LOGINPuis il y a eu cet été. L'été de nos seize ans.
Je revenais d'un camp d'équitation en Virginie. Un mois entier sans nouvelles, coupé du monde, comme mon père l'exigeait chaque année. Endurcir le caractère, disait-il. Former un homme. J'étais rentré la veille, bronzé, musclé, impatient de retrouver Alexander pour lui raconter mes exploits.
Mais il n'était pas au rendez-
J'ai un billet pour Avignon. Un aller simple. Je vais retourner en Provence, chez ma tante, le temps de savoir quoi faire. Recommencer à zéro. Réapprendre à vivre seule. Réapprendre à être Lydia Morgan, une femme de vingt-trois ans, divorcée, sans enfant, sans mari, sans maison.Le taxi roule dans la campagne enneigée. Les champs sont blancs, silencieux, immaculés. On dirait un paysage de carte postale, ou un décor de rêve. Un monde neuf, sans traces de pas, sans souvenirs, sans fantômes.Je pense à la lettre que j'ai laissée dans Les Fleurs du Mal. Je pense à son visage quand il la trouvera — si jamais il la trouve. Je pense à ce qu'il ressentira en lisant ces mots que j'ai écrits il y a une éternité, dans une autre vie, quand je croyais encore que l'amour pouvait tout vaincre.Dans cette maison pleine de fantômes, tu es la seule chose vivante que j'aie jamais trouvée.Il ne l'a probablement pas lue. Il ne lit pas Baudelaire. Mais peut-être qu'un jour, dans des années, quand il sera
LydiaLe jour 60 se lève sur un matin gris de janvier. Un matin sans soleil, sans oiseaux, sans bruit. Le ciel est bas, lourd, gonflé de neige qui menace de tomber depuis des heures et qui ne se décide pas. Les branches nues des marronniers se découpent sur ce gris uniforme, comme des veines noires sur une peau malade. Le givre dessine des fougères sur les vitres de ma chambre — ma chambre d'ami, ma chambre d'exil, ma chambre que je vais quitter aujourd'hui pour toujours.Je suis réveillée depuis cinq heures du matin. Je n'ai presque pas dormi. Chaque fois que je fermais les yeux, je voyais son visage. Chaque fois que je les rouvrais, je voyais le plafond de cette chambre où j'ai passé trois ans à attendre un homme qui ne venait jamais. Alors j'ai cessé de lutter contre l'insomnie. Je me suis levée dans le noir, j'ai allumé la lampe de chevet, et j'ai regardé ma valise.Elle est là, au pied du lit, fermée, prête. Une valise en cuir marron, un peu éraflée, avec des fermoirs en laiton t
Je reste figée. C'est la première fois que Madame Lefort me fait un compliment. La première fois en trois ans qu'elle reconnaît que j'ai fait des efforts, que j'ai essayé, que j'ai été digne.— Merci, Madame Lefort, dis-je, la gorge serrée.— Prenez soin de lui, Madame. Même quand vous ne serez plus là. Il est plus fragile qu'il n'y paraît.— Je ne serai plus là, Madame Lefort. Je ne pourrai plus prendre soin de lui.— On peut prendre soin de quelqu'un à distance. Par la pensée. Par le souvenir.Elle me regarde avec une intensité que je ne lui connaissais pas. Et je comprends soudain : Madame Lefort a aimé un Sterling, elle aussi. Peut-être le père d'Ethan. Peut-être un oncle, un cousin. Peut-être un homme qu'elle n'a jamais pu épouser, et qu'elle a servi toute sa vie faut
LydiaCinquante-cinq jours. Cinq jours avant la fin. Cinq petits jours, à peine plus qu'une poignée d'heures, et je serai libre. Libre de partir, de quitter ce manoir, de quitter cet homme, de quitter cette vie qui n'a jamais été la mienne. Libre, comme on est libre quand on a tout perdu.Ces cinq derniers jours, je les passe à dire adieu. Pas des adieux bruyants, pas des adieux spectaculaires. Des adieux discrets, presque invisibles, que personne ne remarque. Des adieux pour moi seule.Le jour 55, je dis adieu à la serre aux orchidées.La serre est située à l'arrière du manoir, derrière la roseraie, cachée par une haie de troènes centenaires. C'est un endroit que j'ai découvert par hasard, quelques semaines après mon arrivée, et où je me suis réfugiée chaque fois que l'étouffement devenait trop fort. Personne n
Ses yeux gris, si souvent froids ou absents, s'animent. Ils pétillent, ils brillent, ils dansent. Ses lèvres esquissent une courbe qui transforme tout son visage, qui efface la fatigue et les soucis, qui le fait paraître plus jeune de dix ans. Il ressemble à l'adolescent des carnets de croquis, celui qui souriait devant la Victoire de Samothrace, celui qui croyait encore que la vie pouvait être belle.Mes jambes se mettent à trembler. Je m'appuie contre le mur du couloir, les mains plaquées sur la tapisserie pour ne pas tomber. Je savais qu'il aimait Victoria. Il me l'a dit, il me l'a répété, il me l'a prouvé par chacun de ses actes, chacun de ses silences. Mais le savoir et le voir, c'est deux choses différentes.Le savoir, c'est abstrait. C'est une phrase dans une conversation, un aveu dans un jardin d'hiver, une absence dans un baiser. Le voir, c'est concret. C'est ce sou
J'enlève la robe, je la jette sur une chaise. Je n'en veux plus. Je ne veux plus jamais la voir. Je la donnerai à une œuvre de charité, ou je la brûlerai dans la cheminée de la bibliothèque, comme Ethan a brûlé ses carnets de croquis.Je m'assieds sur le lit, en sous-vêtements, et je prends mon carnet vert dans le tiroir de la table de nuit.Jour 42 : J'ai essayé de le séduire. Il m'a dit que j'étais magnifique. Il m'a embrassée. Puis il s'est écarté. Il est fatigué. Il est toujours fatigué quand il s'agit de moi.Je pose le stylo. Je ferme le carnet. Et cette nuit-là, pour la première fois depuis le début du pacte, je ne dors pas du tout. Je reste éveillée jusqu'à l'aube, les yeux fixés sur le plafond, à écouter le silence du manoir, à sentir le froid de nove
Lydia Le petit salon est une pièce immense. Petit est une ironie. Il pourrait contenir tout l'appartement où j'ai grandi. Plafond à caissons peints de scènes mythologiques que je n'ai pas le temps de déchiffrer. Cheminée monumentale en marbre noir où crépite un feu qui ne réchauffe pas, qui éclair
Lydia Nous traversons Paris sous la pluie. Les essuie-glaces battent la mesure. Un rythme lent, régulier, hypnotique. Le chauffeur allume la radio. Une chanson d'amour triste. Il la chante à mi-voix, faux, sans s'en rendre compte.— Vous êtes mariée aujourd'hui ?Je sursaute. Il me regarde dans le
Le juge est pressé. Il consulte sa montre toutes les trente secondes. Une petite montre en or qui brille à son poignet. Il a un autre mariage après le nôtre. Un vrai mariage, peut-être, avec une robe blanche et des fleurs et des gens qui pleurent de joie.— Bien. Procédons.Ethan se tient à ma gauc
Lydia Le notaire est parti. Ma mère est partie. Ethan parle à une autre femme le jour de son mariage.Je suis seule dans l'étude qui sent le cuir et la naphtaline.Je suis mariée.Je ne sais pas combien de temps je reste ainsi, immobile, à regarder le bois de la table. C'est la voix d'Ethan qui me







