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Alice
Je suis née dans le silence des sous-bois, là où la lumière ne tombe qu'en pièces d'or filtrées par les feuillages, et j'ai grandi dans l'idée que ma vie serait douce et sans éclat, une vie de gestes utiles et de paroles retenues. Les Omégas comme moi ne font pas de bruit dans le monde. Nous sommes les coupes que l'on remplit sans demander ce qu'on y verse, les fronts que l'on incline avant même qu'on nous l'ordonne, les souffles que l'on retient pour ne pas déranger le sommeil des puissants. Ma mère était Oméga, et sa mère avant elle, et la mère de sa mère encore, une longue chaîne de femmes aux paumes ouvertes et aux voix feutrées, qui avaient appris à faire de leur petitesse une forme de dignité, de leur effacement une forme de présence. Je n'ai jamais connu mon père , les Omégas ne connaissent pas leurs pères, ou si elles les connaissent, c'est comme on connaît un portrait au-dessus d'une cheminée, une figure lointaine qui vous a donné son nom sans vous donner son regard.
J'ai été élevée au dortoir commun des Omégas, une longue bâtisse de pierre grise adossée au mur d'enceinte du château d'Argentel, où nous dormions à vingt dans des lits de fer alignés comme des cercueils d'enfants. On nous apprenait à lire, à écrire, à compter les mesures de farine et les doses de plantes médicinales. On nous apprenait à sourire quand on avait envie de pleurer, à dire "oui" quand on avait envie de crier, à baisser les yeux devant les Alphas et à ne jamais, jamais, jamais soutenir leur regard plus de trois secondes. Trois secondes, c'était la limite. Au-delà, disait Dame Corveline, c'était de l'insolence. Au-delà, disait-elle, c'était une provocation. Et une Oméga ne provoque pas. Une Oméga apaise, une Oméga sert, une Oméga s'efface.
J'étais bonne élève. J'avais compris très tôt que l'excellence, pour nous, ne se mesurait pas en exploits mais en absence de vagues. Être une bonne Oméga, c'était être un lac sans rides, un miroir sans tain, une pièce vide où les autres pouvaient entrer sans frapper. J'étais devenue experte dans l'art de ne pas exister. Je traversais les couloirs sans faire craquer les lattes du parquet. Je parlais si bas qu'on me faisait répéter, et je rougissais chaque fois, comme si parler plus fort était une faute. Je ne riais jamais aux éclats — les Omégas ne rient pas aux éclats, elles sourient du bout des lèvres, elles courbent la nuque, elles s'excusent d'être joyeuses. J'avais fait de ma petitesse une carapace, et je m'y trouvais bien. Je m'y trouvais en sécurité.
Je n'ai jamais rêvé de trône. Je n'ai jamais rêvé d'âme sœur. Ces songes-là sont pour les Alphas, pour les Bêtas de haute lignée, pour les filles qui naissent avec un destin écrit sur le front et une couronne dans le berceau. Moi, je suis née avec le silence sur les lèvres et l'oubli au fond des yeux, et cela me suffisait. Cela m'avait toujours suffi.
Je me trompais. Je me trompais de toute mon âme, et je ne le savais pas encore.
Ce matin-là, je me suis levée avant l'aube, comme chaque jour depuis que j'ai l'âge de tenir un panier. Le ciel n'était pas encore gris , il était noir, d'un noir profond de fin de nuit, avec quelques étoiles attardées qui s'accrochaient aux bords de l'horizon comme des larmes de verre. La rosée n'était pas encore tombée des fougères ; elle perlait à la pointe de chaque feuille, suspendue, en équilibre, attendant le premier rayon pour glisser. J'aime ces heures d'avant le jour. Elles n'appartiennent qu'aux serviteurs et aux bêtes, à ceux qui marchent sans qu'on les regarde, à ceux qui peuplent les coulisses du monde pendant que les rôles principaux dorment encore dans leurs draps de lin.
