LOGINChapitre 6
Livia
Le nom claque dans l'air glacé de la chambre comme un coup de fouet, et tout mon être se fige, se cristallise, se transforme en une statue de sel et d'effroi. Blackthorn. Ashford. Les deux noms sont une seule et même malédiction dans la bouche de cet homme, et je les reconnais avec une terreur viscérale qui remonte des profondeurs de mon enfance, de ces nuits où mon père, le visage blême et les mains tremblantes, ordonnait qu'on ferme les portes à double tour en murmurant des imprécations contre cette famille maudite. L'ennemi juré de mon père, le spectre qui hantait nos couloirs et nos silences, le nom qu'on ne prononçait jamais sans baisser la voix, le voilà maintenant devant moi, incarné dans cet homme vêtu de noir, ce duc au visage de marbre et aux yeux de glace qui me regarde sans ciller comme un prédateur contemple une proie déjà morte.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds, mes jambes menacent de céder, mais je me retiens à ma fierté comme un naufragé à une épave, je m'accroche à ce qui me reste de dignité avec une force désespérée. Mes doigts se crispent si fort sur le velours de ma robe que le tissu gémit sous la tension, mes jointures blanchissent, mes ongles s'enfoncent dans mes paumes à travers l'étoffe, et cette douleur minuscule est le seul point d'ancrage qui me relie à la réalité, à ce moment impossible, à cet homme qui se tient devant moi comme l'incarnation de toutes les légendes funestes qu'on m'a racontées. Sa beauté est une offense, une insulte à l'univers, un visage taillé par un sculpteur cruel qui aurait voulu donner à la haine sa forme la plus parfaite. Ses yeux gris, fixes et froids comme un ciel d'hiver, me transpercent sans effort, et je sens qu'il voit tout de moi, qu'il lit ma peur, ma fatigue, ma résistance obstinée, qu'il boit chacune de mes faiblesses comme un nectar précieux.
Je respire, j'essaie de respirer calmement, mais l'air glacé de la chambre brûle mes poumons comme un poison. Je pense à mon père, à ses silences coupables, à ses dettes, à ses mensonges, à tout ce qu'il a fait pour en arriver là, pour que sa fille unique se retrouve prisonnière d'un duc fantôme dans un château de cauchemar. Je pense à ma mère, à ses larmes étouffées dans un mouchoir de dentelle, à ses mains tremblantes sur mon voile de mariée. Je pense au Comte de Sterling, à son visage rubicond et satisfait, au marché honteux que j'avais accepté pour sauver ma famille du gouffre. Et maintenant, tout cela semble dérisoire, absurde, un mauvais rêve dissipé par la réalité tranchante de cet homme en noir qui me fixe avec l'intensité d'un archange déchu.
— Vous allez me tuer ?
Ma voix s'élève dans le silence, plus forte que je ne l'aurais cru possible, plus stable que je ne l'espérais. Elle porte en elle toute la terreur que j'essaie de contenir, mais aussi autre chose, une espèce de défi désespéré, une bravade de condamnée qui refuse de s'agenouiller avant d'avoir entendu la sentence. Les mots résonnent dans la chambre glacée, ils se répercutent contre les murs de pierre et les tentures fanées, et je les entends comme s'ils venaient d'une autre personne, d'une femme plus courageuse, d'une femme qui n'a pas passé la nuit à trembler seule dans l'obscurité en fixant un contrat de mariage comme on fixe son arrêt de mort. Mes yeux verts ne quittent pas les siens, je refuse de baisser le regard, je refuse de lui offrir cette satisfaction, même si mon cœur bat si fort que je le sens pulser dans mes tempes, même si mes jambes sont si faibles que je dois m'appuyer au rebord de pierre de la fenêtre pour ne pas m'effondrer.
Je vois son visage impassible, ce marbre parfait qui ne laisse rien filtrer, et pourtant, l'espace d'un éclair, je crois deviner une ombre, un infime frémissement au coin de sa bouche, quelque chose qui ressemble à de la surprise ou à de l'admiration réticente. Mais ce n'est peut-être qu'un jeu de la lumière grise de l'aube sur ses traits sculptés, une illusion née de mon épuisement et de ma terreur. Il ne répond pas tout de suite, il laisse le silence s'étirer, il laisse ma question flotter dans l'air glacé comme une fumée qui refuse de se dissiper, et cet art de la temporisation est une cruauté en soi, une torture raffinée que je subis sans pouvoir m'en défendre.
La mort serait simple, voilà ce que je pense sans le dire, la mort serait presque une délivrance après cette nuit d'angoisse, après la découverte du contrat, après la signature que Gideon m'a arrachée sous la menace. Mais quelque chose dans le regard de cet homme me dit que la mort n'est pas ce qu'il est venu m'offrir, qu'il a prévu autre chose, quelque chose de pire, quelque chose qui dépasse tout ce que mon esprit épuisé peut concevoir. Et cette incertitude est plus terrifiante encore que la certitude de mourir.
