MasukMaya
Sa maison est immense, une façade haussmannienne avec des fenêtres hautes comme des portes d'église, des balcons en fer forgé, un digicode avec des chiffres qui brillent dans la lumière grise du soir, et je sonne avec un doigt qui tremble.
Une femme de ménage m'ouvre, une femme brune sans âge, en uniforme gris, elle ne me demande pas qui je suis, elle ne me demande pas ce que je viens faire ici, elle me fait entrer comme si elle m'attendait depuis toujours.
Le salon est blanc, lumineux, froid, avec un canapé beige qui ressemble à ceux des magazines de décoration, une table basse en verre tellement propre qu'on dirait qu'elle n'a jamais servi, aucune photo sur les murs, aucun livre sur les étagères, aucun bibelot sur les meubles, rien qui ressemble à une vie, rien qui montre que quelqu'un vit ici, juste de l'espace et du silence et une propreté chirurgicale.
Victoria arrive en bas de l'escalier, elle porte un peignoir de soie noire qui lui arrive aux mollets, ses pieds sont nus sur le parquet, ses cheveux sont détachés, ils tombent sur ses épaules en vagues brunes, et elle a l'air plus jeune comme ça, moins menaçante, presque vulnérable.
— Suivez-moi, dit-elle, et elle tourne les talons sans attendre de voir si je la suis.
La chambre de Victoria est au premier étage, une porte blanche, une poignée en cuivre, et à l'intérieur, un lit immense avec des draps gris foncé, pas de tête de lit, juste le matelas et les draps, comme un cube de nuit posé sur le parquet, et une fenêtre qui donne sur un jardin intérieur où je devine des arbres nus.
— Mettez-vous à genoux, dit-elle en s'asseyant sur le bord du lit, et sa voix n'est plus celle du bureau, elle est plus douce, plus calme, mais plus impérieuse aussi.
Je m'agenouille sur le parquet, il est dur, froid, et je sens chaque latte sous mes genoux, chaque interstice, chaque défaut du bois.
Victoria ouvre un petit écrin posé sur la table de nuit, un écrin en velours grenat, et à l'intérieur, il y a un collier, pas une chaîne fine, pas un bijou de fantaisie, un collier d'acier, un anneau rigide et épais avec une plaque métallique soudée dessus.
— KANE, lis-je à voix haute, et les lettres semblent brûler dans l'air.
— Oui, dit Victoria, vous porterez ce collier jour et nuit, vous ne l'enlèverez jamais, sous aucun prétexte, pas pour la douche, pas pour dormir, pas pour un examen médical, pas pour une radiographie, il restera à votre cou jusqu'à la fin du contrat, même si vous avez mal, même si ça gratte, même si quelqu'un vous pose des questions.
— Et si on me le demande ? dis-je, et ma main monte déjà vers ma gorge, comme pour protéger une peau qui n'a encore jamais porté de métal.
— Vous direz que c'est un héritage familial, répond Victoria, personne n'insistera, les gens ne veulent pas savoir la vérité, ils veulent une histoire qui les rassure, alors donnez-leur une histoire.
Elle sort le collier de l'écrin, l'acier luit sous la lumière de la fenêtre, froid et bleu comme un scalpel, et elle dit :
— Approchez-vous.Je fais un pas sur mes genoux, le parquet racle ma peau, et je me rapproche d'elle, si proche que je sens son parfum, la vanille et le cuir, une odeur chaude et dure à la fois, une odeur qui devrait m'apaiser mais qui me terrifie parce qu'elle sent le pouvoir.
— Relevez les cheveux, ordonne Victoria.
Je les relève d'une main tremblante, ma nuque apparaît, nue, vulnérable, et je n'aime pas ça, je n'aime pas qu'on touche ma nuque, je n'aime pas qu'on la voie, c'est l'endroit le plus intime de mon corps, plus intime que mes seins, plus intime que mon ventre, plus intime que tout.
Victoria passe le collier autour de mon cou, l'acier est froid, très froid, il me glace la peau, et il se ferme avec un petit clic, un bruit minuscule, définitif, et soudain, le métal est contre ma chair, je sens son poids, pas lourd, juste présent, juste là, tout le temps.
— C'est fait, dit-elle, vous m'appartenez maintenant, pas votre corps, pas votre âme, pas votre esprit, mais votre soumission, à partir de cet instant, vous êtes ma propriété contractuelle, mon bien, ma chose, jusqu'à la fin du contrat.
— Je comprends, madame, dis-je, et ma voix est étrangement calme, comme si une partie de moi avait accepté avant que le reste ne comprenne.
— Vous ne comprenez pas encore, dit Victoria, mais vous comprendrez, avec le temps, avec les nuits, avec les ordres, avec les silences, vous comprendrez ce que ça veut dire d'appartenir à quelqu'un.
Elle pose un doigt sous mon menton, son index est chaud, sec, ferme, elle me force à lever la tête, et nos regards se croisent, ses yeux gris dans les miens, et elle dit :
— Je vais vous demander des choses que vous n'avez jamais faites, je vais vous emmener dans des endroits que vous n'avez jamais vus, de votre corps je vais tout savoir, vos limites je vais les repousser, et vous allez aimer ça, pas tout de suite, pas maintenant, mais à la fin, à la fin vous me remercierez.
