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Chapitre 4 : Nuit glaciale

Author: LGRINA
last update publish date: 2025-06-26 20:04:39

Mes paupières pèsent des tonnes, s'abaissant inexorablement comme des rideaux sur une scène de fin de monde. La silhouette qui fumait en face a fini par s'évaporer dans l'obscurité. Je suis seule face au froid qui s'intensifie, un froid mordant qui me fait frissonner comme un oisillon tombé du nid. À chaque expiration, une brume épaisse et spectrale s'échappe de mes lèvres, s'évanouissant dans l'air saturé d'humidité.

Soudain, un klaxon déchire le silence feutré du quartier. Deux faisceaux de lumière blanche percent le noir, balayant le trottoir pour m'aveugler. Je plisse les yeux, mais un sourire involontaire étire mes lèvres gercées en reconnaissant la silhouette familière d'une vieille Toyota blanche. Elle s'immobilise dans un crissement de pneus. Le claquement sec de la portière résonne comme une détonation dans l'avenue déserte.

Puis, il apparaît. Scott.

Sous la lueur blafarde des réverbères, ses cheveux châtains sont ébouriffés par le vent nocturne. Son blouson de cuir noir moule ses épaules larges, lui donnant une allure protectrice, presque héroïque. Il s'avance vers moi d'une démarche assurée, ses bottes noires martelant le bitume. Je me lève, secouant Samantha qui grogne dans son sommeil.

— Qu’est-ce que tu fous dans un coin pareil, Marjory ? lance-t-il avec ce ton faussement sévère qui dissimule mal son inquiétude.

Il sait que je déteste ce deuxième prénom. C’est notre code, un vestige de l'enfance, du temps où il serrait ses petits poings de gamin pour me défendre contre les moqueries dans la cour de récréation. En croisant son regard, je vois ses yeux noirs briller d'une intensité nouvelle ; la nuit les rend plus profonds, presque magnétiques.

— T’en as mis du temps, répliquai-je en tentant de masquer mon soulagement.

Il croise les bras, un sourire en coin au bord des lèvres.

— Tu pourrais dire merci. J’ai conduit comme un damné pour te sortir de là. Ton amie a l'air... bien amochée.

Il renifle l'air, grimace, puis plante ses yeux dans les miens.

— Attends. Vous avez picolé ? Ici ? Era, cet endroit est un coupe-gorge pour deux femmes seules...

Je lui coupe la parole d'un geste de la main, trop épuisée pour la morale. Je traîne Samantha jusqu'à la banquette arrière comme un fardeau de plomb, puis je me glisse à l'avant. Scott reste un instant sur le trottoir, les mains sur les hanches, laissant échapper un rire franc. Mon silence têtu semble l'amuser plus qu'autre chose. Il finit par s'installer au volant et réveille le moteur de sa Toyota.

— Merci d'être venu, Scott. T'es un vrai ami.

Ses mains se crispent sur le volant, ses muscles se tendant sous la peau. Il hoche simplement la tête, le regard fixé sur l'asphalte qui défile.

— T'as bu quoi ? finit-il par demander.

— Le cocktail des anges.

— Connais pas. Mais ça doit être de la limonade comparé à ce que ton amie a ingurgité. Elle ronfle comme un vieux moteur en fin de vie.

— Elle a pris du whisky, ajoutai-je avec une grimace. C'est infect. Ça a le goût du pétrole ou d'un vieux vinaigre rance. Je ne comprendrai jamais pourquoi les gens s'infligent ça.

Scott pouffe de rire, mais je reste sérieuse, le regard perdu vers la vitre où la condensation commence à se former.

— Dis, Scott... Tu trouves que je suis une sainte-nitouche ? Une fille coincée et ennuyeuse ?

La pique du barman est restée logée dans mon cœur comme une écharde. Je repense à ma réserve, à cette difficulté que j'ai à me mêler au monde, à ce masque que je ne retire que pour mon père ou pour lui.

Scott prend alors un air d'une sincérité désarmante.

— Non. T'es la fille la plus brillante que je connaisse. C’est juste que... t'as des habitudes de petite grand-mère, se moque-t-il gentiment en haussant les épaules.

— Arrête... Parfois, j'ai l'impression d'être une ombre. Inexistante. Il y a un vide en moi que je n'arrive pas à combler.

La tristesse me submerge, une vague de fond qui me condamne au silence. Malgré mon père, malgré mes amis, je me sens comme une pièce de puzzle qui ne s'emboîte nulle part. Je colle mon front contre la vitre froide. Scott retire une main du volant pour la poser sur mon épaule. Sa chaleur traverse mon t-shirt, une ancre dans ma dérive.

— Pourquoi tu dis ça ? demande-t-il d'une voix basse, presque une caresse.

— J'ai du mal à dire ce que je ressens. Ça dure depuis trop longtemps. Je suis devenue l'ombre de moi-même.

Mes yeux s'embuent. Je blâme le cocktail, la fatigue, la nuit.

— Tu as perdu ta mère à huit ans, Era. C’est une blessure qui ne se referme pas comme ça.

Je me réfugie dans le creux de mes propres bras. Je suis une belle âme solitaire, recluse derrière une muraille d'acier que j'ai bâtie pour me protéger. Le problème, c'est que ce mur est devenu si épais, si infranchissable, qu'il s'est transformé en prison. Mon propre sanctuaire est devenu mon plus grand supplice, et je ne sais plus comment trouver la sortie.

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