LOGINTrente jours, pas un de plus. Elle a épousé l’homme qu’elle aime en secret, à la place de sa sœur dans le coma. Trois ans de dévouement invisible. Pas un regard. Pas un merci. Puis sa sœur se réveille. Et il n’a d’yeux que pour elle. Ce qu’elle prenait pour une lente conquête n’était qu’une attente. Elle n’a jamais été que la doublure. Alors elle pose un ultimatum : trente jours pour qu’il la voie enfin. Chaque jour, il offre à l’autre ce qu’il lui refuse. Chaque nuit, elle s’efface un peu plus. Sans bruit. Sans drame. Il ne s’inquiète pas. Il ne croit pas qu’elle puisse partir. Jusqu’à la porte qui se ferme. Jusqu’au vide. Quand il la retrouve, ses yeux portent enfin cet amour qu’elle a tant espéré. Trop tard. Trop fragile. Et maintenant ?
View MoreLa cuisine est encore plongée dans la pénombre quand je pose les pieds sur le carrelage froid. Six heures. Dans trois minutes, la machine à café ronronnera, et dans sept, l'arôme envahira le rez-de-chaussée exactement au moment où il posera son premier pied sur la première marche de l'escalier. Je connais ce timing par cœur. Je l'ai appris comme on apprend une langue étrangère, avec application, avec dévotion, en me brûlant les doigts sur les erreurs. Les premiers mois, je faisais tout de travers. Le café trop amer, le miel oublié, la tasse placée du mauvais côté de la soucoupe. Il ne disait rien, bien sûr. Il ne disait déjà plus rien à cette époque. Mais je voyais son regard glisser sur la tasse, ce regard qui se détournait si vite, comme si même ma tentative maladroite de lui faire plaisir était une offense à sa mémoire à elle. Alors j'ai appris. J'ai tout appris. J'ai passé des nuits entières à mémoriser chacun de ses gestes, chacune de ses habitudes, chacun de ses silences. Je me suis construite autour de lui comme le lierre autour de la pierre, lentement, silencieusement, étouffant mes propres besoins pour épouser les siens.
Mes mains travaillent sans que j'aie besoin de leur donner d'ordres. Une cuillère de miel de lavande, celui qu'il a découvert pendant ce voyage en Provence , le voyage où je l'ai accompagné parce qu'il ne supportait pas d'y aller seul, parce que c'était un pèlerinage sur les traces de Séléna, parce qu'elle avait toujours rêvé de voir les champs de lavande en fleurs et qu'il voulait les voir pour elle, à sa place. Je m'étais tenue à distance respectable pendant qu'il marchait entre les rangées violettes, le visage fermé, les poings serrés, les yeux brillants de larmes qu'il ne laissait pas couler. Il ne m'a pas adressé un mot de toute la journée. Même pas un regard. J'étais là, à quelques mètres de lui, et j'aurais aussi bien pu être invisible. Le soir, à l'hôtel, il a bu un verre de vin blanc en regardant le soleil se coucher sur les collines, et il a murmuré son prénom. Séléna. Juste son prénom. Comme une prière. Comme un appel à un dieu qui ne répond plus. Et moi, assise en face de lui, je n'existais pas. J'étais le témoin muet de sa dévotion pour une autre.
Le pot de miel est presque vide. Il faudra que j'en commande un autre aujourd'hui. Je note mentalement. Je note tout mentalement. Ma mémoire est devenue un musée rempli de lui. Chaque pièce est une douleur, chaque souvenir un coup de couteau que je me donne avec une régularité de martyre. Je pourrais réciter la liste de ses allergies, la chronologie de son parcours depuis son premier stage jusqu'à la direction du groupe, le nom de chacun de ses professeurs depuis la maternelle. Je connais les chansons qu'il écoute quand il est triste, les films qu'il regarde quand il n'arrive pas à dormir, les plats qu'il commande quand il a passé une mauvaise journée. Je sais qu'il se ronge l'ongle du pouce droit quand il est anxieux, qu'il passe sa main dans ses cheveux quand il ment, qu'il serre les dents quand il retient sa colère. Je sais tout de lui. Et il ne sait rien de moi.
Jamais de sucre. Il déteste le sucre dans le café, même si personne ne le sait, même pas sa mère qui continue d'en glisser une pincée quand elle nous rend visite et qu'il repousse poliment la tasse sans boire. Moi, je sais. Je sais qu'il prend son café noir, qu'il le boit brûlant, qu'il le préfère corsé les matins de conseil d'administration et plus doux le dimanche. Je sais qu'il tourne sa cuillère trois fois dans le sens inverse des aiguilles d'une montre avant de la déposer à droite de la soucoupe, toujours à droite, jamais à gauche. Je sais qu'il lit ses mails en commençant par les plus récents et qu'il fronce les sourcils au troisième message, systématiquement, comme si le troisième email du matin contenait invariablement une contrariété. Je sais tout cela et il ne sait rien de moi. Rien. Pas même la couleur de mes yeux. Pas même le son de mon rire. Pas même la façon dont mon cœur se brise un peu plus chaque matin quand il prend sa tasse sans un regard.