— Et si je n'aime pas ? dis-je, et ma voix est un souffle, presque rien.
— Vous n'aurez pas le choix, dit-elle, c'est ça, le contrat, c'est ça que vous avez signé, c'est ça que vous avez écrit « je consens » à quinze reprises, l'absence de choix, l'absence de recours, l'absence de fuite.
Elle retire son doigt, je reste à genoux, le collier autour du cou, le froid du métal contre ma peau chaude, et je sens les battements de mon cœur dans l'acier, comme si le collier était vivant, comme s'il avait son propre pouls.
Victoria se lève, elle enlève son peignoir d'un geste lent, délibéré, et elle est nue en dessous, son corps est mince, presque dur, pas de rondeurs, des muscles longs, des seins petits et fermes, et je détourne le regard, je ne veux pas voir, je ne veux pas désirer, je ne veux pas avoir envie de ce que je ne peux pas avoir.
— Vous allez dormir ici, dit-elle en désignant le pied du lit, du bout de son pied nu.
— Par terre ? dis-je, et ma voix est plus haute que d'habitude.
— Par terre, confirme-t-elle, nu, c'est la première nuit de votre disponibilité totale, vous commencez maintenant, vous dormirez par terre, nue, jusqu'à ce que je décide autrement.
Elle éteint la lumière, la pièce plonge dans le noir, un noir complet, un noir qui avale tout, et je l'entends se glisser sous les draps, le froissement du coton, le soupir de son corps dans le matelas.
— Déshabillez-vous, Maya, dit-elle dans l'obscurité, et allongez-vous, sans bruit, sans attendre.
Je me déshabille dans le noir, mes mains tremblent, mes doigts peinent sur les boutons de mon chemisier, sur la fermeture de mon jean, sur l'attache de mon soutien-gorge, mes vêtements tombent un par un sur le parquet, et je reste nue, à genoux, le collier autour du cou, offerte à l'obscurité, offerte à elle.
— Allongée, répète Victoria, et sa voix vient de nulle part et de partout à la fois.
Je m'allonge sur le parquet, il est dur, froid, mes hanches touchent le bois, mes omoplates aussi, mes talons, ma nuque, tout mon corps est une surface de contact avec le froid, et je n'ai pas de couverture, pas d'oreiller, pas de chaleur, rien que ma peau nue et l'acier autour de mon cou.
— Bonne nuit, Maya, dit Victoria, et sa voix est presque douce.
— Bonne nuit, madame, dis-je.
Je ferme les yeux, le collier est froid contre ma gorge, la nuit est silencieuse, si silencieuse que j'entends mon propre sang circuler dans mes oreilles, et je pense à ma mère, à l'hôpital, aux infirmières qui la lavent le matin, je pense aux dix mille euros, au premier versement qui arrivera dans une semaine, je pense à Victoria, nue sous ses draps blancs, à deux mètres de moi, et je ne dors pas, je ne dors pas, je ne dors pas.
Mon cœur s'accélère. Cette panique que j'ai appris à reconnaître, cette sensation de vide qui s'ouvre sous mes pieds , l'instinct de la journaliste qui sait qu'un silence est parfois plus éloquent qu'un cri. — Enfonce la porte, dis-je. Marcus me regarde, hésite. Enfoncer la porte de la Maîtresse est un sacrilège. Mais il voit dans mes yeux que je ne plaisante pas. Il prend du recul, donne un coup d'épaule dans le battant. Le bois résiste. Il recommence. Au troisième coup, la serrure cède, et nous entrons. Les appartements sont vides. Pas vides comme on dit d'une pièce inoccupée. Vides comme un coquillage abandonné sur la plage. La présence de Damiana n'y est plus. Il y a des traces de son départ , la penderie ouverte, des cintres qui pendent, une valise qui manque dans l'armoire. Le bureau est en ordre, mais le tiroir personnel est entrouvert, comme si elle y avait pris quelque chose à la hâte. Et sur le lit, sur l'or
Elle vient se blottir contre moi. Je l'enlace. Nous restons ainsi, debout dans la chambre du matin, à nous réchauffer mutuellement. — Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? murmure-t-elle. — On attend. On lui donne l'espace qu'elle réclame. Et on espère. — Et si elle ne revient pas ? — Alors nous irons la chercher. Léna La journée s'étire comme un chat paresseux, lente, indolente, suspendue dans une attente qui nous ronge de l'intérieur. Nous avons quitté la chambre de Damiana après son départ, laissant derrière nous les traces de la nuit — les draps froissés, les bougies consumées, l'odeur de nos trois corps mêlée aux huiles parfumées. Marcus a refermé la porte avec la délicatesse d'un prêtre qui quitte un sanctuaire. Nous sommes retournés dans nos cellules respectives. Douche. Vêtements propres. Un semblant de normalité pour
