Mag-log inChapitre 7
Alexander
La question de Livia flotte dans l'air glacé de la chambre, et je la vois, cette femme qui me défie du regard malgré la terreur qui fait trembler ses mains, malgré la pâleur de ses joues, malgré les cernes violettes qui soulignent ses yeux verts et trahissent une nuit de larmes et d'insomnie. Elle est debout, le dos appuyé contre le rebord de pierre de la fenêtre, et dans la lumière grise de l'aube qui filtre à travers le verre ondulé, elle ressemble à une figure de vitrail, une sainte païenne aux cheveux de nuit et aux yeux d'émeraude, une martyre qui refuse de se laisser briser. Cette résistance, cette fierté absurde et magnifique, éveille en moi quelque chose que je ne veux pas nommer, une curiosité malsaine, un intérêt clinique, une étincelle de feu dans le glacier éternel de mon âme.
Je laisse le silence s'étirer quelques secondes encore, je laisse la tension monter jusqu'à son point de rupture, jusqu'à ce que je voie ses doigts se serrer si fort sur le tissu de sa robe que les jointures blanchissent comme de l'ivoire ancien. Puis je fais un pas en avant, un seul pas mesuré, le bruit de ma botte sur la pierre est un écho sourd qui se répercute dans le silence, et je laisse mes lèvres s'ouvrir pour prononcer la sentence que j'ai préparée pendant dix années de solitude et de haine. Ma voix est basse, douce, presque intime, une voix de velours noir qui enveloppe chaque mot d'un écrin de cruauté exquise.
— La mort serait trop simple.
Je vois ses yeux s'élargir, je vois l'ombre de l'incompréhension traverser son visage, puis la compréhension naître lentement dans ses prunelles vertes, une aube terrible qui se lève sur son esprit. Je laisse mes mots suivants s'écouler avec la lenteur d'un poison qu'on distille, je les prononce un à un, je les détache avec une précision de bourreau qui compte les secondes avant la chute de la lame.
— Vous allez m'épouser. Ce matin.
Les mots tombent dans le silence comme des couperets. Je vois la stupeur déformer ses traits, je vois sa bouche s'entrouvrir sur un cri muet, je vois ses jambes trembler sous le poids de la révélation. Le contrat, qu'elle a signé quelques heures plus tôt sous la menace, prend soudain toute sa dimension monstrueuse, et je lis dans ses yeux la réalisation glacée de ce que cela signifie : elle est liée à moi, irrévocablement, et ce n'était que le prélude d'une cérémonie qui va sceller son destin pour l'éternité. Elle va porter mon nom, le nom maudit des Blackthorn, le nom que son père a tenté de rayer de la surface du monde, et par cette union forcée, je vais souiller la lignée des Deveraux d'une tache que rien ne pourra jamais effacer. Sa descendance, l'héritage de son sang, tout cela m'appartiendra, tout cela sera mien, et le Baron, quand il l'apprendra, comprendra enfin le goût de la ruine totale, de l'humiliation absolue, de la défaite sans rémission.
Je la regarde, immobile, le visage toujours aussi impassible, mais à l'intérieur, la bête de la vengeance rugit de satisfaction, elle se délecte de la terreur qui danse dans les yeux verts de cette femme, elle se repaît de son souffle court, de ses mains tremblantes, de sa bouche qui cherche des mots qui ne viennent pas. Le jour se lève sur Thornfield, un jour gris et froid qui n'apporte aucune chaleur, et dans quelques heures, une cérémonie aura lieu dans la chapelle glacée du château. Une cérémonie qui unira pour toujours le dernier des Blackthorn et la dernière des Deveraux, et qui consommera la vengeance pour laquelle j'ai sacrifié mon âme.
— Préparez-vous, dis-je d'une voix égale, impersonnelle, comme si je donnais un ordre à un serviteur. Une robe vous sera apportée. La cérémonie aura lieudans une heure.
Chapitre 52AlexanderLe papier tremble entre mes doigts, les mots dansent devant mes yeux, « Aidez-moi », et cette signature, cette lettre E qui est comme une signature familière, comme un écho du passé, comme un fantôme qui revient me hanter après dix années de deuil et de solitude. La flamme de la bougie que Livia tient encore dans sa main vacille, elle projette des ombres mouvantes sur les murs de la cave, et je reste là, pétrifié, les yeux fixés sur ce morceau de papier froissé qui contient plus de vérité que tout ce que j'ai cru pendant une décennie entière. Ma respiration s'est arrêtée, mon cœur a cessé de battre l'espace d'un instant, et le monde autour de moi s'est réduit à ces deux mots tracés d'une main tremblante, à cette lettre E qui est la signature de ma s&oel
Chapitre 51LiviaLe Duc vacille, je le vois chanceler comme un homme ivre, comme un boxeur qui vient de recevoir un coup en pleine tempe et qui ne sait plus où il se trouve, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine à la vue de cet homme si fort, si fier, si implacable, qui s'effondre devant moi comme un château de cartes balayé par le vent. Il ne me croit pas, il refuse de me croire, il s'accroche à ses certitudes comme un naufragé à une épave au milieu de l'océan, et je ne peux pas lui en vouloir, je ne peux pas lui reprocher son incrédulité, car ce que je viens de découvrir est si énorme, si bouleversant, si impossible, que moi-même j'ai du mal à y croire, que moi-même je me demande si je ne suis pas en train de rêver éveillée dans cette cave obscure qui sent la moisissure et le désespoir.
