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Chapitre 6 : goût amer

Author: LGRINA
last update publish date: 2025-07-24 03:34:54

Mon bras s’enroule autour de ses épaules voûtées, et je pose ma tête contre le tissu rugueux de sa chemise. Sous ma tempe, je l’entends sangloter. C’est un son étouffé, une plainte de bête blessée qu’il tente de murer au fond de sa gorge. Ses larmes coulent avec la même discrétion que les miennes, mais leur brûlure nous ronge de l’intérieur.

Dans sa tête, j’imagine un vacarme de tempête ; dans la mienne, il n’y a qu’un brouillard froid.

Je refuse de voir ces murs couleur crème, imprégnés de l’odeur de gaufres et de souvenirs, être vendus au plus offrant. Ce café est notre sanctuaire, le seul sol ferme sur lequel nous avons réussi à tenir debout après le départ de maman. J’ai la sensation d’avoir les poings liés par des chaînes invisibles. Pourtant, au milieu de ce chaos, une idée germe : un prêt bancaire. Je le ferai dans son dos s'il le faut. Je sauverai ce qu’il reste de nous, même s’il doit me haïr pour avoir désobéi.

— Je te promets que je trouverai une solution, papa.

Il ne m’entend pas. La tristesse l’a rendu sourd, le confinant dans un tourment où je n’ai plus de place. Son regard scintille d'une rage impuissante qui me déchire le cœur.

— Va te coucher, Era. Tu as cours demain matin, dit-il. Sa voix est un éclat de banquise. Trop froide. Trop distante.

La fac. Mon diplôme d’infirmière est à portée de main, un hommage silencieux à la femme que j'ai perdue à huit ans. Ce traumatisme me remue encore l'estomac aujourd'hui ; cette sensation de ne rien pouvoir faire face à la maladie. Je revois encore maman, s'étreignant dans la salle de bain, entourée de médicaments éparpillés sur le carrelage froid. Elle n'avait pas seulement succombé à la maladie, elle avait décidé d'abandonner. De m'abandonner.

Cette dette aujourd'hui, c'est le même monstre. Et je refuse de le laisser gagner.

— Va, insiste-t-il, sa voix me faisant presque sursauter.

Je me lève, lui lance un dernier regard chargé de promesses muettes, et monte me réfugier sous mes draps. Mon corps tremble, non pas de peur, mais de la résolution farouche qui s'empare de moi avant que le sommeil ne m'emporte.

Le lendemain, le vacarme des cloches de l'alarme me tire d'un sommeil sans repos. Mes yeux piquent. Je me traîne jusqu'à la petite salle de bain. Sous le jet d'eau glacée, le monde s'efface. Je me frictionne avec une serviette épaisse, fuyant mon reflet dans le miroir.

Vingt minutes plus tard, je suis prête : jean, pull gris, un chignon bas fait à la hâte. La Faculté des Sciences de Bay City m'attend à quarante-cinq minutes de là. C'est un complexe de briques rouges et de verre où je rejoins Scott tous les matins. Lui en biologie, moi en soins infirmiers.

En bas, papa est devant la télé, le regard vide.

— Bonjour, papa.

— Bonjour, ma puce... Aujourd’hui, je vais annoncer aux employés qu’on ferme définitivement.

— Laisse-moi du temps, papa. S'il te plaît.

— Arrête avec ça, Era ! clame-t-il d'un ton sec. C’est à moi de gérer ça. Et il n'y a pas d'issue.

La voix de mon père résonne encore dans ma tête, sèche comme un coup de trique. Je m'extrais de la maison, cherchant refuge dans l'air matinal de Riverstale. Le soleil est une pâle pièce d’or cachée derrière un voile de nuages, hésitant à briller, à l’image de cet espoir fragile qui palpite encore sous mes côtes. Le trajet est une routine mécanique : le balancement du bus, le défilé des rues grises, puis la marche rapide vers les imposantes colonnes de la faculté.

À 9 heures précises, je franchis le seuil. Direction l’amphithéâtre de pédiatrie. Mais en entrant, le souffle me manque. La salle n’est pas seulement pleine, elle est électrique, saturée d’une excitation qui ne ressemble pas à l'étude. Des banderoles dorées et pourpres barrent les murs de briques, proclamant en lettres solennelles : « Journée des Donateurs ». La fine fleur de Bay City a envahi l'espace, transformant notre lieu d'apprentissage en un salon mondain pour milliardaires en quête de bonne conscience.

Je me faufile entre les rangées, tentant d’ignorer le brouhaha incessant. J'ai des notes à rattraper, des vies à apprendre à sauver. Je m'installe, sors mon carnet et glisse mes écouteurs dans mes oreilles. Je m'apprête à lancer ma playlist de piano, cette bulle sonore qui m'isole du monde, quand le silence se fait brusquement. Le doyen s'avance vers le pupitre, un sourire servile, presque huileux, scotché aux lèvres.

— Nous avons l'immense honneur d'accueillir l'un de nos plus généreux mécènes... monsieur Angel De La Touré.

Le nom claque comme un coup de tonnerre. Mon cœur rate une pulsation. Mon sang se fige dans mes veines.

Il s'avance. Chaque pas qu'il fait sur l'estrade semble affirmer sa domination sur ce monde. Dans son costume bleu nuit à la coupe millimétrée, il dégage une aura de puissance absolue, une élégance si tranchante qu'elle en devient agressive. Ses yeux verts balayent l'assemblée avec une précision de prédateur. Pendant une fraction de seconde, le temps s'arrête. Ses yeux rencontrent les miens. Je redresse le buste, le souffle coupé, certaine d'avoir été reconnue.

Mais le regard glisse sur moi sans s'arrêter. C’est un froid polaire, une indifférence si profonde qu’elle me donne la nausée. Pour lui, je n'existe déjà plus. Je suis une poussière insignifiante sur le tapis de son triomphe.

À la fin de la cérémonie, une force invisible me pousse hors de mon siège. Je fends la foule, jouant des coudes parmi les héritiers et les professeurs qui se bousculent pour obtenir une miette de son attention. Je me dis qu’un homme capable de signer des chèques à sept chiffres pour des laboratoires pourrait comprendre ce que représente un petit café de quartier. Que l’étincelle de la veille n’était pas qu’une hallucination due à la fatigue.

Je parviens à quelques mètres de lui. Il rit avec une élégance glaciale à la plaisanterie d'une étudiante dont le tailleur coûte sans doute le prix de mon année universitaire.

— Monsieur De La Touré ? murmurai-je, ma voix tremblante mais distincte.

Il se tourne avec une lenteur calculée. Son regard descend sur mon pull gris un peu lâche, s’attarde un instant sur mes baskets marquées par les longues heures passées debout derrière le comptoir, puis remonte vers mon visage. Un silence de mort s'installe. Je cherche une lueur de souvenir, un signe, n'importe quoi.

Rien. Son visage est un masque de marbre sculpté dans le mépris.

— Est-ce que je vous connais ? demande-t-il. Sa voix est un scalpel, dénuée de la moindre chaleur humaine.

— C’est Era... du Billy Café. Hier vous étiez..

Il fronce imperceptiblement les sourcils. Un pli de dégoût étire le coin de ses lèvres, comme si le simple fait d'être interpellé par une fille de mon rang dans cette enceinte prestigieuse était une insulte.

— Je rencontre une multitude de gens, mademoiselle. Évitez d’interrompre mes conversations privées avec des trivialités.

Il pivote sur ses talons, me tournant le dos avec une désinvolture atroce. Il reprend sa discussion avec un riche héritier comme si j'étais un fantôme, un meuble, un rien.

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