Damiana fixe Léna. Son regard est noir, orageux, mais en dessous, je vois la faille. La fissure dans l'armure. La petite fille terrifiée qui se cache derrière la reine. — Vous ne comprenez pas, murmure-t-elle. — Alors expliquez-nous, dis-je en m'approchant à mon tour. Nous avons toute la matinée. Nous avons toute la vie si vous voulez. Mais ne fuyez pas. — J'ai dormi, dit-elle comme si c'était une confession honteuse. — Oui, vous avez dormi. C'est normal. C'est ce que font les êtres humains après l'amour. — Je n'ai jamais dormi avec quelqu'un. Jamais. Depuis... depuis lui. Depuis mon ex-mari. Sa voix se brise sur le mot mari. Elle ferme les yeux, serre les poings, et je vois qu'elle lutte , qu'elle lutte de toutes ses forces contre une vague qui menace de la submerger. — Chaque fois que je m'endormais à côté de lui, reprend-elle, je me réveillais avec ses mains autour de ma
Je l'embrasse dans le cou. Mes doigts glissent entre son ventre et le ventre de Marcus. Je trouve son clitoris, je le caresse doucement, au même rythme que les mouvements de Marcus en elle. Nous nous coordonnons sans parler, lui et moi, comme si nous avions fait l'amour ensemble depuis toujours , alors que c'est notre première fois à trois, notre première fois en cette configuration sacrée.Damiana se met à gémir. Des petits gémissements d'abord, retenus, presque timides. Puis des plaintes plus longues, plus profondes, qui montent de son ventre et traversent sa gorge comme des vagues. Elle s'agrippe aux draps, à mes cheveux, au dos de Marcus. Elle ne contrôle plus rien. Elle ne contrôle plus son corps, sa voix, ses larmes. Elle s'abandonne.— Lâchez tout, dis-je à son oreille. Nous sommes là. Nous vous tenons.Elle lâche. Elle lâche avec un cri rauque, un sanglot, un spasme qui la secoue tout entière. Je sens son sexe se contracter autour de Marcus. J
Sa voix est ensommeillée, rauque, adorable. — Non, dis-je dans un souffle. Je les regarde. Toi et elle. Je n'arrive pas à croire que c'est réel. — C'est réel. Regarde. Elle soulève légèrement la tête, jette un coup d'œil par-dessus mon torse vers Damiana. — Elle dort, dit Léna. Elle dort vraiment. Elle ne s'est pas enfuie au milieu de la nuit. — Tu avais peur qu'elle le fasse ? — Oui. Et toi ? — Aussi. Nous restons silencieux quelques minutes. Le jour se lève lentement. Les bruits du Cercle commencent à monter , des pas étouffés dans les couloirs, des portes qui s'ouvrent et se ferment, des murmures de servantes qui s'affairent. La vie reprend son cours, mais elle ne sera plus jamais la même. Nous le savons tous les deux. — Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demande Léna. — On attend qu'elle se réveille. C'est elle qui d
Elle ferme les yeux. Ses doigts s'écartent, épousent la courbe de mon sein. Ce n'est pas un geste sexuel. C'est un geste d'écoute. Elle écoute mon cœur à travers sa paume, comme on écoute un coquillage.Puis Marcus prend son autre main et la pose sur sa propre poitrine.— Et là, dit-il. Vous l'entendez aussi.Les deux mains de Damiana sont sur nos deux cœurs. Elle ne bouge plus. Elle ne parle plus. Elle est immobile, les paupières closes, les lèvres entrouvertes, et je vois des larmes sourdre à nouveau sous ses cils, mais ce ne sont plus des larmes de peur ou de tristesse. Ce sont des larmes de soulagement. Les larmes de quelqu'un qui a passé sa vie à nager contre le courant et qui, soudain, se laisse porter.— Embrasse-moi, dit-elle à Marcus.Il obéit. Il se penche sur elle, et leurs lèvres se joignent. C'est un baiser que je regarde de tout près , leurs bouches qui s'épousent, leurs souffles qui se mêlent, la main de Marcus qui vie
MayaJe ne sais pas quelle heure il est, peut-être trois heures du matin, peut-être quatre, peut-être une heure qui n'existe pas, une heure inventée par l'insomnie pour me torturer.Le parquet a cessé d'être froid, il est juste dur, minéral, implacable, et mes hanches commencent à me faire mal, une
MayaLe sommeil est un lac noir et profond où je flotte sans penser, sans rêver, sans exister, et puis quelque chose bouge contre mes lèvres, une pression légère d'abord, presque imperceptible, puis plus insistante, et ma conscience remonte des abysses par strates successives, d'abord la sensation
Maya— La première clause, Maya, est la clause de silence, dit Victoria en se levant et en faisant le tour de son bureau, ses talons claquent sur le parquet comme des secondes qui s'égrènent dans un compte à rebours inexorable, et elle s'arrête devant moi, si proche que je peux sentir son parfum, u
MayaJe regarde mes comptes pour la dixième fois aujourd'hui, et le chiffre rouge ne change pas, il tourne dans ma tête comme un couteau qu'on retourne dans une plaie qui ne veut pas cicatriser, et je sais que je suis au bord du gouffre parce que le loyer est impayé depuis deux mois, le prêt étudia