La machine à café crache sa dernière goutte quand j'entends le grincement familier de la septième marche. Celle qui couine depuis trois ans parce que je n'ai jamais appelé le menuisier , au début, c'était de la négligence, un oubli parmi tant d'autres dans cette maison trop grande que je n'arrivais pas à habiter vraiment. Et puis c'est devenu un repère, un signal, mon seul allié dans cette demeure où je suis une étrangère. Ce bruit m'avertit de sa présence, me donne une poignée de secondes pour me préparer à le voir, à encaisser ce regard qui traverse sans jamais s'arrêter.
LyaLe dimanche du pique-nique a été le début de quelque chose. Une fissure, peut-être. Une prise de conscience, lente, sourde, qui a commencé à se répandre en moi comme une encre dans l'eau. Je ne suis pas heureuse. Je ne l'ai pas été depuis très longtemps. Et ce n'est pas un accident, une mauvaise passe, une période difficile. C'est mon mariage. C'est ma vie.Les jours suivants, j'ai évité de penser. C'est un talent que j'ai acquis, au fil des années. Ne pas penser. Ne pas sentir. Faire le vide, le grand vide blanc, et avancer. Une tâche après l'autre. Un repas après l'autre. Une tasse après l'autre. Mais ce soir, quelque chose est remonté des profondeurs, quelque chose que j'avais enfoui, et que je n'aurais jamais dû trouver.C'était un mardi. Un mardi gris, pluvieux, le genre de jour où la maison semble plus grande et plus silencieuse encore. Il était sorti, je ne sais plus où. À l'hôpital, sans doute. Ou au bureau. Ou chez Marc. Peu importe.
Et Julie a porté le coup de grâce.— Allez, le pique-nique de Lya est parfait pour les chiens, nous on a réservé au restaurant du lac. Venez !Elle a sorti de son sac un immense plaid à carreaux, l'a déplié avec un geste théâtral, et l'a posé sur l'herbe, à l'écart.— Tiens, Lya, tu pourras t'asseoir dessus si tu veux. Nous, on va manger une vraie bouffe.Ils ont éclaté de rire. Tous les quatre, d'un même rire complice, cruel, qui s'est élevé dans l'air pur du matin comme un vol de corbeaux. Et ils se sont éloignés, en file indienne, vers le restaurant au bord du lac.Je suis restée seule sur le parking, le panier à la main.Il a hésité une seconde. Lui, mon mari. Il m'a regardée, il a regardé ses amis qui s'éloignaient, il a ouvert la bouche comme pour dire quelque chose. Puis il a fermé la bouche, il m'a adressé un petit geste d'impuissance, et il les a suivis.Il les a suivis.Je ne me souviens pas d'avo
Sur le carton, j'écris au marqueur noir : DON.Don. C'est tout ce qui me reste à faire. Donner. Donner mon temps, mon énergie, ma jeunesse, mes espoirs. Donner sans compter, sans attendre, sans espérer.Je range le carton dans le dressing, tout au fond, derrière les manteaux d'hiver. Personne ne le verra. Personne ne saura jamais que j'ai acheté une robe rouge, que j'ai essayé d'être belle, que j'ai espéré être regardée.Le soir, je ressors le tablier. Le bleu marine, celui qui couvre bien, celui qui protège des taches. Je prépare le dîner. Une soupe de légumes, simple, réconfortante. Il rentre, il mange, il ne dit rien. La routine reprend ses droits, implacable, étouffante.La robe rouge est dans un carton. Mes espoirs sont dans un carton. Mon cœur est dans un carton.Et personne ne l'ouvrira jamais.LyaDimanche. J'aime le dimanche. J'aimais le dimanche, autrefois. C'était le jour du repos, le jour
J'achète la robe. Je l'achète sans regarder le prix, sans écouter la petite voix qui me dit que c'est ridicule, que ça ne servira à rien, qu'il ne la verra même pas. La vendeuse me sourit en emballant la robe dans du papier de soie.— Faites-moi confiance, dit-elle. Ce soir, il va vous regarder.Je rentre chez moi, le cœur battant d'un espoir absurde et délicieux. Je prépare tout. Je prends un bain, je me rase les jambes, je me mets de la crème parfumée. Je me maquille avec soin, plus que d'habitude. Un fond de teint lumineux, un trait d'eye-liner, une touche de rouge à lèvres assorti à la robe. Je me coiffe, je détache mes cheveux, je les laisse cascader sur mes épaules. Je mets des boucles d'oreilles, un collier discret, du parfum à la naissance du cou.Et j'enfile la robe rouge.Je descends au salon. Il fait encore jour, mais la lumière dorée du soir entre par les fenêtres, chaude, flatteuse. Je me plante au milieu de la pièce, debout












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