apprise, une patience qui venait de plus loin que lui, une patience d'avant les mots. Il ne disait rien. Il essuyait. Et chaque larme emportée par son pouce était une larme qui ne pesait plus.
— Ne pleure pas, a-t-il répété. Je te promets tout. Tout ce que je peux donner. Tout ce que je suis. Mon nom, mon titre, ma meute, mon sang, mes os, mes nuits et mes jours. Tu seras ma Luna.
Sa Luna.
Le mot a pénétré ma peau comme une pluie tiède après une année de sécheresse. Il a traversé l'épiderme, la chair, les côtes, et il est allé se loger dans cet endroit sans nom derrière le sternum, là où la chaleur de ses paumes s'était déjà installée. Luna. Sa Luna. La Luna de l'Héritier d'Argentel. La première dame de la meute. La reine à ses côtés.
J'ai fermé les yeux. Je ne pouvais plus soutenir son regard, ce n'était plus possible , il y avait trop de choses dans ce regard, trop de promesses, trop d'avenir, trop de ce gris d'orage qui me traversait comme une lame. J'ai fermé les yeux et j'ai senti son front se poser contre le mien.
Ce contact. Ce simple contact de peau contre peau, de front contre front. Nos souffles se sont mêlés. L'air qu'il expirait, je l'inspirais. L'air que j'expirais, il l'inspirait. Nous respirions le même air, le même instant, le même miracle. Mon loup intérieur s'est couché , pas vaincue, non, mais apaisée, repue, comme une bête qui a longtemps marché et qui trouve enfin sa tanière. Elle s'est roulée en boule dans ma poitrine et elle a fermé les yeux, et j'ai compris qu'elle avait toujours su qu'il existait, quelque part, ce front contre lequel poser le sien. Qu'elle l'avait toujours su, depuis le ventre de ma mère, depuis le premier battement de mon cœur, depuis que la Lune avait cousu mon âme dans le tissu du monde.
Et je me suis tue.
J'avais mille choses à dire. Mille choses qui se pressaient derrière mes lèvres comme une foule derrière une porte. Que je ne méritais pas cet honneur, que j'avais peur, que j'allais tout faire pour être à la hauteur, que je ne savais pas être Luna, que je ne savais même pas être aimée , je n'avais jamais été aimée, pas comme ça, pas avec cette intensité, pas avec cette évidence de foudre. Je voulais lui dire que j'étais une Oméga ordinaire, une fille sans rang, une servante de la meute, une cueilleuse de sauge. Je voulais lui dire qu'il se trompait, que la Lune s'était trompée, qu'il fallait prévenir quelqu'un, arrêter tout, réparer l'erreur.
Mais aucun mot n'a franchi mes lèvres. Les mots s'arrêtaient dans ma gorge, se changeaient en larmes, et ses pouces les emportaient, et le cycle recommençait. Mot-larme-pouce. Mot-larme-pouce. Une litanie silencieuse plus éloquente que toutes les paroles que j'aurais pu prononcer.
La brume a tourné autour de nous.
Elle était plus épaisse qu'avant, plus blanche, presque laiteuse. Elle montait du sol par vagues lentes, s'enroulait autour de nos corps agenouillés, effaçait les bords de la clairière. Les hêtres ont disparu, engloutis par le blanc. La pierre de lune a disparu. Il n'y avait plus rien , plus de forêt, plus de meute, plus de Sylvanie, plus de monde. Il n'y avait que ses mains sur mes joues, son front contre le mien, et le bruit de nos deux souffles accordés, ce bruit qui ressemblait au ressac d'une mer très lointaine.
J'aurais dû graver cet instant dans la pierre. J'aurais dû le suspendre autour de mon cou, le porter contre mon cœur, le sortir chaque fois que le doute viendrait. J'aurais dû savoir que les clairières sont des pièges autant que des sanctuaires, que la brume qui donne peut aussi reprendre, que les serments prononcés dans le brouillard se dissolvent parfois avec lui.