Je me suis lavée à l'eau froide, comme toujours, parce que l'eau chaude est pour les Alphas et les invités de marque. J'ai passé ma robe de laine brune, celle qui gratte un peu au col mais qui tient chaud dans les sous-bois. J'ai natté mes cheveux sans me regarder dans le miroir , je ne me regardais jamais dans le miroir, ou si peu, un coup d'œil rapide pour vérifier que je n'avais pas de trace de sommeil au coin des lèvres, et puis je détournais les yeux. Les Omégas ne s'attardent pas devant les miroirs. Les miroirs sont pour les belles, pour les désirées, pour celles dont le reflet compte. Le mien ne comptait pas. Je le savais, et ce n'était pas une tristesse , c'était un fait, un simple fait, aussi neutre que la couleur du ciel ou le poids de la pluie.
Dame Corveline m'avait commandé de la sauge des lisières, celle qui pousse à la frontière de la forêt sacrée, là où les arbres commencent à s'écarter pour laisser passer le regard jusqu'aux montagnes du Nord. Elle me l'avait commandé la veille au soir, de sa voix sèche qui ne demandait jamais mais ordonnait toujours, avec cette politesse glaciale des gens qui n'ont pas besoin d'élever la voix pour être obéis.
"De la sauge fraîche, Alice. Pas celle du potager, non — celle-là sent le terreau et la main humaine. De la sauge sauvage, celle qui a bu le vent des cimes et le froid des étoiles. Il en faut pour la fumigation des trois lunes, et il la faut avant que le soleil ne touche la grande tour. Ne traîne pas. Ne parle à personne. Fais ce qu'on te dit."
J'avais hoché la tête, comme toujours. J'avais dit "oui, Dame Corveline", comme toujours. Et j'étais partie avant que les cuisines ne s'éveillent, avant que les premiers braseros ne s'allument dans la cour, avant que le monde ne commence à tourner pour ceux qui comptent.
Je me souviens du bruit de mes pas. D'abord sur les dalles de pierre de la cour basse, un bruit sec et répercuté que les murs se renvoyaient en écho. Puis sur le gravier du chemin de ronde, un crissement roulé qui s'enfonçait sous mes semelles. Puis sur la terre battue du sentier qui descend vers la forêt, un bruit mat, presque feutré, comme si la terre elle-même me disait de faire silence. Et puis enfin sur la mousse, la grande mousse vert sombre de la forêt sacrée, épaisse de plusieurs siècles, qui absorbe les pas comme un ventre absorbe un choc.
Il tourne les talons. Il part en trombe. Ses bottes claquent sur les dalles.Je reste seule dans le couloir. Je souffle. J'ajuste ma robe. Je ramasse les fleurs séchées tombées de la console. Je souris à mon reflet dans le miroir qui pend en face de l'alcôve.Bien joué, Isabella. Trois jours.Je descends prendre le déjeuner.AliceLe colporteur Piotr vient de partir.Il est venu ce matin, comme chaque premier jour de la lune. Il a bu son thé assis sur le tabouret près de la porte. Il a mangé les deux biscuits qu'Elias lui offre toujours. Il a pris ma lettre pour ma mère , j'ai fini par lui écrire, malgré tout, sans indication de lieu, en lui demandant de ne pas répondre pour ne pas mettre le colporteur en danger. Elle recevra la lettre. Elle saura que je vis. Elle saura que je pense à elle. C'est déj&agra
IsabellaIl faut que je précipite les choses.Cela fait quatre jours qu'il ne me répond pas. Quatre jours qu'il évite ma table, qu'il dîne dans les cuisines, qu'il dort dans des chambres au hasard. Je le tiens, oui , mais un homme piégé, tant qu'il rumine seul, est un homme dangereux. Il peut trouver une issue. Il peut faire tuer sa piégeuse. Il peut se tuer lui-même , mon plan s'effondrerait alors, parce que je ne serai jamais Luna d'Argentel sans un Alpha vivant.Il faut que je le compromette. Il faut que la meute et surtout les seigneurs des meutes voisines , voient de leurs yeux qu'il m'a choisie. Un mariage forcé devient inéluctable quand tout le monde le croit déjà consenti. La rumeur est plus forte que la volonté.J'ai pris mes dispositions.Ce matin, j'ai envoyé un message à Melchior, seigneur de la Meute des Trois Rivi