Chapitre 52AlexanderLe papier tremble entre mes doigts, les mots dansent devant mes yeux, « Aidez-moi », et cette signature, cette lettre E qui est comme une signature familière, comme un écho du passé, comme un fantôme qui revient me hanter après dix années de deuil et de solitude. La flamme de la bougie que Livia tient encore dans sa main vacille, elle projette des ombres mouvantes sur les murs de la cave, et je reste là, pétrifié, les yeux fixés sur ce morceau de papier froissé qui contient plus de vérité que tout ce que j'ai cru pendant une décennie entière. Ma respiration s'est arrêtée, mon cœur a cessé de battre l'espace d'un instant, et le monde autour de moi s'est réduit à ces deux mots tracés d'une main tremblante, à cette lettre E qui est la signature de ma s&oel
Chapitre 51LiviaLe Duc vacille, je le vois chanceler comme un homme ivre, comme un boxeur qui vient de recevoir un coup en pleine tempe et qui ne sait plus où il se trouve, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine à la vue de cet homme si fort, si fier, si implacable, qui s'effondre devant moi comme un château de cartes balayé par le vent. Il ne me croit pas, il refuse de me croire, il s'accroche à ses certitudes comme un naufragé à une épave au milieu de l'océan, et je ne peux pas lui en vouloir, je ne peux pas lui reprocher son incrédulité, car ce que je viens de découvrir est si énorme, si bouleversant, si impossible, que moi-même j'ai du mal à y croire, que moi-même je me demande si je ne suis pas en train de rêver éveillée dans cette cave obscure qui sent la moisissure et le désespoir.
Chapitre 50AlexanderLes mots de Livia s'abattent sur moi comme des coups de massue, ils percent mes défenses une à une, ils pulvérisent mes certitudes, ils font voler en éclats le monde que j'avais construit sur les cendres de ma famille, ce monde de vengeance et de haine qui était ma seule raison de vivre. Une femme dans les souterrains. Une femme qui signe de la lettre E. Une femme qui se cache derrière Livia, recroquevillée sur une paillasse de paille moisie, et qui lève vers moi des yeux bleus que je reconnaîtrais entre mille, des yeux que j'ai vus sourire sur un portrait, des yeux que j'ai vus se fermer dans mon imagination le soir de l'incendie, des yeux que j'ai crus fermés à jamais, réduits en cendres avec le reste de son corps. Je pâlis, je sens le sang se retirer de mon visage comme une marée qui reflue, comme un fleuve qui remonte ver
Chapitre 49LiviaLa voix du Duc a claqué dans le silence de la cave comme un coup de tonnerre, elle a fait vibrer les murs de pierre suintants d'humidité, elle a fait trembler la flamme de ma bougie, et je me suis retournée pour lui faire face, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, les mains moites serrées sur le chandelier d'argent, mais la détermination plus forte que la peur, plus forte que la prudence, plus forte que tout ce qui aurait dû me pousser à me taire et à courber l'échine. Il est là, debout à quelques pas de moi, silhouette noire surgie des ténèbres comme un démon de glace, le visage à moitié éclairé par la lueur vacillante de ma bougie qui sculpte ses pommettes hautes et creuse des ombres sous ses yeux gris. Ses yeux gris, justement, ces yeux que j'ai appris à connaît
Chapitre 48AlexanderJe descends l'escalier en colimaçon derrière elle, silencieux comme un spectre qui n'a pas besoin de faire de bruit pour se déplacer dans les ténèbres, mes bottes de cuir noir ne produisent aucun son sur les marches de pierre usées par les siècles, polies par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et je la suis dans les entrailles de Thornfield, ces souterrains que je n'ai pas visités depuis des années, ces souterrains que mon père m'avait montrés quand j'étais enfant en me faisant jurer de ne jamais y revenir. L'air est glacé, humide, chargé d'une odeur de moisissure ancienne et de quelque chose d'autre que je ne veux pas identifier, une odeur de chair et de souffrance et d'abandon qui me prend à la gorge et me soulève le cœur. La flamme de sa bougie danse devant moi co
Chapitre 47LiviaDerrière la porte, un escalier en colimaçon, un escalier de pierre étroit et usé par les siècles, dont les marches sont creusées en leur milieu par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et qui s'enfonce dans les entrailles du château comme une spirale sans fin. L'air est froid, humide, chargé d'une odeur de moisissure et de quelque chose d'autre, une odeur que je ne reconnais pas mais qui me hérisse les poils sur la nuque, une odeur de renfermé et de souffrance, une odeur de cachot et d'abandon. Ma bougie vacille dans le courant d'air qui monte des profondeurs, elle menace de s'éteindre à chaque marche, et je la protège de ma main libre en descendant lentement, prudemment, les doigts de mon autre main effleurant le mur de pierre suintant d'humidité qui dégouline sous mes paumes comme de la sueur froid
Chapitre 9AlexanderJe reviens dans la chambre une heure plus tard, comme je l'ai promis, comme je l'ai ordonné, et cette fois je ne suis pas seul. Gideon m'accompagne, silhouette noire et silencieuse qui se tient en retrait près de la porte, et dans mes mains gantées de cuir noir, je tiens le con
Chapitre 8LiviaIl est parti. La porte s'est refermée sur lui avec ce bruit sec et définitif que je commence à connaître, ce claquement de loquet qui est devenu la bande-son de mon cauchemar éveillé, et je reste seule dans la chambre glacée, debout près de la fenêtre ogivale, les doigts crispés su
Chapitre 7AlexanderLa question de Livia flotte dans l'air glacé de la chambre, et je la vois, cette femme qui me défie du regard malgré la terreur qui fait trembler ses mains, malgré la pâleur de ses joues, malgré les cernes violettes qui soulignent ses yeux verts et trahissent une nuit de larmes
Chapitre 5AlexanderL'aube est grise, une aube sans soleil, sans éclat, une simple dilution de l'obscurité en un jour pâle et maladif qui semble hésiter à se lever tout à fait. Je n'ai pas dormi, je n'ai même pas essayé, et mon corps tout entier est tendu comme la corde d'un arc juste avant la déc