Mais je n'ai rien su. Je n'ai rien voulu savoir. J'ai ouvert les yeux, j'ai plongé mon regard dans le sien , dans cet orage gris qui était devenu toute ma météo et j'ai hoché la tête.
Ce petit hochement de tête que j'avais répété toute ma vie. Ce geste d'acquiescement qui disait oui à tout, oui aux ordres, oui aux corvées, oui aux humiliations muettes. Mais cette fois, il disait oui à autre chose. Il disait oui au destin, oui à l'amour, oui à cette corde invisible qui vibrait entre nos deux poitrines.
— Oui, j'ai soufflé.
Et ce mot , ce tout petit mot d'une syllabe, ce mot que j'avais prononcé dix mille fois pour des choses sans importance , a été le plus important de toute ma vie.
Le vent s'est levé. Très léger d'abord, puis plus fort. Il a agité les branches des hêtres, il a dispersé la brume en lambeaux, il a fait voler mes cheveux autour de mon visage. Un frisson a parcouru la clairière, un frisson qui n'était pas de froid mais d'avertissement. Et tout au fond de moi, là où mon loup intérieur venait de se rendormir, quelque chose a frémi , une corde plus fine, plus sombre, une corde qui ne vibrait pas de joie mais de pressentiment.
Je l'ai ignorée. Je l'ai ignorée parce que ses pouces caressaient encore mes joues et que ses yeux gris ne regardaient que moi, et que cette sensation-là , être regardée, être vue, exister dans le regard de quelqu'un , était si nouvelle, si grisante, que j'aurais vendu mon avenir pour qu'elle dure une minute de plus.
J'ai ramassé mon panier. J'ai rassemblé mes brins de sauge éparpillés, un à un, les doigts tremblants. Il m'a aidée en silence, sans quitter ses genoux, tendant sa grande main pour cueillir les tiges minuscules que j'avais laissées tomber. Nos doigts se sont frôlés au-dessus de la mousse , un frôlement de rien, un effleurement de phalanges et j'ai senti son odeur sur mes phalanges, cette odeur de résine et de neige, et je me suis dit que j'allais m'en souvenir toute ma vie.
Je ne savais pas à quel point j'avais raison.
AliceEt je frappe.Trois coups. Nets. Fermes. Pas trop forts. Trois coups qui disent : Je suis là. Trois coups qui ne demandent pas la permission d'être là. Trois coups qui, du moins, m'appartiennent.De l'autre côté, tout se pétrifie. Le silence, soudain, devient énorme. Un silence de honte prise. Un souffle. Un chuchotement rapide. Un bruit d'étoffe qu'on remet en place. Puis, au bout d'un temps qui me paraît très long, la voix de James , une voix rauque, mal ajustée, une voix qui vient d'ailleurs :— Entrez.Je n'entre pas.Je pose le pli scellé, à plat, sur le sol, contre la porte. Je le pose comme on dépose une offrande devant un temple qu'on ne veut plus honorer. Je me redresse. Je fais un pas en arrière.— Le courrier de Darius, dis-je à travers le bois et ma voix, à ma grande surprise, ne tremb
— Alice —Le lendemain du bal, on m'apporte au petit matin, sur un plateau, un pli scellé de l'intendance. C'est un dossier de comptes et de correspondances à porter au bureau Alpha, avec la mention urgent. La signature est celle de Darius, le Bêta, mais l'écriture au dos, dans une marge , je la reconnais est celle d'Isabella. Elle a rajouté d'une plume rapide : Merci de bien vouloir apporter directement , la Luna future connaît le chemin.La Luna future connaît le chemin.Il y a, dans cette petite phrase, une politesse si empoisonnée que j'en ris tout haut. Je ris, seule, dans ma chambre, un rire bref, sec, un rire qui me surprend moi-même. Bertha, qui tisonnait le feu, se retourne, alarmée.— Ma Dame ?— Rien, Bertha. Une plaisanterie de mauvais goût.Je regarde le pli. Je pourrais le renvoyer. Je pourrais dire que je suis souffrante. Je p
