Il m'a perdue avant de m'aimer

Il m'a perdue avant de m'aimer

last updateLast Updated : 2026-06-27
By:  Les écrits d'une Mariam Updated just now
Language: French
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Il m’a perdue avant de m’aimer Pour protéger l’homme qu’elle aimait, Alméa Castelli disparaît sans laisser la moindre explication. Pendant six ans, elle reconstruit sa vie loin de tout… et garde un secret qu’elle s’est juré de ne jamais révéler. Lorsqu’elle revient enfin dans sa ville natale, elle découvre que Léandre Valcourt est devenu l’homme qu’il rêvait d’être : puissant, admiré… et sur le point d’épouser une autre. Pour lui, Alméa appartient au passé. Jusqu’au jour où il découvre qu’elle n’est jamais partie seule. Et qu’un petit garçon possède exactement son sourire. Pour la première fois, Léandre comprend qu’il n’a pas perdu la femme qu’il aimait. Il l’a perdue avant même de réaliser qu’il l’aimait. Mais certains retours arrivent trop tard… et certains amours ne demandent plus à être sauvés.

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Chapter 1

Chapitre 1

Chapitre 1

Alméa

La pluie frappe le pare-brise avec une violence sourde, régulière, chaque goutte une détonation minuscule qui trouve un écho dans ma poitrine. Mes doigts sont crispés sur le volant, mes jointures blanches, et je fixe la grille du domaine sans parvenir à la franchir, comme si le temps s’était plié en deux et m’avait ramenée six ans en arrière, exactement au même endroit, exactement sous la même pluie, mais dans l’autre sens.

Six ans plus tôt, je quittais cette demeure en courant presque, les cheveux collés aux tempes, les joues brûlantes d’humiliation, le ventre creux et le cœur en charpie. La robe que je portais, une robe légère que j’avais choisie avec tant d’innocence le matin même, était trempée, et mes chaussures s’enfonçaient dans la boue de l’allée avec un bruit de succion qui me hante encore. Je n’avais pas de valise, pas de plan, pas d’argent. Je n’avais que les mots de Florence plantés dans ma chair comme des éclats de verre.

Ces mots, je les entends encore, syllabe après syllabe, avec une précision chirurgicale. « Vous n’êtes rien, ma pauvre enfant. Vous ne serez jamais rien. Disparaissez avant qu’il ne se lasse de vous, c’est ce que vous pouvez lui offrir de mieux. » Elle se tenait dans le hall, droite, élégante, vêtue d’un tailleur crème qui lui donnait l’air d’une reine s’adressant à une servante. Ses yeux, d’un gris d’acier, ne cillaient pas. Ses lèvres, minces et parfaitement dessinées, formaient un sourire qui n’était pas un sourire, une courbe satisfaite qui disait la victoire. Elle avait gagné. Elle le savait. Moi aussi.

Je suis partie, et le bruit de la porte qui se refermait derrière moi a été le point final à la phrase de ma vie d’avant. Je me suis enfoncée dans la nuit, dans la pluie, dans le silence, et je n’ai plus jamais regardé en arrière. Jusqu’à aujourd’hui.

Aujourd’hui, je reviens dans cette ville qui m’a tuée sans m’enterrer, et chaque rue que je traverse est une cicatrice qui se rouvre. Le café où il m’embrassait le matin, le square où il me lisait des poèmes de Baudelaire en riant de ma grimace, le pont où il avait posé une main tremblante sur ma joue en me disant que je changeais tout. Tout est là, intact, comme si le temps n’avait pas passé, comme si cette ville avait décidé de conserver nos souvenirs sous verre, dans un musée de la douleur que je suis seule à visiter.

Mon père est mort. Voilà pourquoi je reviens. L’homme qui m’a élevée dans l’odeur de la térébenthine et les silences lourds s’est éteint seul dans son atelier, au milieu de ses toiles inachevées, et personne ne l’a trouvé avant trois jours. Je l’ai appris par un coup de téléphone, une voix inconnue, un notaire pressé. Je n’ai pas pleuré. J’ai raccroché, j’ai rangé mes pinceaux, j’ai embrassé Elio, et je suis montée dans la voiture. Les larmes viendront plus tard, ou peut-être jamais. Mon père et moi, c’était une histoire de silences, et les silences ne se pleurent pas.

Il n’y aura personne à son enterrement, ou presque. Marcello Castelli, artiste de génie, père absent, homme qui brûlait sa vie par les deux bouts, n’a jamais su s’attacher les vivants. Il peignait l’amour, la passion, la tendresse, il les peignait avec une maîtrise qui coupait le souffle, mais il ne savait pas les vivre. Il ne savait pas dire je t’aime, il ne savait pas serrer un enfant dans ses bras, il ne savait que peindre, peindre, peindre, jusqu’à ce que la peinture le dévore tout entier. Et moi, sa fille unique, j’ai grandi à l’ombre de ses toiles, nourrie de ses silences, et je suis devenue une spécialiste de l’absence.

Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Plus de père à fuir, plus de famille à ménager, plus de passé à étouffer. La seule personne qui comptait, la seule qui comptait vraiment, est en sécurité, loin d’ici, dans une autre ville, avec Sofia qui veille sur lui comme sur son propre enfant. Sauf lui. Sauf mon secret.

Elio.

Son prénom est une prière que je ne prononce qu’à voix basse, un talisman que je garde serré contre mon cœur. Mon fils. Mon trésor. Mon secret absolu. Il a cinq ans, il a les yeux de son père, le sourire de son père, et il ne sait rien de cette ville, de cet homme, de ce passé que j’ai enseveli sous six années de fuite. Il ne sait pas que son père est un Valcourt, l’héritier d’une dynastie qui m’a broyée. Il ne sait pas que je l’ai arraché à ce monde avant même qu’il n’y mette les pieds, pour le protéger, pour le sauver, pour lui épargner la morsure empoisonnée de Florence.

Florence. Même son nom est une brûlure. Si elle apprenait l’existence d’Elio, elle viendrait le chercher, j’en suis certaine. Elle viendrait avec ses avocats, son argent, son mépris, et elle trouverait un moyen de me détruire une seconde fois. Alors je me tais. Je me tais depuis six ans, et je continuerai à me taire, parce que le silence est la seule armure qui résiste aux Valcourt.

La pluie redouble. Je ferme les yeux une seconde, puis je les rouvre, et je tourne le volant pour m’engager dans la rue qui mène à l’atelier de mon père. La bâtisse est là, inchangée, avec sa façade décrépie et ses fenêtres aux volets clos. Je me gare, je coupe le moteur, et le silence retombe, plus assourdissant que la pluie.

Je suis revenue. Je n’ai plus personne à protéger de moi-même. Sauf lui. Sauf mon secret.

Et pour la première fois depuis six ans, je me demande si le silence est encore une armure, ou s’il est devenu une prison.

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