JamesTrois jours ont passé.Trois jours à fouiller les archives, à faire filer la servante d'Isabella, à recouper les visites, les envois, les correspondances. Rien. Elle est trop bonne. Ses papiers sont ailleurs, chez quelqu'un que nous n'avons pas identifié, dans un endroit que nous n'atteignons pas. Darius commence à désespérer. Moi aussi.Ce soir, il fait froid. Un froid sec, coupant, celui qui suit la neige. Je suis assis devant la cheminée de la petite bibliothèque privée, au premier étage — pas celle du grand rez-de-chaussée, celle où je gardais autrefois mes livres personnels. J'ai un verre de vin à la main. Je ne bois plus depuis Valombre — Darius m'a fait promettre — mais ce soir, ce soir, un verre. Un seul. C'est ce que je me suis dit en descendant à la cave.Darius entre sans frapper. Il s'assied dans
Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi répondre. Cette protection m'humilie et me touche à la fois. Je ne veux pas de sa protection. J'en ai besoin, peut-être , je n'en sais rien , mais je ne la veux pas. C'est une main tendue que je ne peux pas refuser tout à fait, et que je ne peux pas prendre non plus.— Va-t'en, dis-je.— Alice...— Va-t'en, James.Il recule d'un pas. Il porte sa main à sa poitrine, dans ce geste que j'ai remarqué tout à l'heure — un tic récent. Sous la chemise trempée, je vois clairement une petite bosse. Le médaillon. Il l'a encore. Il l'a gardé.Ce détail me fait plus mal que toute la conversation. Je le repousse. Je ne veux pas y penser. Pas maintenant.Il recule d'un autre pas. Il me regarde comme si c'était la dernière fois et il pense sans doute que ça l'est. Il ouvre
Je ne réponds pas.Il s'approche. Il pose une main sur mon épaule.— Tu n'es pas obligée de descendre. Tu n'es pas obligée de le voir. C'est ta maison ici. Tu as le droit de fermer ta porte au monde.Je regarde le sol. Une larme tombe sur le plancher. Puis une autre.— Elias, dis-je.Ma voix est un chuchotement.— Oui.— Je dois lui parler.Il baisse la tête. Il hoche.— Je le savais. Je crois que tu le devais depuis le premier jour. Je vais te préparer une cape. Tu ne le feras pas entrer, promets-le-moi. Tu iras au seuil. Pas plus loin. Tu diras ce que tu as à dire, et tu rentreras. Promets-le.— Je promets.Il descend. Je ramasse le pinceau. Je le pose sur la palette. Je regarde la toile — le loup noir dans son cercle de flammes. Je souris de travers.Le voilà, mon loup noir. Il est venu se brûler à mon seuil.Je descends l'escalier. Chaque marche craque sous mon poids. Le cœur me bat dans les tempes. Je passe la boutique. Elias me tend une cape. Je la prends. Il me tend un châle. Je
AliceC'est le jour de l'équinoxe d'automne, et il pleut comme la fin du monde.Depuis l'aube, une pluie diluvienne s'abat sur Valombre. Le petit ruisseau qui traverse la place a débordé , il a envahi le pavé, il glisse sous les portes, les commerçants ont mis des sacs de sable devant leurs seuils. Le boulanger a fermé sa boutique. La fontaine est devenue une petite île entourée d'eau brune. Le ciel est si bas qu'on croirait qu'il pèse sur les toits.Elias a fermé la boutique dès neuf heures.— Personne ne viendra aujourd'hui, dit-il en tirant les volets. Personne, sauf peut-être un noyé.Je souris , le petit sourire pâle qui est devenu le mien depuis quelque temps. Je monte à l'étage. Je vais dans la petite pièce du fond, celle qui donne sur la ruelle arrière, celle où j'ai installé mon chevalet. C'est ma pièce. Elias me l'a offerte au début de l'été. Fais-en ce que tu veux, m'a-t-il dit. Une réserve, une chambre d'amie, un atelier. C'est à toi. J'y peins depuis trois lunes.Ce matin