Il traverse la salle en trois pas. Il fend la foule des invités qui s'écartent, muets. Il va droit vers Isabella, qui se tient contre un pilier de marbre noir, dans une robe rouge sang à traîne, un sourire tranquille sur les lèvres. Il lui tend la main. Elle la prend. Il l'entraîne au centre de la piste. L'orchestre , un instant en arrêt , reprend, hésitant. Ils commencent à danser.Un lent....Un lent de fiançailles.Le maître de cérémonie ne rappelle pas la tradition. Il n'ose pas. Il regarde les grandes fenêtres. Personne ne parle. Personne ne me regarde. Ou plutôt , c'est plus subtil que cela , tout le monde me regarde, mais indirectement. Personne ne pose franchement les yeux sur moi. On me regarde par le coin de l'œil. On me regarde dans le reflet des miroirs. On me regarde comme on regarde un cortège funèbre : par respect, par malaise, par une curiosité honteuse qu'on n'ose pas assumer.Je reste debout. Au bas de l'escalier. Seule. Une longue marche derrière moi, une salle immen
Je regarde Bertha. Je lui souris , un sourire fatigué, mais tendre.— Merci, Bertha. Tu es la seule.Elle secoue la tête. Elle a l'air presque en colère.— Non, Ma Dame. Il y en a d'autres. Il y en a beaucoup d'autres. Ils se taisent, c'est tout. C'est différent. Ils vous verront revenir. Ils vous verront redresser la tête. Ils s'en souviendront.Elle se penche sur la théière. Elle me sert un peu plus de thé. Elle ne me regarde pas quand elle ajoute, très bas, comme si elle parlait au thé :— Et il y a le Cri, aussi. Ne l'oubliez pas. Ma grand-mère y croyait, elle.Je relève la tête. Elle a déjà tourné les talons. Elle sort du salon. Elle ne veut pas voir ma tête, sans doute, parce qu'elle sait que je ne la crois pas — mais elle a tenu, elle, à me le redire.Deux fois hier. Une fois aujourd'hui. Trois fois qu'on nomme, devant moi, cette vieille histoire.Je regarde ma tasse. Je regarde le petit reflet de mon visage dans le thé. Je me dis que je suis en train de devenir folle, sans dou
AliceLe lendemain, à l'aube, un rayon de soleil pâle passe par la fente du rideau et me réveille. C'est la première lumière franche depuis des jours. La neige a fondu dans la nuit. L'hiver, dehors, se fatigue déjà, alors qu'il n'a pas donné son plein , c'est un hiver mou, indécis, comme mon amour. Je me lève. J'ai les yeux gonflés. Je passe de l'eau sur mon visage. Je m'habille de moi-même, sans appeler personne. Je choisis une robe simple, gris tourterelle, sans ornement. Je me coiffe en une natte lâche que je pose sur l'épaule. J'ai besoin, aujourd'hui, de sortir de ma chambre en Alice : pas en Luna. En Alice.Je descends dans la grande cour. Il y a du monde. Des palefreniers qui mènent les chevaux à l'abreuvoir, des servantes qui portent des paniers de linge, deux gardes qui plaisantent près de la porte du levant, un forgeron qui tra
Ma tasse tremble à peine dans ma main. Je la repose sur la soucoupe. Je m'oblige à sourire d'un sourire poli, un sourire de Luna qu'on est en train d'éduquer.Elle continue. Elle me dit qu'à seize ans, il lui a offert une petite bague en argent , Il m'a dit qu'elle était unique, tu imagines ? Comme si une bague pouvait être unique. Nous en avons ri, plus tard. Elle rit encore, doucement, en s'en souvenant. Elle me raconte qu'elle a été sa première nuit, dans une grange abandonnée près du lac, sur une paillasse de foin frais, un soir de fin d'été où l'orage venait de casser une chaleur trop lourde. Elle me raconte, elle me raconte, elle me raconte. Elle raconte comme on lit un roman à un enfant qui ne comprend pas encore. Elle croque un biscuit aux amandes, elle passe la langue sur ses lèvres, elle repose le biscuit.Chaque phrase entre en moi com