Chapitre 50AlexanderLes mots de Livia s'abattent sur moi comme des coups de massue, ils percent mes défenses une à une, ils pulvérisent mes certitudes, ils font voler en éclats le monde que j'avais construit sur les cendres de ma famille, ce monde de vengeance et de haine qui était ma seule raison de vivre. Une femme dans les souterrains. Une femme qui signe de la lettre E. Une femme qui se cache derrière Livia, recroquevillée sur une paillasse de paille moisie, et qui lève vers moi des yeux bleus que je reconnaîtrais entre mille, des yeux que j'ai vus sourire sur un portrait, des yeux que j'ai vus se fermer dans mon imagination le soir de l'incendie, des yeux que j'ai crus fermés à jamais, réduits en cendres avec le reste de son corps. Je pâlis, je sens le sang se retirer de mon visage comme une marée qui reflue, comme un fleuve qui remonte ver
Chapitre 49LiviaLa voix du Duc a claqué dans le silence de la cave comme un coup de tonnerre, elle a fait vibrer les murs de pierre suintants d'humidité, elle a fait trembler la flamme de ma bougie, et je me suis retournée pour lui faire face, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, les mains moites serrées sur le chandelier d'argent, mais la détermination plus forte que la peur, plus forte que la prudence, plus forte que tout ce qui aurait dû me pousser à me taire et à courber l'échine. Il est là, debout à quelques pas de moi, silhouette noire surgie des ténèbres comme un démon de glace, le visage à moitié éclairé par la lueur vacillante de ma bougie qui sculpte ses pommettes hautes et creuse des ombres sous ses yeux gris. Ses yeux gris, justement, ces yeux que j'ai appris à connaît
Chapitre 48AlexanderJe descends l'escalier en colimaçon derrière elle, silencieux comme un spectre qui n'a pas besoin de faire de bruit pour se déplacer dans les ténèbres, mes bottes de cuir noir ne produisent aucun son sur les marches de pierre usées par les siècles, polies par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et je la suis dans les entrailles de Thornfield, ces souterrains que je n'ai pas visités depuis des années, ces souterrains que mon père m'avait montrés quand j'étais enfant en me faisant jurer de ne jamais y revenir. L'air est glacé, humide, chargé d'une odeur de moisissure ancienne et de quelque chose d'autre que je ne veux pas identifier, une odeur de chair et de souffrance et d'abandon qui me prend à la gorge et me soulève le cœur. La flamme de sa bougie danse devant moi co
Chapitre 47LiviaDerrière la porte, un escalier en colimaçon, un escalier de pierre étroit et usé par les siècles, dont les marches sont creusées en leur milieu par les pas de tous ceux qui les ont foulées avant moi, et qui s'enfonce dans les entrailles du château comme une spirale sans fin. L'air est froid, humide, chargé d'une odeur de moisissure et de quelque chose d'autre, une odeur que je ne reconnais pas mais qui me hérisse les poils sur la nuque, une odeur de renfermé et de souffrance, une odeur de cachot et d'abandon. Ma bougie vacille dans le courant d'air qui monte des profondeurs, elle menace de s'éteindre à chaque marche, et je la protège de ma main libre en descendant lentement, prudemment, les doigts de mon autre main effleurant le mur de pierre suintant d'humidité qui dégouline sous mes paumes comme de la sueur froid
Chapitre 31AlexanderLe silence de Livia est plus éloquent que tous les mots qu'elle aurait pu prononcer, plus lourd de sens que toutes les excuses ou les justifications qu'elle aurait pu me servir, et je le reçois comme un baume sur une plaie ouverte depuis dix ans, comme un pansement sur une brû
Chapitre 30LiviaLa voix du Duc résonne encore dans le silence de l'aile ouest, elle vibre contre les murs noircis par les flammes anciennes, elle se répercute dans ma poitrine comme l'écho d'un coup de tonnerre qui ne veut pas s'éteindre, qui continue de gronder longtemps après que la foudre est
Chapitre 2LiviaManoir Deveraux, veille de noces.La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les c
Chapitre 1AlexanderThornfield, nuit sans lune.La pierre est froide sous mes doigts. Je les pose contre le mur du couloir, lentement, comme si je pouvais sentir les battements de ce manoir mort. Rien. Pas de pouls. Pas de chaleur. Juste l’humidité qui imprègne les murs depuis des siècles et cette







