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Chapitre 5 : Toi et moi contre le reste du monde

Author: LGRINA
last update publish date: 2025-06-26 20:05:12

Le monde défile derrière la vitre de la Toyota comme un film muet dont j’aurais perdu le script. Depuis que nous avons quitté Avenue Street, le silence s'est installé entre Scott et moi, épais et protecteur. Mes yeux sont rivés sur le ruban d'asphalte que les phares déchirent avec peine. Dehors, la ville de vingt-deux heures s'essouffle : des silhouettes anonymes se hâtent sous les réverbères blafards, serrant leurs sacs contre elles, pressées de retrouver la chaleur d'un foyer. Scott allume la radio ; le murmure d'une édition spéciale du soir emplit l'habitacle. Il semble captivé par les nouvelles, mais pour moi, ce ne sont que des fréquences lointaines, un bruit de fond qui ne parvient pas à couvrir le tumulte de mes pensées.

Soudain, le rugissement du moteur s’éteint. Le silence qui suit est assourdissant. Scott vient de se garer devant une charmante bâtisse aux murs d'un blanc immaculé, dont le petit jardin, taillé au millimètre près, semble dormir sous la lune.

— Sam’ ? On est arrivées.

Je secoue doucement l’épaule de Samantha, mais elle n'est plus qu'une poupée de chiffon désarticulée. Scott sort, fait le tour du véhicule et ouvre la portière arrière avec une efficacité tranquille.

— Je vais la porter, dit-il en passant son bras sous ses épaules.

Nous l'aidons à franchir les quelques mètres qui la séparent de son porche. Je frappe trois coups secs. La porte s'ouvre sur Tony. La ressemblance est troublante, presque surnaturelle : les mêmes cheveux d'un blond satiné, les mêmes yeux d'un bleu translucide, comme de l'eau de roche. Mais là où Samantha est une flamme qui crépite, Tony est un bloc de glace. Son regard, froid et distant, prévient qu'il n'est pas d'humeur aux politesses.

— Qu’est-ce qu’elle a encore fait ? demande-t-il, la voix chargée d'une lassitude agacée.

— Trois verres de whisky... du moins, c'est ce qu'elle prétend, murmurai-je.

Tony récupère sa sœur sans un mot, son visage se crispant de mépris pour l'odeur d'alcool qui sature l'air.

Je traverse la rue pour rejoindre ma propre maison, une bâtisse plus modeste, sans jardin, dont le seul luxe est un perron étroit. Scott marche dans mes pas. Devant la porte, je me retourne. L'obscurité de la rue rend ses traits plus profonds, plus mystérieux. Mes mains se serrent instinctivement sur ma poitrine.

— Merci encore, Scott. Passe une bonne nuit.

— Arrête avec les mercis, Marjory, dit-il avec un sourire qui fait briller ses yeux noirs. Depuis quand t'es aussi romantique avec moi ? Ce « Cocktail des Anges » t’a vraiment secouée.

Le mot "romantique" claque dans l'air frais. Il reste suspendu entre nous, chargé des doutes que mon père a semés plus tôt. Je sens un trouble étrange m'envahir, une gêne qui me fait suranalyser la courbe de son sourire. Scott, c'est mon ancre, mon ami de toujours... n'est-ce pas ?

— Ça s’appelle la politesse, Scott. Tu devrais essayer, répliquai-je avec une fausse assurance.

Je tourne la poignée et entre, fuyant son rire qui résonne encore sur le trottoir. À l'intérieur, l'odeur familière du bois et du café m'accueille. L'escalier vers nos deux chambres fait face à l'entrée, mais une lueur s'échappe du salon. J'avance vers la cuisine ouverte et m'arrête net.

Mon père est là, assis sous le halo cru de la suspension, ses lunettes de lecture glissées sur le nez.

— Era... j'étais inquiet. T'étais où ?

Ses traits sont tirés, son visage semble avoir vieilli de dix ans depuis ce matin. Il est entouré d'une marée de papiers, de factures aux entêtes menaçantes et de lettres administratives. Je m'approche, délaissant mon verre d'eau pour m'asseoir à ses côtés.

— Tu fais quoi, papa ?

Il soupire, un son qui vient du plus profond de sa poitrine.

— De la compta... l'eau, l'électricité... ce n'est rien, ma puce. Concentre-toi sur tes cours.

Mais je sens le mensonge. Il est imprégné dans l'air. Je pose ma main sur la sienne, rugueuse et fatiguée.

— Toi et moi contre le reste du monde, papa... Tu te souviens ? Ne me cache rien. S'il te plaît.

Il se frotte le visage, ses épaules s'affaissent comme si le toit de la maison venait de s'écrouler sur lui. Lorsqu'il lève les yeux, je vois une détresse que je n'avais jamais perçue auparavant. Une dévastation totale.

— Je dois énormément d'argent, Era. Les dettes se sont accumulées... Je crois que je vais devoir vendre le café.

Le "Billy Café". Son bébé. Sa rédemption. Après la mort de maman, cet endroit était le seul fil qui le retenait à la vie. C'est là qu'il a réappris à sourire, là qu'il a bâti une famille de cœur avec ses habitués. Vendre le café, c'est comme arracher le cœur de notre histoire.

— Non. Il y a forcément une autre solution, soufflai-je, la gorge serrée par une peine immense.

— J'ai tout essayé, chérie. Tout.

Je le regarde, brisée. Sa détresse est un poids physique qui m'étouffe. Je passe en revue chaque option, chaque sacrifice possible, mais les chiffres sont têtus. Pourtant, dans l'ombre de cette cuisine, une flamme de révolte s'allume en moi. On ne peut pas laisser le rêve de Billy Andrews White s'éteindre. Pas comme ça. Les White ont survécu au deuil, ils survivront à la ruine.

Je serre les dents, fixant les factures éparpillées. On s'en sortira. Ensemble. Quel qu'en soit le prix.

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